Les Françaises de la restauration

Lettre V

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Sommaire de la lettre

Abolition du divorce. — Le livre du vicomte de Bonald. — Renaissance du règne des favorites. — Louis XVIII et madame du Cayla. — Souvenirs d’un séjour à Venise. — Madame la duchesse d’Angoulême ou les Bourbons de France. — Le « seul homme de la famille. » — Madame la duchesse de Berry ou les Bourbons de Naples. — Madame à Paris, en Vendée et dans l’exil. — Un beau-père et un oncle. — La chute de Charles X et d’Alexandre X Ghika. — Madame la comtesse de Chambord. — Madame la duchesse de Parme. — Le comte et la comtesse de Montemolin ou les Bourbons d’Espagne. — Ferdinand VII, l’infante Carlotta et la reine Marie-Christine. — Supériorité des femmes sur les hommes dans la famille des Bourbons.

Vous avez sans doute, comme moi, entendu bien des fois les Orientaux manifester leur étonnement des polémiques dirigées contre le mariage, au début du règne de Louis-Philippe, polémiques auxquelles les premiers et les plus célèbres romans de madame George Sand donnèrent un si grand retentissement. Mais une connaissance approfondie de l’histoire contemporaine de l’Occident ferait cesser leur surprise. La restauration, par ses attaques contre les conquêtes de la révolution, avait préparé une réaction inévitable. Dès 1816, elle s’était empressée d’effacer du Code civil les sages dispositions qui contenaient la législation du divorce. On ne se borna pas à cette grave atteinte à la liberté des cultes, à cette insulte faite aux protestants français, qui ne regardent pas le mariage comme indissoluble. D’étranges philosophes, tels que le vicomte de Bonald, dont on a un écrit contre le divorce (du Divorce et de la Société domestique), poussaient la monarchie à l’abîme. « L’homme et la femme ne sont pas égaux, disait le vicomte, et ne pourront jamais le devenir. » Il suffira, pour vous donner une idée des opinions de cette école, de vous faire remarquer qu’un fils du vicomte, M. Victor de Bonald, soutient dans un livre extraordinaire, Moïse et les Géologues, que l’inquisition avait raison contre Galilée, et que la terre ne tourne pas autour du soleil. Tant que Louis XVIII vécut, l’école catholique, contenue par un roi qu’elle nommait « jacobin, » fut obligée de se contenter de l’abolition du divorce. Mais sous Charles X, dévoué aux jésuites, on essaya d’établir le droit d’aînesse, et d’enlever ainsi aux filles les garanties que le Code Napoléon leur avait accordées, en faisant prévaloir le principe de l’égalité des partages.

Madame de Staël aurait assurément soutenu une lutte vigoureuse contre le parti absolutiste, si une mort prématurée ne l’avait pas enlevée au commencement de la restauration, le jour anniversaire de la prise de la Bastille (14 juillet 1817). Les partisans du régime qu’elle avait combattu toute sa vie, eurent l’adresse de transformer en auxiliaire, une autre femme dont l’existence est intimement liée aux agitations de cette époque. Zoé Talon, comtesse du Cayla, ne tarda pas à occuper le premier rang à la cour du roi très chrétien, et le charme de sa physionomie, l’attrait de sa conversation, l’enjouement de son caractère, le vif sentiment qu’elle avait des convenances sociales, exercèrent une si grande action sur le cœur du vieux monarque, que les jésuites, rétablis récemment par Pie VII, sentirent la nécessité de s’assurer le concours de la favorite. On dit qu’elle eut une grande part à l’avénement aux affaires de MM. de Villèle et de Corbière, et qu’elle sut triompher du peu de goût du roi pour les protégés de son frère. En effet, Louis XVIII n’était nullement étranger aux opinions de son siècle. Nourri des idées des encyclopédistes, habitué, dans l’exil, à voir l’Angleterre attribuer sa grandeur à ses libertés, il eût peut-être, dans d’autres conditions, réconcilié les Bourbons de la branche aînée avec la révolution française. Mais le spirituel ami de madame du Cayla[1] était environné d’un parti dont il m’a été donné de contempler à Venise les augustes débris. J’ai toujours présente devant les yeux l’austère figure de madame la duchesse d’Angoulême, telle que je l’ai vue à un spectacle de société chez madame la duchesse de Berry. Cette princesse, que Napoléon appelait « le seul homme de sa famille, » semblait avoir un caractère inflexible. En 1815, la petite-fille du « roi » Marie-Thérèse avait essayé de défendre Bordeaux contre les partisans de Napoléon, et sa conduite intrépide dut faire rougir ses deux oncles. On sait qu’au temps de la révolution ils avaient montré peu d’énergie et qu’ils s’empressèrent, au retour de Napoléon, de chercher un asile dans les rangs des soldats de la coalition. Malgré l’estime que le peuple français a pour la bravoure, il paraît que la duchesse ne devint jamais populaire. Sa dévotion exaltée faisait supposer qu’elle avait un esprit faible et qu’elle appartenait complétement aux jésuites, qui travaillaient alors à perdre la monarchie par leur turbulence et leurs projets absurdes. En outre, j’ai toujours pensé que le voile de tristesse dont son front était couvert, disposait la France à croire qu’elle ne lui pardonnerait jamais les scènes lugubres de la terreur. Son intelligence n’était pas, il est vrai, assez forte pour comprendre que ces scènes ont uniquement pour théâtre les pays où les masses sont abruties par un long despotisme, et que les mauvais gouvernements en sont surtout responsables. Malheureusement les âmes qu’on nomme pieuses ont des rancunes d’autant plus tenaces, qu’elles ne se rendent aucun compte des lois de l’histoire, et qu’elles s’imaginent, en travaillant à venger leurs injures, défendre la cause même du ciel.

Madame la duchesse de Berry, princesse napolitaine, appartient comme feu sa belle-sœur à la famille des Bourbons, par son père François Ier et aussi à la maison de Lorraine, par sa mère, fille de l’empereur Léopold II. Mais elle formait « avec la reine » — c’est ainsi qu’on nommait la duchesse d’Angoulême au palazzo Vendramine, habité par la duchesse de Berry, — le contraste le plus curieux. On sait quelle est la pétulance des femmes de l’Italie méridionale. Les Parisiens pardonnaient volontiers à l’épouse du duc de Berry cette vivacité, moins différente de leur caractère que la raideur de la duchesse d’Angoulême et la dévotion de son beau-père (Monsieur, depuis Charles X). Quoique son éducation ait été, selon l’usage italien, fort négligée, elle est douée de la vive intelligence de son pays natal, elle est douce et franche, son âme est confiante, et quand elle était jeune, sans être belle, elle avait, dit-on, de la grâce et du charme. À peine arrivée à Marseille (mai 1816), elle plut aux Provençaux par un mot fort heureux. Le duc de Lévis voulait la complimenter en italien : « En français, dit-elle, en français, je ne connais pas d’autre langue ! » Louis XVIII la prit en affection, et son mari lui-même, qui avait déjà deux filles d’une Anglaise, et qui faisait peu de mystère de sa liaison avec Virginie Letellier, danseuse de l’opéra, lui montra les plus grands égards. Comme elle, le duc aimait les arts, et à défaut d’une bien vive tendresse, ces goûts communs formaient entre les deux époux une certaine intimité. Protectrice du théâtre naissant du Gymnase, depuis théâtre de Madame, où Scribe obtint tant de succès, la duchesse n’avait oublié à Venise ni son théâtre ni son auteur favori, et elle voulut un jour me charger du rôle de la Marraine. Quelques hommes de lettres reçurent d’elle autant d’encouragement que les artistes. Quant aux marchands de la capitale, comme elle achetait beaucoup, et qu’elle payait exactement, ils voyaient en elle leur providence. Ses fréquents voyages à Dieppe, ses visites au Mont-Dore, son excursion en Béarn, patrie de son illustre ancêtre, contribuèrent à sa popularité.

Cependant des nuages ne tardèrent pas à paraître sur ce ciel serein. Le duc fut assassiné par Louvel (13 février 1820), et au mois de mai suivant, deux fanatiques essayèrent, en effrayant sa veuve, de faire périr par un accouchement anticipé l’enfant qu’elle portait dans son sein. Elle montra, au milieu de ces cruelles épreuves, la même vigueur d’âme et le même calme. Elle assista son mari dans sa longue agonie, en lui promettant de devenir une mère pour les filles de l’Anglaise. Elle obtint aussi du roi la grâce des deux hommes que le jury avait condamnés à mort. Cependant on regretta qu’elle eût donné un bal le jour de l’exécution des sergents de la Rochelle. C’est peut-être le seul trait de sa vie qui rappelle qu’elle est fille de François Ier et sœur de Ferdinand II, deux princes dont la mémoire est justement exécrée en Italie.

Quoique Italienne, la duchesse n’était pas, comme sa belle-sœur et son beau-père, aveuglée sur l’antipathie que le bigotisme de la cour inspirait à la France. Elle fit de vains efforts pour arracher aux jésuites l’éducation de son fils. Ce fut malgré elle que M. Tharin, agent des héritiers de Loyola et leur apologiste, fut nommé précepteur du duc de Bordeaux. Elle parvint à s’en défaire au commencement de 1830 ; mais déjà grondait l’orage qui devait encore une fois emporter dans l’exil une dynastie imprévoyante.

Ces détails sont aujourd’hui presque aussi oubliés que l’expédition entreprise par la duchesse de Berry pour renverser le roi Louis-Philippe. On peut lire dans les Mémoires du général Dermoncourt qui finit par la prendre, grâce à la trahison d’un juif converti au catholicisme, le récit de l’aventureuse campagne de la « régente Marie-Caroline. » En loyal adversaire, le général rend justice à son courage : « C’est, dit l’auteur de la Vendée et Madame, une de ces organisations faibles qu’un souffle semble devoir courber, et qui cependant ne jouissent de la plénitude de leur existence qu’avec une tempête dans les airs ou dans le cœur. » Elle donna une preuve éclatante de cette énergie quand elle passa trente-six heures derrière la plaque d’une cheminée, bravant la chaleur du foyer, en proie à l’anxiété, à la faim et à l’insomnie.

Prisonnière et enfermée au château de Blaye, la duchesse ne pouvant plus dissimuler une grossesse assez avancée, déclara (22 février 1833) le mariage qu’elle avait contracté en Italie, avec le comte Lucchesi-Palli, diplomate napolitain, depuis duc della Grazia (mort en 1864), que le ministre Calomarde avait exilé de Madrid, à cause de l’influence qu’il exerçait sur la reine Christine, sœur de la duchesse. Le comte se rendait à La Haye pour y remplir les fonctions de ministre des Deux-Siciles, lorsqu’il rencontra, dit-on, la belle-fille de Charles X, qui consentit à contracter avec lui un mariage morganatique. Il ne me parut ni par son esprit ni par la distinction de ses manières propre au rôle romanesque qu’il avait joué à Madrid et à Massa. Du reste, la duchesse elle-même avait, avec les années et les malheurs, repris en partie les habitudes napolitaines. S’il était difficile de retrouver en elle la protectrice du Gymnase, la châtelaine de Rosny, l’hôtesse du pavillon Marsan, l’amie de Châteaubriand et de Berryer, elle avait conservé une bienveillance que la trahison et l’infortune n’avaient pas altérée. Je l’ai vue souvent avec ma mère, non seulement dans les réceptions officielles, mais aussi dans l’intimité. Elle parlait plus volontiers de questions artistiques ou purement littéraires que de tout autre sujet. Je ne me rappelle pas qu’elle ait jamais dit un mot de sa célèbre expédition en France. Elle se bornait à des allusions aux infortunes qui, de nos jours, n’épargnent personne, allusions d’autant plus naturelles, que le faible Abdoul-Medjid venait de profiter des fautes d’Alexandre X Ghika — fautes que l’impartialité m’empêche de contester — pour le renverser du trône de Valachie, et rendre plus précaire encore la situation, déjà si déplorable, de ce malheureux pays. Ah ! me disais-je intérieurement, si un énergique patriote, si Grégoire III Ghika, l’indomptable prince de Moldavie, ou Grégoire IV Ghika le Restaurateur eût régné alors à Bukarest, la couronne de Michel le Brave n’eût pas servi de jouet aux diplomates et aux despotes dégénérés de Stamboul !

Je voyais beaucoup mieux que les miens combien il est difficile, en certains cas, d’arrêter la marche des révolutions, et je comprenais déjà que l’entêtement d’Alexandre X Ghika n’était pas sans analogie avec l’obstination de Charles X. Il paraît que la duchesse avait aussi sur son beau-père des idées pareilles, et personne n’ignore aujourd’hui qu’elle eût de beaucoup préféré le royalisme intelligent d’un Berryer et d’un Châteaubriand aux conseils du prince de Polignac et des jésuites. À Saint-Cloud, pendant les journées de juillet, elle fit au roi des représentations qui ne furent pas écoutées, les hommes croyant indigne d’eux de prêter l’oreille aux conseils d’une femme qui s’occupe de pareilles questions. Les dangers qu’elle courut depuis dans le Midi de la France et en Vendée ; les épreuves qu’elle supporta avec la gaîté et le courage d’une fille de Henri IV, avaient d’autant moins charmé l’auteur des ordonnances, qu’il avait, dans la première guerre civile, mérité, pour sa prudence exagérée, les plus dures qualifications qu’un homme de la trempe de Charette pût donner à un prince qu’il jugeait dénué de courage. Aussi la duchesse de Berry eut-elle beaucoup de peine à se faire pardonner son coup de tête. On lui enleva toute autorité sur son fils, qui passa des mains du vieux roi à celles du fils de Charles X, et enfin à celles de la duchesse d’Angoulême.

À cette époque (1847), Charles X et le duc d’Angoulême étaient morts, le duc de Bordeaux était marié, et si l’on en juge par certains manifestes, par exemple, la Politique royale, l’héritier des Bourbons de la branche aînée a fini par trouver que les opinions relativement modérées de sa mère valaient bien les rêveries des absolutistes auxquelles il doit d’avoir perdu la couronne qu’on a nommée « la plus belle après celle du ciel. » Mais le comte de Chambord — c’est le nom qu’on donnait déjà au duc — n’ayant pas eu d’enfants, toute pensée d’avenir est aujourd’hui interdite aux rares partisans de la branche aînée des Bourbons. Au reste, j’avouerai franchement que madame la comtesse de Chambord me parut la princesse la moins propre à rendre une restauration populaire. Marie-Thérèse, archiduchesse d’Autriche, était fille de François IV, duc de Modène et de Reggio, et sœur de François V, deux tyranneaux dont le nom est resté odieux à toute l’Italie libérale. Le rapace François V, digne fils du bourreau de Menotti et de Ricci, a été, de nos jours, obligé de fuir en Autriche la légitime colère de ses sujets. Je me garderai bien d’attribuer à la comtesse de Chambord toutes les idées de son père et de son frère. L’exemple de la duchesse de Berry prouve qu’une personne intelligente et bienveillante n’est pas nécessairement esclave des opinions des siens. Je me contenterai de constater que la comtesse de Chambord, non seulement n’est point belle, mais qu’il lui manque même ce genre d’agrément dont toutes les femmes laides ne sont pas dénuées.

La sœur du comte de Chambord était mariée depuis l’automne de 1845. Cette jeune princesse, que je vis chez sa mère, avait une très belle tête, quoique cette tête fût trop forte et trop enfoncée dans les épaules. J’ai entendu dire qu’elle tenait cette conformation de son infortuné père. Peu de femmes ont eu une destinée plus tragique que madame la duchesse de Parme. Après l’assassinat du duc de Berry, elle fut obligée de fuir devant les vainqueurs de juillet. Plus tard, elle vit sa mère prisonnière de la branche cadette et son père remplacé par un homme dont l’origine n’avait rien d’illustre. Il semblait, quand elle épousa un membre de sa famille, Charles III, duc de Parme et de Plaisance, qu’elle allait trouver dans cette principauté la fin de ses malheurs. Mais son mari ne la traitait pas mieux que ses sujets. Le commencement du règne de Charles avait été signalé par une de ces occupations autrichiennes justement détestées des Italiens, par des supplices, et même la peine odieuse du fouet avait été appliquée à ceux qui avaient le malheur de déplaire au duc. Gouverné par l’Anglais Ward, il devint si antipathique à ses sujets et à l’Italie tout entière, que lorsqu’il périt sous les coups d’un assassin (mars 1854), pas une larme ne fut donnée à cette mort prématurée. La duchesse, en prenant la régence au nom de son fils Robert Ier, se signala d’abord par de sages mesures. Elle réduisit la liste civile de 1,800,000 lires à 600,000 ; elle licencia les deux tiers de l’armée dont l’entretien était fort onéreux pour ce petit État ; elle réorganisa la justice et rouvrit plusieurs établissements d’éducation fermés par son mari, enfin elle remplaça le baron Ward par des ministres plus agréables aux sujets de son fils. Mais le feu duc avait, par ses cruautés et par ses folies, rendu sa famille tellement impopulaire, que les réformes décrétées par la duchesse ne firent pas rentrer le calme dans les esprits. Elle se trouvait dans la même position que son bisaïeul Louis XVI, lorsqu’il succéda à un prince dont l’incapacité, la corruption et l’incurie avaient mis la monarchie française au bord de l’abîme. Les souverains sont exposés à expier les fautes de leurs prédécesseurs autant que leurs propres erreurs. Du reste, la duchesse eut la maladresse, dans une circonstance fort critique, de montrer à son peuple une dureté capable de faire oublier les débuts de son gouvernement. Un soulèvement, provoqué par les mazziniens, ayant éclaté, le duché de Parme fut — du moins tel est le récit des Frauen der Zeit, beaucoup moins favorable à la duchesse que l’article publié dans les Débats (4 avril 1864) par M. Cuvillier Fleury — de nouveau livré aux misérables instruments employés par le feu duc. Aussi la duchesse avait-elle perdu toute popularité, lorsque le mouvement national de 1859-60 l’obligea à prendre de nouveau la route de l’exil avec ses quatre enfants. Elle s’établissait sur le territoire helvétique comme je me préparais à partir pour la Grèce, et les Suisses remarquaient qu’elle ne négligeait aucune occasion de les féliciter du calme et de la prospérité dont ils jouissaient. N’est-il pas possible que, après tant de tribulations, après avoir vu mourir sous le poignard son père et son époux, la duchesse se soit trouvée presque heureuse de vivre dans un pays où les excès d’un pouvoir arbitraire ne mettent pas perpétuellement en danger la vie des dépositaires de l’autorité ? Elle est morte à Venise au commencement de 1864.

N’avez-vous pas remarqué jusqu’à quel point dans cette branche française des Bourbons les femmes sont supérieures aux hommes ? Rappelez-vous le courage de la duchesse d’Angoulême en 1815, l’énergie avec laquelle la duchesse de Berry a combattu en Vendée, et comparez cette conduite avec la faiblesse qu’ont montrée les frères de Louis XVI dans toutes les circonstances décisives de leur vie. Probablement le comte de Chambord serait roi constitutionnel de France, si sa mère avait été régente en juillet 1830. Quant à sa sœur, qui oserait la mettre sur la même ligne que son époux, Charles III ?

Les Bourbons d’Espagne, qui vivaient aussi à Venise, nourrissaient des espérances qui semblaient mieux fondées que les illusions de leurs parents exilés de France. Un parti, appuyé par tous les gouvernements absolus, qui avait compté dans ses rangs le clergé si puissant de la péninsule ibérique et des chefs tels que les Zumalacarreguy et les Cabrera, paraissait en état de recommencer la lutte contre la reine Isabelle II et contre le régime constitutionnel. En 1844, don Carlos, que ses partisans nommaient Charles V, avait abdiqué en faveur de son fils aîné, qui portait, en attendant son rétablissement sur le trône des Espagnes et des Indes, le nom modeste de comte de Montemolin. Le futur Charles VI avait épousé Marie-Caroline-Ferdinande, sœur de la duchesse de Berry, mais d’un second lit. La comtesse de Montemolin, qui est morte à Trieste en 1861, quelques heures après son époux, n’était point agréable et ne semblait pas fort intelligente. Du reste, la surdité dont elle était affectée contribuait peut-être à lui donner l’expression que je lui ai toujours vue. Le comte avait l’air plus actif et plus intelligent. Il fit depuis plusieurs tentatives pour relever en Espagne le parti apostolique. Pris dans une de ces insurrections, il renonça aux droits qu’il s’arrogeait en faveur d’Isabelle II.

Les Bourbons d’Espagne se montraient à Venise fort irrités contre la mémoire de l’infante Carlotta, et contre la manière d’agir de Marie-Christine, filles, comme la comtesse de Montemolin, de François Ier de Naples et de sa seconde femme, Marie-Isabelle d’Espagne. Il est certain que ces deux princesses, comprenant vaguement, comme leur sœur, la duchesse de Berry, que le pouvoir absolu avait fait son temps, ont puissamment contribué à la régénération de l’Espagne. Quoique Marie-Christine n’eût pas l’énergie de la duchesse d’Angoulême ; quoique l’infante Carlotta ne se rendît pas aussi bien compte que l’amie de Châteaubriand de la situation des esprits, des circonstances exceptionnelles leur ont permis de jouer un rôle beaucoup plus important.

Sans doute, ni l’infante Carlotta, ni la régente Marie-Christine ne peuvent être mises à côté de ces femmes célèbres qui dominèrent leur siècle. Personne ne s’avisera de les comparer aux Élisabeth d’Angleterre, aux Marie-Thérèse d’Autriche, aux Catherine de Russie. Mais si l’on essaie un parallèle entre Carlotta et sa sœur et les princes espagnols de la même époque, l’avantage restera assurément aux princesses. Il ne faut pas oublier dans quelle situation l’imbécile Charles IV et le fanatique Ferdinand VII avaient mis la patrie de Cervantès et de Marie de Pacheco. Avec l’arrivée de Carlotta à la cour de Ferdinand, commence une ère nouvelle. On rougissait des patriotes et des cités qui avaient glorieusement lutté contre Napoléon Ier ; parce qu’on leur reprochait d’unir l’amour de la liberté à l’amour de l’Espagne. Un fils étant né à Carlotta en 1822, elle voulut qu’il portât le titre de duc de Cadix, le nom même de la ville qui avait été le berceau de la constitution de 1812 et de l’insurrection de 1820. Belle, ardente, impérieuse, elle s’indignait du rôle obscur auquel la condamnait la politique du parti absolutiste et monacal. Mais lorsque sa sœur Marie-Christine eut épousé Ferdinand VII et lui eut donné une fille, elle n’eut plus qu’une pensée, faire abolir la loi salique introduite en Espagne par les Bourbons et contraire à toutes les traditions d’un pays qui se glorifiait d’avoir donné naissance à Blanche de Castille et à Isabelle Ire. Mais en mettant à néant le changement dans l’ordre de succession introduit arbitrairement par Philippe V, Ferdinand éloignait du trône le prince ignorant et borné qui était l’espoir des couvents et du parti rétrograde. Les prêtres menaçaient le roi de l’enfer ; les ambassadeurs des gouvernements absolus — presque tous l’étaient alors — agissaient contre l’infante ; la reine elle-même se montrait hésitante et effrayée. Rien n’ébranla Carlotta qui songeait déjà à faire partager à un de ses fils le trône d’Isabelle, plan qui s’est réalisé le jour où la reine a épousé don François d’Assise. Grâce à elle, Ferdinand mourut sans avoir révoqué des résolutions dont dépendait l’avenir de l’Espagne constitutionnelle. En effet, quoique la régente Marie-Christine n’eût pas un goût bien vif pour les idées libérales, l’unanimité avec laquelle tout le parti absolutiste se prononça pour don Carlos, l’obligea à se tourner vers les libéraux et à donner une constitution, l’Estatuto real du 15 avril 1834.

Je vous raconterai un jour la renaissance de l’Espagne sous le sceptre d’une femme.


  1. Voir les Mémoires du duc de La Rochefoucauld-Doudeauville. ↩︎

Pjesa e radhës
Les Françaises sous le règne de Louis-Philippe

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