Sommaire de la lettre
Rôle énergique de mademoiselle Adélaïde d’Orléans dans deux révolutions. — L’Égérie du roi des Français. — La régence est enlevée aux femmes. — Figaro conservateur. — La monarchie constitutionnelle mourant avec mademoiselle Adélaïde. — Louise d’Orléans, reine des Belges. — La princesse Marie d’Orléans, duchesse de Wurtemberg. — La duchesse Hélène d’Orléans. — Intervention des femmes dans la politique. — Madame G. Sand, à la Revue des Deux Mondes. — Madame E. de Girardin et madame D. Stern, à la Presse. — Apparition du saint-simonisme dans le roman. — Indiana et Valentine. — Romans socialistes de madame G. Sand. — Origine du socialisme français. — Le fouriérisme. — Rôle assigné à la femme par Charles Fourier. — La « femme libre. » — Le mariage en septième période. — Le saint-simonisme. — Manifeste du 1er octobre 1830. — Divisions des saint-simoniens sur la question du mariage. — MM. Enfantin et Bazard. — Proclamation de M. Enfantin à ses « chers enfants. » — Fin de la prédication saint-simonienne. — Les femmes saint-simoniennes. — Aventures de Claire Démar. — Développement plus paisible du fouriérisme. — M. Considérant et la Démocratie pacifique. — Mademoiselle Gatti de Gamond. — Prédications de Flora Tristan. — Réaction en faveur du mariage au sein du communisme. — Un schisme en Icarie.
Les fautes de Charles X ayant rendu inévitable un changement de dynastie, les membres de la chambre des députés, au lieu d’en appeler au suffrage universel, comme le principe de la souveraineté nationale leur en imposait le devoir, offrirent la couronne au chef de la branche cadette des Bourbons. On croit que, dans ces circonstances solennelles, deux femmes qui avaient des droits égaux à la confiance du duc d’Orléans, lui donnèrent des conseils fort opposés. La duchesse, fille de Ferdinand Ier, roi des Deux-Siciles et de Marie-Caroline, archiduchesse d’Autriche, est tante de la duchesse de Berry et de la reine Marie-Christine d’Espagne. Dévote et timorée, elle eût préféré, dit-on, voir son époux reconnaître Henri V. Mais la sœur de Louis-Philippe, la fille du conventionnel Égalité, avait d’autres idées. Confiée, ainsi que ses frères, à madame de Genlis, qui avait tant contribué à tourner le père de ses élèves contre la cour, elle avait, dès le début de la révolution, partagé les destinées du soldat patriote de Jemmapes et de Valmy. D’un caractère énergique et résolu, elle ne quitta la France qu’à l’époque où il n’était plus possible à une princesse du sang d’y rester sans exposer sa tête. Elle avait tellement excité la haine des partisans du pouvoir absolu que, à peine arrivée à Schaffhouse (Suisse), elle se vit exposée à une tentative d’assassinat. Les tribulations et les affronts de toute espèce auxquels elle fut en butte pendant l’émigration, modifièrent si peu ses opinions, qu’à peine revenue en France (1817), elle commença à réunir dans son salon les notabilités du parti libéral.
L’année 1830 ouvrit à son activité une plus vaste carrière. Lorsque M. Thiers vint à Neuilly offrir à son frère la couronne de France (29 juillet 1830), mademoiselle d’Orléans se chargea de triompher des hésitations du duc, et de le décider à une prompte acceptation. Depuis ce grand événement jusqu’à sa mort, elle exerça tant d’influence sur l’esprit du roi des Français, qu’on la nommait « son Égérie. » La voix publique affirmait qu’elle pouvait seule tempérer l’obstination de Louis-Philippe, obstination qui grandissait avec l’âge, et qui était une source d’inquiétudes pour le duc et la duchesse d’Orléans, le prince de Joinville et les personnes les plus éclairées de la dynastie. Sans doute le roi consultait souvent sa sœur, mais il n’attachait pas toujours assez d’importance à ses conseils. J’ai peine à croire qu’une princesse aussi capable de gouverner, ait approuvé l’acte étrange qui enleva la régence à madame la duchesse d’Orléans, pour la transférer au prince le moins populaire de la dynastie. Quoi qu’il en soit, lorsque mademoiselle d’Orléans mourut (31 décembre 1847), son frère tomba dans un abattement de mauvais augure. Son entêtement devint tel que, après avoir partagé — malgré les avertissements de M. Thiers — les sympathies imprudentes de M. Guizot pour le Sonderbund suisse[1], dans une question dénuée de toute espèce d’importance pour l’avenir de sa maison (la réforme parlementaire), il s’aliéna étourdiment la puissante bourgeoisie de Paris. Afin de ne point paraître céder, Louis-Philippe compromit, dans les deux premiers mois de 1848, la réputation de sagesse que lui avait méritée un règne long et prospère.
Deux filles du roi des Français ont laissé d’excellents souvenirs. Lorsque j’ai visité la Belgique (1855), tout le monde s’y entretenait encore des qualités de la reine Louise, qui avait su, comme son époux, gagner le cœur d’un peuple dont la plus grande partie est éminemment libérale. Louise d’Orléans n’avait pas tardé à rejoindre son père dans la tombe (1850). Elle y avait été précédée par sa sœur Marie, morte à Pise en 1839. Vous connaissez sans doute la statue de Jeanne d’Arc, qui est au musée de Versailles, et que de nombreuses reproductions ont rendue populaire. Devenue un sculpteur distingué, Marie d’Orléans avait épousé, en 1837, le duc de Wurtemberg.
Plus tard, mourait aussi (mai 1858), sur la terre étrangère, en Angleterre, la digne belle-sœur de Marie d’Orléans. N’ayant point à vous entretenir dans cette lettre des femmes d’origine germanique, je vous renvoie à l’ouvrage intitulé : Madame la duchesse d’Orléans (Paris, M. Lévy). Mais je ne peux m’empêcher de vous rappeler le courage que montra, en 1848, celle que le vieux roi avait privée de la régence. Les Chambres, il faut l’avouer, s’étaient prêtées sans répugnance à une décision que M. de Lamartine combattit sans aucun succès à la Chambre des députés. Par cette éclatante rupture avec toutes les traditions chevaleresques, la bourgeoisie, disciple de Montesquieu, après avoir opposé avec une louable obstination à la noblesse et au clergé les principes de liberté et d’égalité, semblait vouloir appliquer aux Françaises du XIXe siècle les théories du bonhomme Chrysale :
Nos pères, sur ce point, étaient gens bien sensés
Qui disaient qu’une femme en sait toujours assez.
Devenu pair de France, député ou ministre, Figaro oubliait les « généreuses illusions » de 1784. Le Code Napoléon, — corrigé par les hommes de la Terreur blanche — lui semblait une œuvre irréprochable, et avec une imprévoyance extraordinaire, il travaillait à rendre hostile à ses intérêts une moitié de la nation, dont l’influence, pour être inaperçue, n’en est pas moins immense. Il disposait ainsi les femmes ou à se tourner vers les défenseurs du passé, ou à prêter l’oreille à des doctrines dont il était loin de soupçonner la popularité, et qui eurent une action si grande sur les adversaires de la monarchie. En effet, l’opinion était loin d’obéir aux mêmes tendances qui décidèrent le roi et les Chambres à enlever la régence à la duchesse d’Orléans. Jamais à aucune époque le public éclairé ne vit aussi volontiers les femmes intervenir dans les hautes questions qui passionnaient les esprits. Depuis 1830, les organes les plus importants de la publicité, la Revue des Deux Mondes, qui avait pour collaborateur assidu madame G. Sand (Aurore Dupin, baronne Dudevant), la Presse, qui était fière de madame Émile de Girardin (Delphine Gay), et dans le feuilleton de laquelle écrivait madame Daniel Stern (Marie de Flavigny, comtesse d’Agoult), s’étaient empressées de prouver qu’à leurs yeux, la loi salique, amendée par les trois pouvoirs, perdait chaque jour du terrain dans la « république des lettres. » Il était naturel que des femmes profitassent de leur position pour parler de la condition de leur sexe. Si madame de Girardin ne montra jamais beaucoup de zèle à s’occuper de ces questions délicates, il n’en fut pas de même des femmes qui, en prenant des noms d’hommes — idée assez malheureuse, à mon avis — avaient voulu faire comprendre qu’elles n’entendaient plus se contenter de la qualité de mineures.
Indiana, Valentine et Lélia, qui parurent dans les commencements du règne (1832-33), annoncèrent avec un grand éclat que la polémique des fouriéristes et des saint-simoniens contre le mariage ne resterait pas dans les conventicules des sectes socialistes. Dans ses premiers romans, madame Sand s’est révélée tout entière comme artiste, et personne, vous le savez, ne lui conteste aujourd’hui un des premiers rangs dans la littérature de son pays. Il s’en faut qu’on soit aussi unanime dans l’appréciation de ses théories, et j’avoue, pour mon compte, que le communisme du Compagnon du tour de France ne me paraît pas plus facile à défendre que la théologie de Spiridion ou la morale d’Horace. La dogmatique de madame Sand — ainsi que l’a fait remarquer, en 1863, un rédacteur de la Presse — prête le flanc à toutes les objections qu’on oppose aux croyances catholiques. Il me semble qu’un examen plus prolongé de l’histoire de l’humanité l’eût rendue plus sobre d’affirmations hasardées. Une étude attentive des religions et des philosophies lui eût montré que le Dieu-univers, la métempsycose, le régime de la communauté, l’abolition du mariage, etc., loin de pouvoir être considérés comme le dernier mot du progrès, feraient reculer le genre humain à cette époque d’enfance que les mythes seuls peuvent appeler un « âge d’or. »
Du reste, on aurait une idée fort exagérée de l’importance du roman, si l’on voulait rendre madame Sand uniquement responsable des erreurs de cette époque. Le roman se borne ordinairement à populariser les idées qui préoccupent les penseurs contemporains. Indiana et Valentine doivent, pour être comprises, être replacées par la pensée dans le milieu qui les a vues naître. Or ce milieu était profondément troublé par la propagande des saint-simoniens et des fouriéristes.
Les sectes socialistes ne sont pas, comme on l’a souvent répété dans l’intention de rendre odieux le mouvement de juillet, le résultat d’une révolution essentiellement libérale. Elles existaient avant elle ; elles se sont bornées à profiter de la liberté de discussion qu’elle accorda à toutes les opinions. Le socialisme est une réaction contre l’absolutisme impérial, et une revanche des « idéologues » contre une compression que chaque année rendait plus intolérable. Charles Fourier publiait, en 1808, la fameuse Théorie des quatre mouvements. Ses autres écrits ont paru sous la Restauration. Sa doctrine était parfaitement connue, lorsque, avec le concours de ses disciples, il fonda le Phalanstère (1832). Un an après, une dame française née en Belgique, mademoiselle Zoé Gatti de Gamond, publiait à Bruxelles ses Lettres sur la condition des femmes au XIXe siècle, qu’elle avait d’abord fait paraître dans la Revue encyclopédique.
Le saint-simonisme est né des mêmes causes et en même temps que le fouriérisme. En effet, l’Introduction aux travaux scientifiques du XIXe siècle est de 1808 et la Nouvelle encyclopédie, de 1810. Le comte Henri de Saint-Simon, de la noble famille des comtes de Vermandois, continua la publication de ses œuvres sous la Restauration. Le célèbre réformateur était mort dans les bras de ses disciples (mai 1825), lorsque madame Joséphine Lebassu fit imprimer la Saint-Simonienne (1833).
Ainsi, l’année 1833 voit paraître en même temps les Lettres de mademoiselle Gatti, la Saint-Simonienne, Valentine et Indiana. Madame G. Sand aurait pu dire comme le docteur Strauss, qu’elle n’était pas « un flot isolé. »
Le saint-simonisme et le fouriérisme ont un point de départ commun. Peu disposés à partager les vues d’un souverain (Napoléon), qui regardait comme un de ses plus grands succès le rétablissement de la hiérarchie romaine, Fourier et Saint-Simon voient de mauvais œil toute restauration des institutions du moyen âge. Le premier s’attache avec une ardeur significative à rendre odieuse et ridicule la société et la morale catholiques. Sa polémique acharnée, mais très souvent incisive et spirituelle, ne donne pas la meilleure idée de l’Église, qui revendique pour elle seule l’épithète de « sainte, » et son talent d’observateur ne saurait être contesté que par les intéressés. En effet, Fourier prouve fort bien que la doctrine mystique, prêchée par le christianisme primitif, a dégénéré en absolutisme étroit, qui comprime les tendances les plus légitimes de la nature humaine. Mais comme un excès appelle toujours un autre extrême, en haine du mysticisme monacal, qui condamne la « sensualité d’une fleur, » il est entraîné à réhabiliter tous les instincts, à montrer, après J.-J. Rousseau, l’homme comme un être essentiellement bon, et à rejeter, comme le philosophe de Genève, sur la société mal constituée la responsabilité des sottises, des erreurs et des vices de l’humanité. Vous n’avez pas besoin, pour avoir une idée de cette théorie, de lire les manifestes fouriéristes. Vous n’avez qu’à vous rappeler les Mystères de Paris et le Juif Errant d’Eugène Sue. L’auteur de la Vigie de Koat-Ven, absolutiste et catholique dans ses premiers romans, s’était épris de la doctrine de Charles Fourier. Il lui semblait qu’en utilisant les penchants de chaque individu, — par exemple, en envoyant présider à l’abattoir l’homme qui avait le goût du sang, — on transformerait la terre en paradis terrestre. Malheureusement, les complications de la question échappent à son imagination enthousiaste, et le fouriérisme est absolument incapable de réaliser les merveilles rêvées par le naïf romancier.
Le côté de ces utopies sur lequel je veux appeler votre attention, est le rôle assigné à la femme. Dans la société catholique, les vices des hommes sont traités (je ne parle pas de la spéculation, mais de la pratique), avec une extrême indulgence, tandis que l’opinion et la loi nomment crimes toutes les faiblesses des femmes. Fourier n’admet pas ces distinctions. Comme Platon dans la République, il n’établit aucune différence entre l’homme et la femme. En laissant au « sexe fort » la liberté de suivre des penchants qu’il croit légitimes, il ne se montre pas plus sévère pour le « sexe faible. » J’irai plus loin, ces épithètes impliquant l’inégalité morale, politique et sociale entre les deux sexes, donneraient une idée inexacte de sa manière de voir. Le rétablissement de la femme dans la plénitude des droits qu’il lui accorde constitue « l’émancipation » de celle qu’on pourra dorénavant nommer « femme libre. »
Le mot « émancipation » qu’on a tant répété et dont on a tant ri, est malheureusement fort obscur. Veut-on dire que la femme est restée « esclave » ou au moins « serve ? » Si Fourier et les femmes qui ont adopté ses idées avaient, comme moi, vu des « serfs » de près, ils se garderaient bien d’appliquer un si gros mot à la condition de la femme occidentale ! Elle est traitée en « mineure, » rien n’est plus vrai, et l’on appelle émancipation l’acte par lequel un mineur est affranchi de la tutelle. Mais l’emploi d’un mot qui peut avoir trois significations si différentes n’est-il pas plein d’inconvénients ?
Quand même il s’agirait de « servage, » autoriser la femme à se livrer aux conseils de l’instinct, — qui n’est pas dans l’homme, comme dans l’animal, un guide éclairé, — est-ce bien le moyen d’assurer son indépendance et sa dignité ? N’est-ce point, au contraire, la livrer à la plus cruelle des servitudes, l’obéissance aux passions sans frein, qui sont aussi funestes à la liberté des peuples qu’à celle des individus ? Comment la licence, encouragée par les pouvoirs despotiques de tous les temps, serait-elle pour notre espèce, et pour notre sexe en particulier, un moyen infaillible de régénération ? Vous vous rappelez, sans doute, la Pulchérie de Lélia ? Peut-on croire que les femmes qui ressemblent à un pareil personnage soient bien capables de travailler au progrès de l’humanité ? S’il en était ainsi, nous devrions de nouveau aller encenser les autels d’Aphrodite !
Un curieux passage des Quatre Mouvements de Fourier, (p. 169-70, 188) montre clairement que je n’exagère pas les conséquences de ses utopies. Il s’agit du mariage en septième période, par conséquent réalisable immédiatement.
La « liberté amoureuse » qui commence à naître, transforme en vertus la plupart de nos vices, comme de la plupart de nos « gentillesses, » elle fait des vices. On établit une véritable hiérarchie dans les « unions amoureuses. »
Les trois principaux grades de cette hiérarchie sont :
Les favoris et les favorites en titre ;
Les géniteurs et les génitrices ;
Les époux et les épouses.
Les derniers doivent avoir au moins deux enfants l’un de l’autre ; les seconds n’en ont qu’un ; les premiers n’en ont pas.
Vous serez probablement tentée de croire que ces personnages se succèdent. Il n’en est rien. Une femme peut avoir à la fois un époux, un géniteur, un favori, plus de simples « possesseurs » qui, ajoute sérieusement Fourier, « ne sont rien devant la loi. »
Telles ne sont pas sans doute les opinions de tous les disciples de Fourier. Ne voyant en lui qu’un philosophe et point un révélateur, ils ont le droit de faire un choix parmi ses idées. Les saint-simoniens avaient encore plus de facilité pour repousser certaines conceptions adoptées par une fraction de leur école. En effet, l’auteur du Nouveau Christianisme n’eût jamais accepté comme siennes les excentricités libertines des Quatre Mouvements. Comme après sa mort, on a vu, ainsi que parmi les hégéliens, se former une droite, un centre et une gauche, la droite ne saurait être responsable de toutes les idées de la gauche. Les plus modérés commencèrent d’abord par occuper la scène. Tous sentaient la nécessité de ménager une bourgeoisie puissante, déjà scandalisée par leurs prédications, et que les charges spirituelles de Henri Monnier exaspéraient (Scènes populaires, 1830). Aussi ne manifestèrent-ils d’abord aucune hostilité contre le mariage. La droite obtint même la publication d’un manifeste (1er octobre 1830) dont une partie offre un intérêt spécial.
Les saint-simoniens avouent qu’ils professent sur l’avenir de la propriété et sur l’avenir des femmes des vues « particulières » qui sont une conséquence de leur système religieux et social.
Ils repoussent le communisme. Le but qu’ils se proposent d’atteindre est l’abolition de l’héritage. Le citoyen ne devra attendre le bien-être et la richesse que de ses œuvres.
Ils n’admettent pas plus la communauté des femmes que la communauté des biens. Ils veulent seulement compléter l’œuvre du christianisme. L’Évangile a tiré la femme de l’esclavage, mais en la condamnant à la subalternité. Partout, dans l’Europe chrétienne, elle est frappée d’interdiction civile, politique et religieuse.
Tout en réclamant « l’affranchissement définitif, » la « complète émancipation » des femmes, ils ne prétendent nullement abolir « la sainte loi du mariage proclamée par le christianisme. » Afin d’ajouter à la puissance et à l’inviolabilité de l’union conjugale, ils demandent que l’épouse devenue l’égale de l’époux, lui soit associée dans la famille, dans l’État et dans le temple, de manière à ce que l’individu social, qui jusqu’à ce jour a été l’homme seul, soit désormais l’homme et la femme.
« La religion de Saint-Simon, disent en finissant les rédacteurs du manifeste, ne vient que pour mettre fin à ce trafic honteux, à cette prostitution légale, qui, sous le nom de mariage, consacre fréquemment aujourd’hui l’union monstrueuse du dévoûment et de l’égoïsme, — des lumières et de l’ignorance, — de la jeunesse et de la décrépitude. »
Mais les succès inespérés de la prédication saint-simonienne exaltèrent l’imagination des membres les plus ardents de la secte. M. Enfantin, qui avait, ce semble, adopté plus d’une idée fouriériste, ne tarda pas à trouver timides les vues de Bazard sur le prolétariat et sur la condition de la femme. La famille saint-simonienne, après la retraite de Bazard, après des explications assez vives échangées entre les deux fractions (novembre 1831), se partagea en deux camps. L’opposition, c’est à dire madame Bazard, feu Jean Reynaud, M. Pierre Leroux, M. Pereire, etc., se mit à l’écart. M. Enfantin eut pour lui madame Julie Fanfernaut, M. Michel Chevalier, aujourd’hui sénateur, M. Félicien David, l’auteur du Désert, que j’ai connu à Dresde et revu à Vienne, rentré « dans le monde, » etc. Lorsque M. Enfantin fut devenu complétement maître de la situation, après le départ de M. Rodrigue qui, après l’avoir soutenu contre Bazard, finit par l’accuser de « promiscuité religieuse, » il adressa aux fidèles une proclamation qui ne laisse aucun doute sur les causes de sa rupture avec la droite.
« Le père suprême aux saint-simoniens,
« Chers enfants,
« Lorsque dans sa religieuse audace, un homme, moi, votre Père, lorsque dans ma sainte audace, dis-je, j’ai osé porter la main sur les bases de la famille ancienne, j’ai dû, comme notre glorieux et divin maître, j’ai dû être d’abord méconnu. L’homme à qui Dieu a donné mission d’appeler la femme au sacerdoce définitif, celui qui doit avec elle et par elle poser les bases morales que Dieu réserve à l’avenir, celui de qui doit naître une famille nouvelle, celui-là n’avait pas pu et n’avait pas dû porter volontairement les liens de la famille chrétienne. Or cet homme, c’est moi… Rodrigue et Bazard, pliés, courbés sous le joug de la famille ancienne, ont durant quinze mois cherché à contenir ma religieuse pensée. »
M. Enfantin, après avoir expliqué que ces défections, loin d’ébranler son courage, lui faisaient comprendre que la mission du juif (Olinde Rodrigue) et du chrétien (Bazard) était accomplie, annonçait à ses disciples que la sienne commençait vraiment. Ménilmontant, près Paris, fut choisi par le « père suprême, » pape d’une nouvelle théocratie, pour l’établissement de la communauté saint-simonienne. Ce fut alors que la justice intervint. Le père demanda en vain à être défendu par deux dames, ses disciples ferventes, Cécile Fournal et Aglaé Saint-Hilaire. Le jury le condamna à la prison avec ses partisans, et la maison de Ménilmontant fut fermée.
Les femmes qui prirent part au mouvement saint-simonien ne s’entendirent pas mieux que les chefs de la secte. La Tribune des Femmes, fondée en 1831, par mesdames Angélique et Suzanne, parut trop modérée aux plus ardentes disciples de Saint-Simon. Claire Démar, qui personnifiait la gauche, s’irrita du calme relatif de la Tribune. Elle publia un appel au peuple sur l’affranchissement de la femme, qui fut suivi d’un ouvrage posthume, où l’on retrouve les théories que Pulchérie expose avec tant de véhémence dans Lélia. La proclamation de « la loi d’inconstance » pouvait seule, à entendre Claire Démar, affranchir la femme. Les devoirs de la maternité l’empêchant de remplir une fonction « suivant sa capacité, » et l’obligeant à subir le protectorat de l’homme, « elle devait porter le nouveau-né aux bras de la mère sociale, de la nourrice fonctionnaire. » Cette prétendue nouveauté est une des lois de la République de Platon.
Claire Démar ne survécut guère à la dissolution de l’école saint-simonienne (août 1832). Elle se tua en 1833.
La destinée du fouriérisme fut plus paisible que celle du saint-simonisme. Au moment où les saint-simoniens se dispersaient, deux membres de cette école MM. Lechevalier et Transon passèrent sous les drapeaux de Fourier. Plusieurs ouvrages secondèrent la propagande qu’ils entreprirent. Tels furent les Paroles de la Providence par madame Clarisse Vigoureux et la Destinée sociale par M. Victor Considérant, le principal disciple de Fourier. Grâce aux efforts de madame Vigoureux, d’un député, M. Baudet-Dulary et d’un autre fouriériste, le Phalanstère fut fondé.
Au lieu de chercher la « femme-messie, » le fouriérisme s’attacha à rester prudemment à l’état d’école philosophique et économique. Craignant qu’on ne le confondît avec les associations politiques qui menaçaient perpétuellement l’existence du gouvernement, il affectait les allures les plus pacifiques. Ses prédications eurent assez de succès pour que deux riches particuliers, un anglais nommé Young et M. Baudet-Dulary consacrassent leur fortune à la fondation du phalanstère de Condé-sur-Vesgre ; mais l’essai ne fut pas assez heureux pour donner une haute idée du fouriérisme, qui cependant continua d’être défendu par la Démocratie pacifique, journal de M. Considérant, jusqu’à la réaction qui suivit 1848. Plus heureux que le saint-simonisme, fort compromis par Claire Démar, Fourier a trouvé dans mademoiselle Gatti de Gamond une interprète dont le talent n’est pas contesté par les adversaires du socialisme. L’auteur de Fourier et son système (1838) et de la Réalisation d’une commune sociétaire (1840) a su modifier avec assez d’habileté les idées du maître en essayant de les concilier avec une sorte de stoïcisme évangélique pour parvenir à les présenter « sous les couleurs les plus séduisantes, » ce sont les expressions de M. L. Reybaud.
Les saint-simoniens et les fouriéristes s’étaient contentés de proclamer l’égalité des sexes. Flora Tristan, dont on publia, en 1845, un ouvrage posthume intitulé : l’Émancipation de la femme ou le Testament de la Paria, ne se montra pas satisfaite d’une théorie qui pourtant paraissait généralement téméraire. Elle appartenait, dit-on, à la classe élevée, et les accidents d’une vie agitée avaient tellement exalté son intelligence, qu’elle prétendait substituer la souveraineté des femmes à celle des hommes. Cette utopie n’était point déduite de l’anatomie ou de la psychologie, mais d’une théodicée assez originale. Dieu, qui est l’amour suprême et la force souveraine, se manifeste dans l’humanité par la femme, représentant de l’amour, et par l’homme, personnification de la force. Or qui nierait la supériorité de l’amour intelligent sur la force brutale ? Il est probable que madame Tristan connaissait les curieux travaux de M. et de Mme Huber, et que l’autorité de cette reine des abeilles, qui commande ordinairement à 20,000 ouvrières et à 1,600 mâles, lui paraissait l’idéal d’un bon gouvernement. Malheureusement pour sa thèse, le monde des insectes fournit des exemples contradictoires, et à côté des abeilles royalistes vivent les fourmis républicaines, dont la merveilleuse industrie et les mœurs guerrières méritent évidemment une certaine estime.
Il ne fallait pas une grande pénétration pour s’apercevoir que la morale du saint-simonisme et du fouriérisme faisait le plus grand tort à la popularité du communisme. M. Cabet, réfugié en Angleterre à cause de ses attaques contre le gouvernement de Louis-Philippe, y trouva (1834) le représentant du communisme si considéré, que les patrons eux-mêmes choisissaient Robert Owen pour leur arbitre dans leurs démêlés avec leurs ouvriers. Le fameux ouvrage de Cabet Voyages et aventures de lord William Carisdall en Icarie (1840) n’est qu’une contrefaçon de New-Lamark et de New-Harmony, les colonies de Robert Owen. Cabet avait senti la nécessité de mettre l’Icarie sous la protection de notre sexe, qui devait dans sa république, partager avec les hommes les honneurs du sacerdoce. Aussi avait-il écrit : La Femme, son malheureux sort dans la société actuelle, son bonheur dans la communauté, petit volume qui avait déjà six éditions en 1847. En éliminant de ses théories certaines opinions des communistes de cette époque, en montrant tant de zèle pour le mariage, qu’il flétrissait le célibat, M. Cabet eut beaucoup plus de succès auprès des ouvriers que les saint-simoniens et les fouriéristes. Cependant, comme Bazard dans l’école saint-simonienne, il eut à lutter contre une gauche singulièrement décidée. L’Humanitaire, journal de l’opposition, lui reprochait de manquer de logique et de résolution. Il affirmait que tout véritable communiste doit voyager et changer fréquemment de femme, afin d’opérer le mélange le plus complet des races, et d’éviter la formation de la famille et les attachements qui ramèneraient infailliblement l’exécrable propriété. Cabet répondit que ces idées étaient peut-être vraies, mais qu’il croyait inopportun de les mettre en avant. N’avaient-elles pas « tué » les saint-simoniens ? Ne présentaient-elles pas « l’apparence » de la débauche et de l’immoralité ? N’étaient-elles pas de nature à effrayer les nombreux adversaires de la communauté ?
Il paraît que les dissidents ne parvinrent pas à diminuer le crédit dont jouissait Cabet parmi les multitudes illettrées. Son journal, le Populaire, son Icarie, rendirent si cher son nom aux classes inférieures que, le jour où éclata la révolution de février, ce rêveur sans talent et sans originalité, devint une puissance à Paris. La bourgeoisie récoltait les fruits de son insouciance pour l’instruction des classes inférieures, ignorance qui, surtout en matière économique, expose la société à des perturbations dont les conséquences sont incalculables.
Ces faits sont constatés dans la Suisse allemande. ↩︎
Dora d'Istria