Sommaire de la lettre
Curiosité que la situation des pays occidentaux inspire aujourd’hui à l’Orient. — Difficulté de se rendre compte de cette situation. — Diversité des races, des langues et des religions dans le même État. — Principaux groupes de l’Occident. — Les Latins et les Germains. — Tendances et idées essentiellement différentes. — Haines nationales. — Vœu pour la réconciliation des Latins et des Germains.
Des bords de la Méditerranée.
Vous me demandez, chère amie, un tableau de la condition des femmes en Occident. En lisant l’ouvrage dans lequel j’ai essayé de faire connaître aux Occidentaux la situation de notre sexe en Orient, vous avez éprouvé le désir d’avoir des notions précises sur une partie du monde qui, depuis la guerre de Crimée, attire perpétuellement les regards des populations orientales.
Personne parmi vos connaissances n’est, me dites-vous, autant que moi en état de satisfaire votre légitime curiosité. Vous me rappelez que j’ai vu dans leur retraite ou dans la gloire les principales dynasties de l’Occident : les Bourbons de France, de Naples et d’Espagne ; à Berlin, la cour de Frédéric-Guillaume IV ; à Dresde, les princes de la maison de Saxe ; à Vienne, autour de Ferdinand Ier et de l’impératrice Marie-Anne, le nombreux cortége des archiduchesses et des archiducs. Vous ajoutez que j’ai étudié, avec autant de soin que les cours, la bourgeoisie des cités occidentales, et que j’ai, sous le toit des châlets, travaillé à me rendre compte de la laborieuse existence des montagnards des Alpes.
À vous en croire, je n’aurai qu’à rassembler mes souvenirs, et il me sera aussi facile de vous parler de Berlin que de Lausanne, de Marseille que de Vienne, de Bruxelles que de Naples.
Sans doute, il y a beaucoup de vérité dans ces vers du grand fabuliste français :
Quiconque a beaucoup vu
Peut avoir beaucoup retenu.
Mais vos réflexions et l’autorité de La Fontaine ne me rassurent pas complétement. En effet, vous me demandez de vous dire tout ce qu’il y a de plus difficile à apprendre pour un voyageur. Les paysages, les monuments, les costumes sont plus aisés à décrire que la vie intime des nations. Cela est si vrai, que vous pouvez lire beaucoup de voyages dans les pays les plus fréquentés de l’Occident, sans y trouver rien de sérieux sur la condition des femmes. Vous trouveriez aisément en France et même en Allemagne des hommes instruits qui n’ont que l’idée la plus vague des rapports que la législation établit entre les deux sexes. Du reste, rien n’est moins surprenant, si l’on se rend compte de la situation de certaines contrées. Plusieurs sont, en matière de codes, moins avancées que certains États despotiques. La législation anglaise présente, par exemple, un inextricable chaos. En Allemagne, chaque État possède une législation particulière, les peuples germaniques n’ayant aucun goût pour l’unité latine. La Suisse offre la même diversité, et les vingt-deux cantons ont leurs lois particulières. Avant la révolution de 1789, la France était partagée entre le droit écrit et les coutumes, dont cinquante étaient générales et deux cent vingt-cinq locales.
Les mœurs ne sont pas moins différentes que les lois. Ces mots France, Grande Bretagne, Allemagne, Italie, Suisse, etc., font de perpétuelles illusions. En réalité, que de variétés ils dissimulent ! En France, l’Alsacien est resté fidèle aux traditions allemandes ; le Breton n’a guère changé depuis le temps des Gaulois ; le Basque est toujours Ibère ; le Provençal n’a pas oublié son origine helléno-latine ; on retrouve dans le Normand quelques traits du caractère scandinave. Dans la Grande Bretagne, l’Anglo-Saxon diffère profondément du Celte des hautes terres d’Écosse, et le Celte catholique de la verte Érin aurait peine à reconnaître un frère dans le montagnard des Highlands. L’Italie n’a pas plus d’unité fondamentale. Le Piémontais a l’ardeur militaire des Gallo-Latins ; le Toscan a les goûts littéraires et artistiques des Étrusques ; le Romain, sans avoir l’énergie de ses ancêtres, aime comme eux l’exercice du pouvoir ; le Napolitain est aussi mobile que les Hellènes, ses pères. En Suisse, c’est bien autre chose ! Chaque colline sépare un État, sert de limite à une religion, et les différences d’altitude vous font en un jour passer de la Sibérie en Espagne. Encore doit-on s’estimer fort heureux si un seul canton n’est pas, comme les Grisons, habité par plusieurs nations, des Germains, des Romanches et des Italiens. Malgré l’habitude que j’ai de parler les langues les plus différentes, j’avoue que des idiomes tels que le romanche, le basque et le breton me mettent dans le même embarras qu’une comtesse française qui se trouverait transportée à Kœnigsberg ou à Édimbourg.
Les choses en étant là, je n’ai point la prétention de vous donner un tableau complet de l’existence des femmes d’Occident. La vie de l’observateur le plus patient ne suffirait point à une telle tâche. Vous voudrez bien vous contenter d’esquisses. Pour les rendre plus nettes, mon projet est de diviser l’Occident en deux groupes principaux : les Latins (Français, Italiens, Espagnols, etc.) et les Germains (Allemands, Scandinaves, Anglo-Saxons). Les premiers, sauf de rares exceptions, appartiennent à l’Église romaine, et soit en Europe, soit en Amérique, ils considèrent le mariage comme un sacrement, le divorce comme une abomination et ne tolèrent que la séparation. Les seconds, qui possèdent au nord et au centre de l’Europe une position si importante ; qui occupent le premier rang dans l’Amérique septentrionale ; qui civilisent l’Océanie ; qui règnent dans l’Afrique du Sud et dans l’Asie méridionale, appartiennent généralement à l’Église réformée[1]. L’Église évangélique n’attache au mariage aucune idée mystique ; aussi croit-elle que l’union conjugale peut être dissoute dans certains cas qui varient d’un pays à l’autre. Je n’ai pas besoin de vous faire remarquer que l’Église orientale occupe dans cette question une position mitoyenne, puisque, tout en regardant le mariage comme un « mystère » ou sacrement, elle ne l’a jamais considéré comme indissoluble.
Vous voyez que le premier coup d’œil jeté sur l’Occident semble donner raison à Pascal : « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà ! » Mais il est, ce semble, des obstacles bien autrement infranchissables que les Pyrénées. Les Latins, quel que soit leur point de départ, qu’ils soient d’origine gauloise comme les Français ; qu’ils soient Ibères comme les Espagnols, ou Étrusques comme les Toscans, ont appris des Césars et ensuite des papes à sacrifier leurs tendances primitives au goût, je devrais dire à la passion de l’unité. Le canal étroit qu’on nomme la Manche est un abîme bien plus profond que tous les gouffres pyrénéens. D’un côté, le protestantisme, le divorce, une grande préoccupation des droits de l’individu, une liberté inébranlable, une aristocratie toute-puissante, une vie nationale tellement concentrée qu’on l’accuse d’égoïsme ; de l’autre, les moines, le mariage indissoluble, une liberté toujours contestée, l’égalité triomphante, un vif penchant à préférer l’État aux individus et les affaires du genre humain aux affaires du pays. Vous devinez d’avance que de telles différences ne doivent pas produire la sympathie. Aussi les querelles des Hellènes et des Roumains, des Serbes et des Albanais, dont on parle tant en Occident et qu’on a plus d’une fois reprochées si durement aux Orientaux, vous donneraient-elles une faible idée des discordes de l’Occident. Pour le Germain, que l’Italien nomme « barbare, » le Gaulois est « le perfide voisin » ou « l’ennemi héréditaire, » et le Gaulois, de son côté, n’a pas une meilleure opinion des vainqueurs de Crécy et d’Azincourt. Les femmes prennent naturellement part à la guerre. L’Allemande parle sans cesse « du peu de moralité » des Françaises et des Italiennes, et celles-ci, à leur tour, insinuent perpétuellement que le « sentimentalisme » germanique cache sous une apparente naïveté les fourberies les plus compliquées des filles d’Ève. « Il y a à Londres, dit un voyageur français, M. Malot, une prostituée sur sept femmes honnêtes, et sur trois jeunes filles de la classe inférieure il y en a une qui fatalement, avant l’âge de vingt ans, deviendra une vierge folle. » Cette curieuse citation suffit seule pour vous montrer jusqu’à quel point « cette question de vertu » excite de rivalités et provoque d’affirmations hardies.
Si je voulais me faire l’écho de pareilles accusations, il me serait trop aisé d’accumuler les détails les plus piquants. Je me bornerai, pour le moment, à constater la situation des esprits. En outre, moi qui ai constamment prêché la concorde à l’Orient, je me garderai d’autant plus de travailler à envenimer les querelles de l’Occident, que, dans ma conviction, son progrès dépend de l’entente de la race latine et de la race germanique, et que leurs querelles profitent uniquement aux partis rétrogrades.
Les exceptions le plus notables sont dans le sud de l’Allemagne où une partie des Bavarois et les Allemands de l’Autriche sont à la tête des Germains catholiques. ↩︎
Dora d'Istria