Sommaire de la lettre
Lutte de l’esprit français, inspiré par l’hellénisme, contre les tendances espagnoles. — Gassendi et ses amis. — Molière considéré comme organe de la Renaissance. — Il discrédite la séquestration et les théories de l’Espagne sur « l’honneur » du mari. — En quoi Molière s’écarte des idées des grands Toscans. — Il est disciple de la Renaissance, sans être partisan de Platon. — Ses attaques contre l’amour platonique : les Femmes savantes. — Protestation d’un platonicien catholique en faveur de l’instruction des femmes : Fénelon et l’Éducation des filles. — Les jansénistes s’unissent aux épicuriens pour défendre la thèse opposée. — Boileau et la Satire contre les femmes. — Rôles des femmes dans les sectes françaises. — Madame Guyon et Jacqueline Pascal. — M. Cousin historien des Françaises du XVIIe siècle. — Les luttes des sectes et le progrès des lumières amènent la décadence du catholicisme en France. — Les femmes philosophes au XVIIIe siècle. — Mesdames du Chastelet, d’Épinay, du Deffant. — Les femmes et le roman. — Mesdames de La Fayette, de Graffigny, de Tencin. — Idées des philosophes sur la condition des femmes. — L’école constitutionnelle et l’école républicaine d’accord contre le sexe féminin. — Généreuses protestations des voltairiens contre les théories dictatoriales de J.-J. Rousseau. — Beaumarchais et les Noces de Figaro. — Études de M. Sainte-Beuve sur les femmes du dernier siècle.
En 1645, un prêtre provençal, un ami de Galilée, fut appelé à professer les mathématiques au collége de France, établissement célèbre fondé par François Ier dans les plus beaux jours de la Renaissance. Admirateur de la philosophie hellénique, défenseur d’Épicure, alors fort mal compris, Gassendi compta parmi ses amis des hommes tels que Molière, tels que l’immortel auteur des Provinciales et que ce La Mothe-Le Vayer, qui opposa au dogmatisme hargneux et fanatique de ses contemporains la prudence sceptique des Académiciens. Le bigotisme de l’Espagne dégénérée et l’ordre espagnol par excellence, les jésuites, n’eurent pas, vous le savez, de plus terrible adversaire que Blaise Pascal. Sous le fils d’une reine venue d’Espagne, sous ce Louis XIV qui devait renouveler dans les dragonnades les horreurs de la Saint-Barthélemy, Molière ne se montra pas moins hardi que l’auteur des Provinciales. Comme ses amis, le grand fabuliste La Fontaine, comme le médecin Bernier, voyageur illustre, passionné pour la philosophie grecque, l’auteur de Don Juan et du Tartuffe est un disciple décidé de la Renaissance. Nous ne devons donc pas nous étonner de le trouver parmi les plus énergiques adversaires de la séquestration pratiquée en Espagne. Il attaque le gynécée dans son principe même, en montrant contre le théâtre espagnol combien un homme est dénué de sens commun en supposant que son « honneur » dépend de la fidélité de sa femme,
Et qu’une âme bien née ait à se reprocher
L’injustice d’un mal qu’on ne peut empêcher.
Chrysalde, qui représente la raison pratique, ne craint pas de dire aux admirateurs des théories de l’Espagne à quel prix s’achète l’avantage dont ils font un si grand cas. Quant à lui, il exprime une médiocre sympathie
. . . . . . pour ces femmes de bien
Dont la mauvaise humeur fait un procès sur rien,
Ces dragons de vertus, ces honnêtes diablesses,
Se retranchant toujours sur leurs sages prouesses,
Qui, pour un petit tort qu’elles ne vous font pas,
Prennent droit de traiter les gens de haut en bas,
Et veulent, sur le pied de nous être fidèles,
Que nous soyons tenus de tout endurer d’elles.[1]
Ariste, autre personnification du bon sens, sans s’inquiéter des applications de ses maximes, fait observer à son frère, défenseur de la séquestration des femmes, que
Leur sexe aime à jouir d’un peu de liberté.
Il ajoute que
. . . . les soins défiants, les verroux et les grilles,
Ne font pas la vertu des femmes et des filles.
Il termine sa leçon adressée à Sganarelle par ce mot profond :
Je trouve que le cœur est ce qu’il faut gagner.[2]
Mais si Molière, marchant sur les traces de Gassendi, obéit à l’esprit de la Renaissance, il n’est pas comme les Platoniciens de Florence un disciple du fondateur de l’Académie. Mettant Épicure fort au dessus de Platon, il devait avoir peu de goût pour l’école qui, à Paris, professait les théories des Dante et des Pétrarque, et pour les femmes qui avaient adopté ces idées avec un enthousiasme dont les exagérations provoquaient les moqueries. Il devait donc accabler d’épigrammes « les précieuses, » leur platonisme gâté par des fadeurs ridicules, leurs prédications bizarres en faveur du célibat universel. Aussi ne ménage-t-il pas les
Héroïnes du temps, mesdames les savantes,
Pousseuses de tendresse et de beaux sentiments.[3]
Entraîné par sa colère contre sa femme Philaminte, Chrysale ne se contente pas d’exalter la bonne ménagère, il s’emporte jusqu’à opposer la prudence des hommes du moyen âge au libéralisme des lettrés de la Renaissance :
Nos pères sur ce point étaient gens bien sensés,
Qui disaient qu’une femme en sait toujours assez,
Quand la capacité de son esprit se hausse
À connaître un pourpoint d’avec un haut-de-chausse.
. . . . . . . . . . . . . . . .
Les femmes d’à présent sont très loin de ces mœurs.
Elles veulent écrire et devenir auteurs ![4]
Sans doute, il est impossible de voir dans cette boutade le dernier mot d’un contemporain de madame de Sévigné. Chrysale, il ne faut pas l’oublier, appartient à cette bourgeoisie qui ne devinait pas encore la haute destinée qui lui était réservée en France. Le bonhomme est faible et en même temps emporté ; après avoir tremblé devant sa femme, il devient furieux quand il n’est pas en sa présence et, au lieu de se borner à critiquer ses travers, il s’épuise en tirades sur le « bon vieux temps. » Molière donne un autre caractère aux représentants de la raison. Toutefois il paraît qu’il préférait l’éducation qu’on reçoit dans le monde, dans « les belles compagnies » à celle qu’on trouve dans les livres. Ariste, personnage que le poète présente sous le jour le plus favorable, parlant de l’éducation que reçoit sa pupille, avec son assentiment, dit qu’il s’est bien gardé de lui interdire « les divertissements : »
Ce sont choses, pour moi, que je tiens de tous temps
Fort propres à former l’esprit des jeunes gens ;
Et l’école du monde, ou l’air dont il faut vivre,
Instruit mieux, à mon gré, que ne fait aucun livre.[5]
Un contemporain de Molière, un platonicien catholique, loin d’accepter les conclusions inspirées à Chrysale par un épicurisme vulgaire ou les raisonnements plus spécieux d’Ariste, avait compris que les « divertissements » et « les belles compagnies » ne constituent pas pour notre sexe un enseignement suffisant. « Ce mémoire, dit Fénelon, dans l’Éducation des filles, leur fera sentir l’étendue des connaissances qu’il faudrait qu’elles eussent. » Il veut que toutes les jeunes personnes apprennent correctement leur langue. Pour les classes élevées, il n’en reste pas là, il exige même des filles, la connaissance des principales règles de la jurisprudence ; il veut qu’elles sachent « la différence qu’il y a entre un testament et une donation, ce que c’est qu’un contrat, un partage entre co-héritiers, etc. » Le latin ne l’effraie pas. Une femme devrait comprendre ses prières et se rendre compte des beautés de cette langue énergique et concise. Cette idée paraîtrait aujourd’hui paradoxale à Rome et même à Paris.
Molière avait porté des coups terribles au platonisme. Quoique toutes les « précieuses » ne fussent pas « ridicules » — madame de Sévigné était une « précieuse » — il était difficile que la doctrine à laquelle Dante, Pétrarque et la chevalerie avaient donné tant d’éclat, et que les exagérations des salons français avaient si gravement compromise, résistât aux spirituelles épigrammes des épicuriens et aux violentes attaques des jansénistes. Tandis que l’auteur des Précieuses servait d’organe aux disciples de Gassendi, Boileau prenait la parole au nom des sectateurs de Jansénius. Sa Satire sur les femmes est assez connue pour que je me borne à la mentionner. Aux yeux des austères partisans du fatalisme de saint Augustin, Platon n’était-il pas un de ces païens dont les vertus mêmes étaient des vices, et les femmes qui avaient la manie de préférer ses rêveries et le vain savoir du siècle aux pratiques bornées d’un christianisme rigoriste, ne méritaient-elles pas d’être transformées comme madame de la Sablière, en astronomes de gouttière ? Sans recourir à la fameuse anecdote du coq-d’Inde, les tendances de Port-Royal expliquent assez les déclamations misogynes de l’auteur du Lutrin.
Du reste, les jansénistes, en permettant aux femmes d’intervenir dans les questions religieuses, leur faisaient une telle part, qu’elles devaient regretter médiocrement l’astronomie et les mathématiques. Les familles de Pascal et d’Arnauld étaient justement fières de personnes qui manifestèrent, d’une manière éclatante, l’énergie de leur race, tandis que, dans un autre camp, on remarquait mesdames Guyon et de Maintenon.
Apôtre d’un mysticisme exalté contre l’étroit dogmatisme du temps, protégée par madame de Maintenon, la séduisante madame Guyon, captiva un moment Fénelon et divisa l’Église gallicane en deux partis. M. Michelet dans Le Prêtre et la Femme, dans Louis XIV et le duc de Bourgogne, nous a révélé le bizarre génie de l’auteur des Torrents, dont j’ai moi-même raconté les visions dans la Pandore. M. Cousin dans Jacqueline Pascal, M. Sainte-Beuve dans son excellente histoire de Port-Royal ont exposé avec leur talent ordinaire la vie des fières disciples du jansénisme. En général, l’histoire des femmes françaises du XVIIe siècle commence à être étudiée d’une manière digne du progrès des sciences historiques. On doit mettre en première ligne les travaux de M. Cousin sur mesdames de Longueville (1853), de Sablé (1854), de Chevreuse et de Hautefort (1856) et sur mademoiselle de Scudéry (La Société française au XVIIe siècle d’après le grand Cyrus — 1858). Quoique M. le duc de Noailles, collègue de M. Cousin à l’Académie française, et même M. Théophile Lavallée se montrent fort indulgents pour madame de Maintenon, on lira leurs ouvrages avec profit, si on les compare avec l’Histoire de France de M. Michelet. C’est assurément un symptôme fort digne d’être remarqué que le zèle avec lequel des hommes de la valeur et de l’importance de M. Cousin s’absorbent dans des études qui auraient excité infailliblement la colère du respectable Chrysale, — on dirait aujourd’hui « l’honorable » — et ce seul fait prouve le chemin que l’opinion a fait en France depuis Molière.
L’opposition religieuse, à laquelle des femmes distinguées prirent une part si active, ayant en vain essayé de réformer l’Église de France, l’esprit de la Renaissance profita, au XVIIIe siècle, de l’aveugle résistance que rencontraient les chrétiens sincères, pour attaquer le catholicisme lui-même, que les Latins ont l’habitude de confondre avec le christianisme. Le XVIIIe siècle a eu une conclusion tellement éclatante, qu’il est aujourd’hui presque aussi connu en Orient, qu’en Occident. La célébrité des précurseurs immédiats de la révolution française égale assurément la renommée des principaux personnages de la révolution. La vie de ces précurseurs est si populaire, qu’il est peu de femme instruite qui ne connaisse les héroïnes de leur histoire, Mesdames du Chastelet, de Warens, d’Épinay, de Graffigny, Geoffrin, du Deffant, Mlle de l’Espinasse, etc. Si quelques-unes de ces femmes doivent uniquement leur renommée à leurs rapports avec les philosophes, plusieurs eurent un véritable mérite. Madame du Chastelet osa suivre Newton dans l’essor prodigieux de son génie. « Madame du Chastelet, disait l’illustre Ampère, est un génie en géométrie. » Mesdames de La Fayette, de Graffigny, de Tencin, Riccoboni, et plus tard Mesdames Cottin et de Genlis se sont fait un nom dans le roman.
Malgré les talents des femmes du XVIIIe siècle, les principaux philosophes de cette époque, hostiles autant que Molière aux traditions platoniciennes, ne se préoccupent nullement de l’amélioration de la condition de notre sexe. Les chefs des différentes écoles pensent volontiers comme un des plus illustres disciples d’Épicure, La Fontaine, « ce n’est rien, c’est une femme !.. » On ne s’étonne guère de l’indifférence de Voltaire quand on sait que, absorbé par sa lutte gigantesque contre le catholicisme, dernier rempart du moyen âge, il n’a guère songé aux réformes sociales. Montesquieu, qui travaille surtout à substituer un régime légal et conforme à l’équité au pouvoir arbitraire, aurait dû mieux comprendre l’importance de la question. Pourtant il n’en est rien. « La nature, dit-il, qui a distingué les hommes par la force et par la raison, n’a mis à leur pouvoir d’autre terme que celui de cette raison et de cette force. Elle a donné aux femmes des agréments, et voulu que leur ascendant finît avec ces agréments[6]. » Les républicains montrent la même insouciance et le même esprit superficiel. J. J. Rousseau et Diderot, si rarement prêts à s’entendre, s’accordent à ne voir dans les femmes qu’un agréable passe-temps pour leur sexe. Comme certains socialistes du XIXe siècle, Diderot les dégrade en leur recommandant la licence de la vie sauvage. — Le Supplément au voyage de Bougainville a dû fournir plus d’une idée au fouriérisme. Plus austère, Rousseau n’est pas moins dédaigneux : « La femme, dit-il, est faite spécialement pour plaire à l’homme ; si l’homme doit lui plaire à son tour, c’est d’une nécessité moins directe ; son mérite est dans sa puissance ; il plaît par cela seul qu’il est fort.[7] » Ne reconnaît-on pas le maître chéri de Robespierre et l’oracle fatal des dictateurs de 1793 ?
D’éminents disciples de Voltaire, Condorcet, son biographe, Beaumarchais, son éditeur zélé, forment une éclatante exception et caractérisent les tendances d’une école qui, sans vouloir ressusciter l’idéalisme platonicien, représenta mieux que les autres l’esprit d’humanité et de tolérance, recommandé sans cesse à ses disciples par le philosophe de Ferney. Avant que l’auteur de l’Esquisse des progrès de l’esprit humain se prononçât d’une manière énergique en faveur des femmes, Beaumarchais avait protesté contre « l’injustice absurde » qui réglait en France les rapports des deux sexes, contre la législation trop indifférente en matière de séduction, contre l’accaparement par les hommes des professions qui conviennent le mieux aux femmes, enfin contre la minorité éternelle qui n’empêche pas de les traiter en majeures quand il s’agit de les châtier :
Qu’un mari sa foi trahisse,
Il s’en vante et chacun rit ;
Que sa femme ait un caprice,
S’il l’accuse, on la punit.
De cette absurde injustice
Faut-il dire le pourquoi ?
Les plus forts ont fait la loi ![8]
Marceline est citée devant un tribunal, et Bartholo, le type de l’hypocrisie, s’empresse de la condamner avant de l’avoir entendue.
Bartholo.
… Une jeunesse déplorable !
Marceline.
Oui, déplorable, et plus qu’on ne croit ! Je n’entends pas nier mes fautes, ce jour les a trop bien prouvées ! mais qu’il est dur de les expier après trente ans d’une vie modeste ! J’étais née, moi, pour être sage, et je le suis devenue sitôt qu’on m’a permis d’user de ma raison. Mais dans l’âge des illusions, de l’inexpérience et des besoins, où les séducteurs nous assiégent, pendant que la misère nous poignarde, que peut opposer une enfant à tant d’ennemis rassemblés ? Tel nous juge ici sévèrement qui, peut-être, en sa vie a perdu dix infortunées !
Figaro.
Les plus coupables sont les moins généreux ; c’est la règle.
Marceline, vivement.
Hommes plus qu’ingrats, qui flétrissez par le mépris les jouets de vos passions, vos victimes ! C’est vous qu’il faut punir des erreurs de notre jeunesse ; vous et vos magistrats, si vains du droit de nous juger, et qui nous laissent enlever, par leur coupable négligence, tout honnête moyen de subsister. Est-il un seul état pour les malheureuses filles ? Elles avaient un droit naturel à toute la parure des femmes : on y laisse former mille ouvriers de l’autre sexe.
Figaro, en colère.
Ils font broder jusqu’aux soldats !
Marceline, exaltée.
Dans les rangs même plus élevés, les femmes n’obtiennent de vous qu’une considération dérisoire ; leurrées de respects apparents, dans une servitude réelle, traitées en mineures pour nos biens, punies en majeures pour nos fautes ! Ah ! sous tous les aspects, votre conduite avec nous fait horreur ou pitié !
Figaro (le peuple.)
Elle a raison !
Le Comte, à part (l’aristocratie.)
Que trop raison !
Brid’oison (la magistrature.)
Elle a, mon Dieu, raison.[9]
J’insisterais plus longuement sur le rôle philosophique et littéraire des Françaises de cette époque si M. Sainte-Beuve dans sa Galerie des femmes célèbres (1858), dans ses Causeries du lundi, (publiées depuis 1851), si MM. de Goncourt dans La Femme au XVIIIe siècle n’avaient traité la question sous toutes ses faces.
L’École des femmes, acte II, scène VII et acte IV, scène VIII. ↩︎
L’École des femmes, acte I, scène II. ↩︎
L’École des femmes, scène IV. ↩︎
Les Femmes savantes, acte II, scène VII. ↩︎
École des maris, acte I, scène III. ↩︎
Esprit des lois, liv. XVI, chap. 2. ↩︎
Émile, liv. V. ↩︎
Le Mariage de Figaro, acte V, scène XIX. ↩︎
Mariage de Figaro. ↩︎
Dora d'Istria