Sommaire de la lettre
Travaux de MM. Lairtuillier, Michelet et Jourdan sur les femmes de la révolution. — Mesdames Roland et de Condorcet. — Les Françaises ont-elles fait échouer le mouvement de 89 ? — Divisions des chefs de la révolution sur la condition des femmes. — Les voltairiens continuent de leur être favorables. — Théories de Sieyès et de Condorcet. — Opposition des disciples de Rousseau et de Diderot à ces théories. — Idées dictatoriales de Robespierre et de Danton. — La dictature militaire succède à l’omnipotence des assemblées. — Le code Napoléon. — L’autocratie dans la famille et dans l’État. — L’empereur des Français disciple de saint Augustin. — Les Gauloises et les Françaises. — Orthodoxie incomplète de Napoléon. — Le divorce sous la République et sous l’Empire. — Divorce de Napoléon. — Napoléon et son « auguste prédécesseur. » — Il est avec le ciel des accommodements. — Lutte de madame de Staël contre le pouvoir absolu.
Les femmes qui ont pris part au grand mouvement de la révolution française, ont un peu rejeté dans l’ombre celles qui, au XVIIIe siècle, brillèrent dans les « bureaux d’esprit. » On est plus porté aujourd’hui, quand on s’aperçoit que la révolution commencée en 1789 est loin d’être arrivée à son terme, à s’intéresser à la baronne de Staël, à la marquise de Condorcet, à madame Roland qu’à madame du Deffant et à madame de Graffigny. Cela est si vrai, que le livre de Lairtuillier, Les Femmes célèbres de 1789 à 1795, trouve toujours des lecteurs, et qu’un des historiens de la révolution, M. Michelet, non content de parler longuement des femmes dans son livre, a cru devoir publier un ouvrage intitulé : Les Femmes de la révolution. L’écrit plus récent de M. Louis Jourdan, les Femmes devant l’échafaud, atteste quel courage elles montrèrent dans tous les partis, et l’auteur s’indigne avec raison d’entendre appeler « espèce inférieure » un sexe qui lutta d’héroïsme avec les hommes les plus courageux que l’intrépide Gaule ait jamais enfantés.
Je n’ignore pas que les annales même de cette époque ont fourni un argument contre nous, et qu’on essaie de prouver que si 1789 a mené la France au despotisme impérial, il faut surtout en accuser les tendances « aristocratiques » des femmes. Cette théorie ne résiste pas au simple examen des faits, et il est fort aisé d’établir que si les événements ont suivi cette marche, on doit l’attribuer à l’inexpérience politique de la nation, aux vices de toute espèce que l’ancien régime avait légués à la révolution, aux idées absolument fausses que les jacobins se faisaient d’un régime libéral, et à l’influence de la théocratie, dont les peuples latins n’ont pu encore parvenir à se débarrasser.
Les hommes de 1789 se proposaient surtout de doter la France d’une législation conforme aux principes de liberté et d’égalité et de transformer l’Église gallicane en Église nationale, c’est à dire de faire triompher dans le droit les idées essentielles de la Renaissance et, en matière de religion, d’appliquer au clergé les théories acceptées par les chrétiens d’Orient. Mais un peuple élevé par un régime de corruption au pied des échafauds dressés pour les délits les plus insignifiants, un peuple nourri dans la plus profonde ignorance, aigri par des siècles de misère et d’oppression, n’était nullement préparé à comprendre les principes professés par les philosophes de la constituante. Rome arma contre la France les paysans de l’Ouest, tandis que le Centre, le Midi et l’Est, devenaient le théâtre des folies et des violences d’une démocratie exaspérée par d’infâmes trahisons et par les attaques acharnées de l’étranger. À mesure que les hommes les plus favorables aux idées de dictature et de terreur l’emportaient sur les libéraux, on devenait plus hostile aux droits de notre sexe. Lorsque Sieyès posait la grande question d’égalité devant le clergé et l’aristocratie, il se serait bien gardé de considérer la moitié du genre humain comme une caste inférieure. Aussi le voit-on soutenir que les femmes ont droit à l’égalité devant la loi, et même prétendre contre Mirabeau qu’on ne peut les exclure de la sphère politique.[1] Quand Condorcet se disposait à écrire, au pied de l’échafaud dressé pour lui par le jacobinisme, le Tableau des progrès de l’esprit humain, il ne pouvait songer à regarder une féodalité masculine comme le dernier terme du développement de l’humanité.[2] Une pareille inconséquence ne peut être reprochée au philosophe de la Gironde, qui adopte la théorie de Sieyès. Mais Danton et Robespierre, dont la dictature était l’idéal, avaient peu de souci des droits de la femme. Disciple du sensualiste Diderot, l’homme du 2 septembre, ne voyait en elle qu’un moyen de satisfaire ses passions insatiables. Le héros de la terreur, le « vertueux » Robespierre, élève de Rousseau, — non moins « vertueux » que l’hôte des Duplay, — considère le mari comme le dictateur de la famille, et il s’irrite à la seule pensée de voir les femmes intervenir dans la politique.[3]
Les Washington et les Franklin devaient faire aimer les institutions républicaines. Les Marat, les Danton et les Robespierre semblaient, au contraire, avoir pour mission de les rendre odieuses. M. Michelet constate l’inclination de Robespierre pour le clergé qui l’avait élevé. Il ne faut donc pas s’étonner de trouver chez lui ce goût de la dictature, funeste tradition du césarisme, de l’Église romaine et de l’inquisition, qui a jusqu’à présent empêché en France le triomphe des vraies et saines idées libérales. Malheureusement les erreurs de Robespierre n’ont pas péri avec lui et nous retrouverons ses théories dictatoriales dans une partie des écoles socialistes. Quant à celles qui prêchent l’émancipation par l’abolition du mariage, on peut considérer la maxime du terroriste Saint-Just « ceux qui s’aiment sont époux » comme leur point de départ.
Un fils de l’Italie, le général Bonaparte, renversa la république, et, après quelques années de succès éclatants, compromit le nouvel empire par des essais de restauration maladroite du passé, et par des tentatives insensées contre les principales nationalités de l’Europe. Une coalition de l’Orient et de l’Occident, des Slaves, des Germains et des Latins de la péninsule ibérique, exposa la France à des périls qu’elle ne connaissait plus depuis le jour où l’épée victorieuse de Jeanne d’Arc l’avait délivrée des Anglais.
Mais l’œuvre de Napoléon ne périt pas tout entière avec lui. Cet illustre homme de guerre, s’il n’avait point, dans ses rapports avec les peuples étrangers, l’esprit politique des grands Italiens, s’il avait en matière de religion conservé une partie des préjugés de la terre natale, était un organisateur de premier ordre. Aussi a-t-il doté la France d’une administration que les autres pays latins lui envient, et d’une législation qui s’est quelquefois inspirée des idées généreuses de 1789.
Pour avoir une idée juste du Code civil qui régit encore la France sous le nom de Code Napoléon, on doit le comparer, non point avec les théories de notre temps, mais il faut étudier dans l’Histoire du droit de succession des femmes, par M. Laboulaye, la législation qui précéda la révolution française. Or cet examen vous montrera que la législation impériale, toutes les fois qu’elle reste fidèle à l’esprit de 89, constitue un véritable progrès. M. Ernest Legouvé a nommé, avec beaucoup de raison, la féodalité une prison à mille étages, dont le dernier était réservé aux filles. En rendant aux filles des gentilshommes la faculté dont jouissaient déjà les filles des roturiers[4], le droit d’hériter de leurs parents, en admettant même, avec l’empereur de Constantinople, Justinien, l’égalité dans le partage des biens de la famille, la révolution préférait de la manière la plus éclatante les principes de l’hellénisme aux théories du monde barbare, qui peuvent se résumer ainsi : « Pas de filles devant les fils. » — « Réjouissez-vous, belles filles du pays de Caux, disait un journal démocratique cité par Lairtuillier, vous ne serez plus séquestrées dans des cloîtres… Vous ne serez plus les premières servantes de vos frères. »
Il est vrai que Napoléon fut moins favorable à l’épouse qu’à la fille. En effet, il attribuait au mari une autorité autocratique sur sa compagne. « Il est une chose qui n’est pas française, disait-il, c’est qu’une femme puisse faire ce qui lui plaît[5]. » En faisant appel à la tradition nationale, comme à la tradition catholique, l’empereur des Français semblait invoquer le passé tout entier, pour résister à la puissante influence de 1789. Les mœurs catholiques étaient, il est vrai, favorables à ses opinions. Sainte Monique, dont l’auteur des Confessions fait l’idéal de l’épouse, disait « qu’il n’appartient pas à des servantes de tenir tête à leurs maîtres, » et que le contrat de mariage était et devait être un « contrat de servitude. » Voilà le véritable esprit de l’Église romaine. La législation du moyen âge l’exprime sans aucun embarras : « Tout mari, » dit Beaumanoir, « peut battre sa femme, quand elle ne veut pas obéir à son commandement, ou quand elle le maudit, ou quand elle le dément. » Mais peut-on dire que les Celtes étaient en tout partisans d’un pareil absolutisme ? M. L.-A. Martin qui, dans son Histoire morale de la Gaule, a fait à ce sujet une étude sérieuse, nous permet de répondre à cette question. Il nous montre les Gauloises revêtues des fonctions sacerdotales, participant aux mystères de la divination, à l’accomplissement des sacrifices, et marchant égales aux Druides. On les voit paraître non seulement dans les batailles, où elles applaudissaient aux braves et faisaient honte aux timides, mais intervenant dans des questions politiques tellement élevées, que, selon Plutarque, « les Gaulois avaient l’habitude de consulter leurs femmes sur la paix et sur la guerre et de les employer à apaiser leurs différends avec leurs alliés. » Il est vrai qu’au foyer domestique, la femme devait oublier toutes ses prérogatives, pour obéir au maître absolu qui présidait aux destinées de la famille. Mais il n’en est pas moins certain que Napoléon eût été fort scandalisé si les Françaises avaient revendiqué les priviléges religieux et politiques que la théocratie gauloise ne refusait pas à leurs mères.
L’empereur des Français avait trop de génie pour ne pas comprendre que l’autocratie maritale, une fois acceptée, devait avoir un contre-poids dans le divorce. Aussi, malgré l’opposition unanime du clergé, le maintint-il dans le Code qui porte son nom ; mais, en se montrant plus sévère que la loi de 1792. Cette loi, inspirée par l’esprit philosophique des premiers temps de la révolution, reconnaissait, outre l’incompatibilité d’humeurs, de plus que le Code Napoléon, la démence, le dérèglement de mœurs notoire, l’abandon pendant deux ans, l’absence pendant cinq et l’émigration. La législation impériale n’a retenu que les sévices et les injures graves, l’adultère, la condamnation infamante et le consentement mutuel. La loi se proposait, par des lenteurs et des sacrifices, d’empêcher l’abus qu’on peut faire d’un pareil consentement. Une persévérance de plus d’un an, l’abandon de la moitié de la fortune aux enfants, l’ajournement à plus de trois ans de tout nouveau mariage, semblèrent au législateur des restrictions suffisantes.
Non seulement Napoléon maintint le principe du divorce, mais il obligea le clergé à bénir son mariage avec Marie-Louise, qui remplaça Joséphine sur le trône impérial. Les prêtres catholiques, malgré l’antipathie que le divorce semble aujourd’hui leur inspirer, ne pouvaient refuser à l’auteur du concordat ce qu’ils avaient tant de fois accordé aux rois très chrétiens, depuis le règne de Charlemagne. Le patron de l’université de Paris, le fondateur du pouvoir temporel des papes, n’avait aucun scrupule sur ce point. La rupture de son mariage avec Hermengarde, le grand nombre de concubines qui disputèrent son cœur à cinq femmes plus ou moins légitimes, donnent une idée peu orthodoxe du premier chef de ce « saint empire romain » qui, dit Voltaire, n’était ni « saint » ni « romain. » La Vision de Wettin (825), prouve que les contemporains eux-mêmes avaient peine à concilier certains actes avec les principes que le restaurateur de l’empire d’Occident professait avec affectation.
Malgré ces protestations, l’exemple du « nouveau David » fut si contagieux que, selon un éminent jurisconsulte, M. Odilon Barrot, « l’Église a autorisé vingt rois de France à répudier leurs femmes pour en épouser d’autres, » et que l’histoire des fils aînés de l’Église « offre presque autant de reines répudiées que de reines qui sont mortes avec leur couronne. » Napoléon, qui ne négligeait aucune occasion d’appeler Charlemagne son « auguste prédécesseur, » après s’être fait comme lui couronner par un pape, pensa qu’il pouvait s’autoriser de l’exemple du fils de Pépin, pour demander aux prêtres l’annulation de son premier mariage.
J’ignore comment Rome accorde de tels actes avec ses doctrines actuelles sur l’indissolubilité du lien conjugal. Il me suffit de savoir que
Il est avec le ciel des accommodements.
En Pologne, pays essentiellement catholique, les prêtres, ne pouvant faire observer les décisions de la papauté sur le divorce, n’ont jamais été embarrassés de trouver des nullités au mariage qu’il s’agissait de rompre. Ils sauvaient ainsi le principe, sans s’exposer à des luttes qui auraient pu compromettre gravement leurs intérêts. Il est probable qu’on aura découvert un expédient analogue pour débarrasser l’empereur d’une épouse stérile.
Tous les sujets de S. M. l’empereur et roi n’étaient pas disposés à se montrer aussi prompts à sacrifier leurs convictions. Parmi les âmes généreuses qui s’irritaient de la tentative de rétablir le despotisme des Césars et qui s’indignaient de voir renaître les funestes prétentions des Habsbourg à la domination universelle, la fille du banquier genévois Necker tenait le premier rang par son influence et par ses talents. Je ne vous raconterai pas ici la vie de l’auteur de Corinne et de l’Allemagne. Je sais que vous avez lu dans la Pandore (1863-64), les chapitres que je lui ai consacrés. Toutefois, je tiens à constater que Madame de Staël se distingua par l’intelligence de la philosophie et par l’esprit politique que tant d’écrivains s’obstinent à nous refuser. Son nom est désormais inséparable de l’histoire de ce grand parti libéral qui, après de longues luttes contre le despotisme monarchique, le jacobinisme et la dictature socialiste, finira par prendre dans toute l’Europe la direction des affaires, et par assurer à la société moderne la liberté, l’égalité, l’ordre, dont elle est justement avide.
Dora d'Istria