Le moyen âge, la réforme et la renaissance

Lettre II

Lexoje në shqip: Mesjeta, Reforma dhe Rilindja

Sommaire de la lettre

Invasion des Barbares. — Droit matrimonial germanique. — Rôle de l’Église romaine. — Les Pères misogynes. — Embarras de l’Église. — L’égalité de la femme devant Dieu. — Comment l’Église la pratique dans les couvents. — L’homme « espèce inférieure » à Fontevrault. — Infériorité de la femme dans la famille. — Tentative de transformer l’univers en couvent. — Réaction du génie germanique : la réforme. — Réaction du génie latin : la renaissance. — Influence permanente de l’hellénisme en Occident. — L’amour platonique en Italie. — Dante et Béatrice. — Pétrarque et Laure. — Michel-Ange et Vittoria Colonna. — Lutte de l’Espagne contre la Renaissance. — La séquestration des femmes. — Le gynécée occidental et le couvent. — Virginie de Leyva. — La Renaissance succombe en Italie. — L’intervention de la France empêche la ruine intellectuelle de la société latine.

Parmi les Orientaux qui se rattachent à la civilisation pélasgique ou helléno-romaine, la législation de Justinien est restée pour notre sexe le dernier mot du progrès. Tandis que l’État tenait compte des idées propagées par le christianisme, l’Église n’opposait pas au droit romain un droit canonique inspiré par un esprit rétrograde. En effet, le clergé oriental n’a jamais considéré le mariage comme indissoluble, ni trouvé dans l’enseignement de Jésus-Christ, qui se borne à condamner les répudiations arbitraires dont les Juifs de son temps usaient d’une manière scandaleuse, ce qu’il est impossible d’y découvrir.

Mais les Barbares, qui déchirèrent l’empire d’Occident, avaient peu de souci du droit romain et des décisions de l’Église orientale. Ils apportèrent sur le sol conquis des traditions fort différentes des théories que la philosophie hellénique et le christianisme avaient fait pénétrer dans la législation impériale. Les Germains, qui couvrirent l’Occident de leurs innombrables tribus, ne reconnaissaient dans la famille d’autre règle que la force. Point de liberté pour la femme. Fille, elle est « dans la main » de son père ; mariée, dans la main de son époux ; veuve, dans celle de son fils ou de ses proches. Le mot munt (la main), qui revient si souvent dans les lois barbares, indique avec une rude énergie la puissance du père, du mari et du tuteur. Le mariage n’est qu’un marché, et au moyen âge on disait encore acheter une femme (ein weib kaufen). La polygamie est le droit commun. Cependant, par une de ces inspirations qui illuminent à leur berceau les peuples réservés à une grande destinée et qui leur révèlent l’avenir, le Germain avait un « grand respect » pour la femme ; il voyait en elle quelque chose de divin ; il ne méprisait pas ses conseils, et il attendait des oracles de sa bouche[1].

Ces croyances prouveraient seules que les Germains n’étaient point, comme les Ottomans, une tribu finno-mongole incapable de comprendre la civilisation chrétienne et de se l’assimiler. Le moyen âge n’est qu’une lente transformation des populations germaniques qui, à mesure qu’elles se dépouillent de la barbarie primitive, se montrent plus disposées à reconnaître les droits de notre sexe.

Le rôle de l’Église catholique fut, dans ces âges de ténèbres, déterminé par des idées assez difficiles à concilier. Héritière de la synagogue, c’est à dire d’une religion qui, comme toutes les religions de l’Asie, avait de notre sexe l’idée la moins flatteuse, il lui était difficile de reconnaître à la femme la haute dignité de la matrone romaine. Aussi les Pères parlent-ils de nous en furieux misogynes : « Femme, » dit l’Africain Tertullien, « tu devrais toujours être vêtue de deuil et de haillons, n’offrant aux regards qu’une pénitente noyée dans les larmes et rachetant ainsi la faute d’avoir perdu le genre humain ! Femme, tu es la porte du démon ! C’est toi qui as brisé les sceaux de l’arbre défendu ; c’est toi qui la première as violé la loi divine ; toi qui as corrompu celui que Satan n’osait attaquer en face, toi enfin à cause de qui Jésus-Christ est mort ! » Ainsi, d’après l’auteur du Traité de l’ornement des femmes, nous sommes responsables des crimes du genre humain, de la révolte d’Adam comme du supplice du Rédempteur, du péché originel et du déicide ! Non seulement un pareil christianisme ne réhabilite pas la femme, mais de l’esclave asiatique il fait un monstre digne de l’horreur du genre humain. De telles extravagances expliquent les canons qu’on trouve dans les synodes œcuméniques, nationaux et diocésains du moyen âge. La femme est l’ennemi commun contre lequel on ne saurait prendre trop de précautions.

Le meilleur moyen de lui échapper, est de renoncer au mariage : « Mettons, mettons la main à la cognée, » s’écrie le fougueux saint Jérôme dans son Traité de la virginité, « et coupons par les racines l’arbre stérile du mariage. Dieu avait permis le mariage, j’en conviens ; mais Jésus-Christ et Marie ont consacré la virginité. »

« Pas d’enfants, » ajoute Tertullien dans les livres adressés à sa femme, « les enfants seront un encombre le jour où il faudra avoir les pieds libres, et quand la première trompette de l’ange sonnera[2], il n’y a que les vierges qui s’élanceront sans gêne à sa voix ; car elles n’auront aucun fardeau nuptial qui tressaille dans leur sein ou qui s’agite à leur mamelle. »

Cependant il était difficile d’oublier complétement le fameux texte de saint Paul. Quoique d’origine juive, Paul avait été à Tarse disciple de la science hellénique, il ne pouvait ignorer les doctrines de Platon sur l’égalité des âmes. « En Jésus-Christ, » dit cet élève de la Grèce, dans un moment de révolte contre le vieux monde asiatique, « il n’y a ni homme ni femme. » On crut se débarrasser de cette décision, si conforme aux idées platoniciennes, en créant à notre sexe, dans la vie monastique, dans la vie cachée en Jésus, une sorte d’égalité avec les hommes. Ne voit-on pas dans les couvents du moyen âge l’abbesse porter la crosse et l’anneau des prélats, et régner dans son monastère comme les plus fiers abbés dans leurs cloîtres ? Je vous signale spécialement le rôle éclatant de Claire parmi les franciscains, et de Catherine de Sienne dans l’ordre de Dominique. On n’en resta pas là. Le culte de la Vierge devint si enthousiaste, qu’un historien célèbre a pu dire que « Dieu se fit femme au moyen âge[3]. » Sous l’influence de cet ardent mysticisme, le Breton Robert d’Arbrissel (1047-1117), vénéré comme un saint par l’Église romaine, fonda l’ordre fameux de Fontevrault, où les orgueilleux bénédictins se faisaient gloire d’obéir à une abbesse, comme saint Jean avait obéi à la Panaghia. Ce riche et puissant institut se multiplia en France, et s’étendit en Espagne et en Angleterre. L’abbesse appartenait presque toujours à la famille royale par des liens légitimes ou illégitimes. Aussi les rois de France prirent-ils parti pour ces religieuses, quand le sexe masculin essaya de s’insurger contre elles sous le gouvernement de Renée de Bourbon (1475-1507) et de Jeanne de Bourbon-Lavedan (1641).

Mais la famille présentait un spectacle bien différent. Là on maintenait, en l’exagérant à l’aide des traditions juives, l’antinomie qui se trouve dans les lettres de saint Paul, souvent partagé entre la Grèce et l’Asie, entre l’esprit nouveau et les idées de l’ancien monde. Pour populariser davantage le célibat monastique, on rendait le mariage indissoluble en permettant toutefois aux époux de rompre des liens qui souvent les blessaient pour entrer « en religion. » L’Église, comme les fondateurs du Bouddhisme, travaillait à transformer le monde en un vaste monastère ; mais la race germanique ressemblait trop peu aux molles populations de l’Asie méridionale et orientale, pour qu’une pareille transformation fût possible. Au commencement du XVIe siècle, les Germains firent le plus grand effort qu’ils aient jamais tenté pour briser avec les traditions du moyen âge. Un moine d’un grand cœur, Martin Luther, rompit avec la papauté à l’époque même où un homme de race latine, le Romanche Zwingli, appelait la Suisse germanique à l’indépendance religieuse. Les conséquences de cette révolution, que j’ai essayé de raconter dans la Suisse allemande, ont été immenses. Si la race allemande avait continué résolument à avancer dans cette voie, si elle avait appliqué à l’ordre politique les principes évangéliques, elle occuperait aujourd’hui le premier rang sur la scène du monde occidental. Mais la Providence réservait à la race latine la gloire de continuer l’œuvre des Zwingli et des Luther.

Même avant que ces deux hommes illustres arborassent à Zurich et à Wittemberg l’étendard de la Réformation, on voyait naître en Italie, sous l’influence puissante de la science et de la philosophie hellénique, ce grand mouvement qu’on a si justement nommé la Renaissance. L’Orient a le droit d’être fier d’avoir été la cause d’une transformation destinée à régénérer la société européenne. En réalité, la Grèce a toujours fourni à l’Occident les meilleurs éléments de sa philosophie. Politiques de premier ordre, les Romains n’avaient pas le sens philosophique. Lucrèce et Cicéron lui-même n’ont fait que traduire avec talent Épicure et les académiciens. L’avénement du christianisme, prêché par des Hellènes, à Rome par les Clément, à Lyon par les Irénée, etc., n’enleva pas à la Grèce la supériorité intellectuelle. Quand la nouvelle religion voulut avoir une philosophie, elle fut obligée de se mettre à l’école de la Grèce et, après le règne des Pères platoniciens en Orient, l’autorité d’Aristote devint en Occident presque aussi imposante que celle de Jésus-Christ. Saint Thomas d’Aquin, l’oracle du moyen âge catholique, n’est-il pas un fidèle disciple du « philosophe ? » Plus tard, lorsque la popularité renaissante de Platon contre-balança celle du Stagyrite, l’action de l’hellénisme fut encore plus considérable. On vit reparaître avec Dante, purifiée par l’esprit nouveau, la théorie célèbre que l’éloquent disciple de Socrate met dans la bouche de la belle étrangère de Mantinée. L’Homère italien est un partisan décidé de l’amour platonique, et son ardeur pour la doctrine du maître l’emporte si loin, que le culte de Béatrice, considérée dans la Divine Comédie comme une espèce de divinité, est une des nombreuses « hérésies » qu’on est obligé de constater aujourd’hui dans les œuvres du grand Gibelin de Florence. Il suffit de nommer Pétrarque et Laure pour rappeler tout ce que le célèbre chanoine d’Arezzo fit pour la propagation des doctrines de Platon. Lorsque la lumière de la Renaissance inondait déjà l’Italie, lorsque Platon n’était plus le seul maître écouté des philosophes, le plus renommé des artistes modernes, devenu poète pour l’amour de la belle et savante Vittoria Colonna, reproduisait dans ses sonnets les doctrines de Dante et de Pétrarque.

Il semblait que, sous l’influence des doctrines rajeunies de Platon, la femme fût à la veille de se transformer en divinité. Mais la roche Tarpéienne est près du Capitole. La puissance espagnole fut l’agent d’une réaction qui dura jusqu’à la révolution française, et qui sembla pendant près de deux siècles sur le point de substituer au génie fécond et généreux de la Renaissance, cet islamisme chrétien qu’il a plu à l’Espagne de nommer catholicisme. Assise à la fois sur les trônes de Vienne et de Madrid, maîtresse de l’Amérique, possédant des États qui ne voyaient pas se coucher le soleil, la maison de Habsbourg mit au service d’une réaction farouche, que M. Michelet a si bien caractérisée dans Le Prêtre et M. A. Michiels dans l’Histoire de l’Autriche, toutes les forces dont elle disposait dans les deux mondes. L’Italie et l’Espagne furent livrées à l’Inquisition ; la Terreur catholique ou « sainte Ligue, » protégée par Philippe II, inonda la France de sang ; la Belgique fut convertie par des bourreaux qui enterraient les femmes vivantes, et Philippe II put en mourant se vanter d’avoir, comme l’empereur Julien, arrêté un moment la marche progressive de l’espèce humaine. Charles-Quint et Philippe II, princes livrés à la plus grossière débauche, eussent été incapables de comprendre les théories idéales d’un Dante et d’un Pétrarque. De son côté, la péninsule ibérique avait, dans sa longue lutte contre les mahométans, adopté une partie des idées et des mœurs de l’Afrique. Un voyageur, M. d’Assier, dont le travail a paru dans la Revue des Deux Mondes (1863), a, de nos jours, trouvé dans la principale des colonies portugaises, l’empire « constitutionnel » du Brésil, les femmes aussi soigneusement enfermées que dans les harems africains et asiatiques. Foulée aux pieds des Espagnols, l’Italie fut obligée de se conformer aux absurdes fantaisies de ses nouveaux tyrans, et les filles de ces belles Italiennes que les Dante, les Pétrarque et les Michel-Ange avaient chantées, virent se dresser devant elles les grilles du gynécée, fort heureuses quand elles ne devenaient pas dans les couvents les héroïnes de drames atroces pareils à l’histoire si bien racontée par M. Philarète Chasles dans Virginie de Leyva !

Le génie de l’Italie essaya en vain de protester. Campanella subit dix-sept ans de tortures dans les in pace napolitains ; Giordano Bruno, un véritable héritier du panthéisme de Parménide, fut brûlé à Rome par ordre du pape Clément VIII ; un successeur de Pythagore, Galilée, persécuté en Toscane, dut abjurer devant la « sainte inquisition » l’hérésie du mouvement de la terre. La France sut heureusement se soustraire, sous le sceptre des Bourbons, à une partie des excès de la « restauration catholique. » Elle donna un asile à Campanella, repoussa énergiquement l’inquisition, toléra le gallicanisme, qui se rapprochait des doctrines de l’Église orientale, et en laissant une liberté relative aux partisans du cartésianisme, prit à la tête des nations novo-latines la place abandonnée par l’Italie.


  1. Tacite, Germania, VIII. ↩︎

  2. Les apôtres avaient enseigné la fin prochaine du monde. — S. Paul, Ire Thessalon. IV, 16-17. ↩︎

  3. Michelet. ↩︎

Pjesa e radhës
Les Françaises sous le règne des Bourbons

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