Sommaire de la lettre
Prospérité passagère du socialisme. — Les femmes dans les clubs et dans la presse. — Madame Niboyet et la Voix des femmes. — Dispositions diverses des républicains en présence de ces manifestations. — M. P. Leroux les défend. — Mme G. Sand entre activement dans ce mouvement. — Ses rapports avec les chefs du parti républicain. — Elle irrite la bourgeoisie, la noblesse et une fraction du parti socialiste. — Antipathie de M. Proudhon pour les doctrines de Mme G. Sand. — Opposition non moins vive de Comte. — Les libéraux éclairés évitent les exagérations des socialistes et des misogynes. — M. E. Legouvé et son cours au collége de France. — La question transportée sur le terrain du droit. — Travaux antérieurs de M. E. Laboulaye. — Plan de réforme de la législation française par M. Legouvé. — De l’intervention des femmes dans la politique.
L’avénement de la république parut au parti socialiste une occasion favorable pour faire triompher ses théories. L’héritier de Fourier, M. Considérant, fut élu député à la constituante par le département du Loiret. M. Enfantin, oublié dans la vie privée, essaya de ressusciter le Globe sous le nom de Crédit public. M. Pierre Leroux, resté fidèle aux idées de la droite saint-simonienne, fut choisi par le département de la Seine, aux élections partielles du 4 juin 1848.
Non seulement on vit reparaître les doctrines qui avaient occupé tant d’ardentes imaginations dans les premières années du règne de Louis-Philippe, mais quelques femmes essayèrent de prendre part à la vie politique. Des manifestations diverses eurent toutes le même résultat. Madame Moniot prononça inutilement un discours où elle réclamait les droits politiques de la femme. Madame Pauline Roland, qui demandait l’autorisation d’élire les représentants et d’être élue, ne fut pas plus heureuse, et lorsqu’elle se présenta pour voter, on la repoussa du scrutin. Madame Eugène Niboyet échoua également lorsqu’elle entreprit de fonder un club féminin. Dès 1844, madame Niboyet rédigeait un journal socialiste, la Paix des deux mondes. Après la révolution de février, elle fonda la Voix des femmes, qui se proposait, au nom du principe d’égalité, de réclamer l’usage des droits dont l’exercice appartenait uniquement aux hommes. Mais le club de la salle Bonne-Nouvelle fut fermé par ordre de l’autorité, et le journal, après avoir pris le titre inoffensif de l’Avenir, ne tarda pas à disparaître.
Les républicains assistaient à ces manifestations avec des dispositions diverses. Les démocrates qui voulaient conserver à la révolution un caractère purement politique, s’irritaient de voir « compromettre la république. » Les socialistes eux-mêmes étaient loin d’être d’accord. Les uns se moquaient, comme M. Pierre-Joseph Proudhon, de la turbulence féminine, les autres, comme M. Pierre Leroux, applaudissaient à des tentatives qu’ils ne croyaient ni dangereuses, ni prématurées.
M. Leroux était déjà connu par son livre de l’Humanité et par l’Encyclopédie nouvelle. Homme d’imagination plutôt que philosophe, il s’était passionné pour les dogmes antiques du brahmanisme, qu’il essayait de substituer aux enseignements du christianisme. Mais, s’il emprunte aux brahmanes la métempsycose et le dieu-monde, il est adversaire déclaré du régime des castes. L’auteur de la Grève de Samarez pousse le zèle pour l’égalité jusqu’à réclamer pour les femmes l’admission à toutes les fonctions politiques. De semblables idées ne pouvaient être acceptées par une assemblée qui n’osa jamais rétablir le divorce, et qui se montra aussi impuissante que l’ancienne constituante avait été résolue. M. Pierre Leroux, qui présente ses idées d’une manière singulière, n’était pas l’avocat le plus propre à rendre l’assemblée nationale favorable à ses théories. Continuellement exposé aux interruptions et aux sarcasmes de ses collègues, il parvint cependant, dans un moment de surprise, à faire interdire aux adultères l’exercice des droits politiques, et cette loi, qui subsiste encore, est le seul résultat de ses efforts.
Le gouvernement, divisé en deux partis, les socialistes et les républicains hostiles au socialisme, était, comme l’assemblée, condamné à rester spectateur des événements. M. Ledru-Rollin, plus pressé d’agir que la majorité de ses collègues, eut recours à madame George Sand pour populariser la république. L’auteur d’Indiana avait depuis plusieurs années rompu avec la Revue des Deux Mondes. Feu Lerminier, professeur au collége de France, a exposé dans la Revue (madame Sand, mars 1844), les causes de cette rupture. « Il vint un moment, dit-il, où les compositions offertes par madame Sand à ce recueil formaient un si étrange contraste avec les principes sociaux et littéraires qui s’y trouvaient défendus, qu’elles n’y purent plus trouver place. Comment le roman d’Horace et le Compagnon du tour de France eussent-ils pu être insérés dans ce recueil ? Entre les emportements démocratiques de madame Sand et l’esprit de ce recueil, l’incompatibilité était trop flagrante, et la force des choses amena une séparation. »
La Revue indépendante fut fondée en 1841, pour opposer aux idées monarchiques de la Revue des Deux Mondes les opinions du parti républicain. MM. Pierre Leroux et madame G. Sand, principaux fondateurs de ce nouveau recueil, y firent une guerre décidée aux conservateurs et à la philosophie de M. Cousin. Horace, Consuelo et la Comtesse de Rudolstadt parurent dans la Revue indépendante. Plus tard (1847), madame Sand publia les Lettres à Marcie dans le Monde, fondé par Lamennais pour la défense des opinions radicales.
Liée avec les chefs du parti républicain, madame Sand se trouvait naturellement appelée à prendre part à la bruyante polémique qui suivit la révolution de février. L’opinion générale est qu’elle contribua à la rédaction de ce fameux Bulletin de la République qui souleva tant de colères. « J’ai vu, disait M. Alexandre Thomas dans la Revue des Deux Mondes (1850), placarder sous les yeux des bourgeois hébétés ces bulletins pathétiques qui révélaient le sexe de l’auteur par l’ardeur jalouse avec laquelle ils défendaient les hercules du provisoire d’avoir filé trop exclusivement aux pieds des grandes actrices. » Ces quelques mots donnent une idée de l’irritation que causa dans toutes les fractions du parti conservateur, l’intervention d’un écrivain communiste dans les affaires de la République française. Du reste, beaucoup de démocrates montraient eux-mêmes une médiocre confiance dans l’esprit politique des poètes et des romanciers. Dominés par l’imagination, disaient-ils, la faculté qui fait le succès de leurs œuvres, est précisément celle qui les rend incapables de réussir dans le gouvernement et dans les études philosophiques. Entre le monde de la fantaisie et les réalités de l’histoire, il existe un abîme. Le Bulletin du ministère de l’intérieur parut donner raison à cette manière de voir. Loin d’ajouter à la réputation de Mme Sand et de contribuer à la consolidation de la République, il porta au comble le mécontentement de la classe moyenne.
Un écrivain spirituel, appartenant au parti légitimiste et catholique, se fit l’organe de ces colères. M. le comte de Pontmartin dit, dans les Jeudis de Madame Cherbonneau, que madame Sand fut au nombre des écrivains qu’il traita le plus durement. L’auteur des Causeries du Samedi était l’adversaire naturel des opinions politiques et religieuses de madame Sand. La Revue des Deux Mondes, qui s’était déjà prononcée sur les utopies socialistes de l’auteur de Consuelo aurait peut-être gardé la neutralité dans le combat, si madame Sand, après une courte réconciliation avec la Revue (1851, Château des Désertes), n’avait dans l’Histoire de ma vie (1854) raconté à son point de vue sa rupture avec la direction, et contredit le récit de M. Lerminier. M. Charles de Mazade répondit dans le recueil qui avait publié les explications du professeur au collége de France par une appréciation sévère des écrits de madame Sand, appréciation qui laissait assez voir que dans la pensée du critique il fallait établir une distinction profonde entre l’auteur d’Indiana et l’auteur du Péché de Monsieur Antoine.
La publication, après la chute de la République, du roman intitulé Elle et Lui (1859), raviva des discussions que le public français oubliait d’autant plus volontiers, que madame Sand, en se réconciliant définitivement avec la Revue des Deux Mondes, semblait avoir renoncé à ses opinions socialistes. M. Paul de Musset considéra cette œuvre comme une insulte à la mémoire de son frère, et dans un autre roman, Lui et Elle, composé, dit-on, à l’aide des notes du défunt, il donna une version fort différente des relations de l’auteur de Rolla avec madame Sand. Un poète, madame Louise Colet, dans un troisième roman Lui, prit part à ce débat, qui fut suivi avec le plus vif intérêt par le parti catholique tout entier, fort heureux de voir aux prises des écrivains qu’il n’a jamais beaucoup aimés.
Mais l’adversaire le plus redoutable des théories de madame Sand n’est ni M. P. de Musset, ni M. de Pontmartin. M. P.-J. Proudhon n’avait pas attendu la révolution de février pour se prononcer contre ses opinions. Les socialistes qui parlaient « d’émanciper » la femme lui paraissaient de véritables maniaques, et les écrivains qui avaient plus ou moins adopté cette idée « d’émancipation, » de dangereux ennemis de la justice, de la morale et du peuple. « Nul ne sait, disait-il, dès 1841, dans son deuxième mémoire sur la propriété, ce que renferme de bêtise et d’infamie le système phalanstérien. » Il lui reprochait surtout de supprimer « la possession, la famille, la patrie, triple expression de la personnalité humaine. » Ces déclarations faisaient prévoir de quel côté se rangerait M. Proudhon. Le logicien misanthrope qui mettait à nu les plaies les plus vives du socialisme devait, dans la querelle qui divisait les socialistes, prendre parti pour les contradicteurs les plus décidés de madame Sand. Auguste Comte, le fondateur de l’école positive, que ses adversaires appellent école athée, est, au fond, plutôt d’accord avec M. Proudhon qu’avec le célèbre romancier. En effet, l’auteur du Catéchisme positiviste et de la Politique positive, pense que le meilleur moyen de « neutraliser » les théories qu’il nomme « divagations de l’esprit » est de prêcher aux femmes « l’admirable » maxime d’Aristote : « La principale force de la femme consiste à surmonter la difficulté d’obéir. » Ainsi, pendant que madame Sand et ses partisans trouvaient la morale du Nouveau Testament trop despotique, des disciples du socialisme ou des défenseurs du « positivisme, » voulaient les ramener aux « carrières » du paganisme.
En temps de révolution, au milieu des exagérations contradictoires des partis, il est fort difficile de rester fidèle à la vraie philosophie et au libéralisme sincère. M. Ernest Legouvé, aujourd’hui membre de l’Académie française, eut l’honneur de donner au collége de France un exemple digne de trouver beaucoup d’imitateurs. Son père avait publié, en 1801, à une époque où la gloire coûteuse des armes excitait presque seule la verve des poètes, un poème fort connu, intitulé : le Mérite des femmes. Indépendamment des traditions paternelles, le jeune professeur, comme il nous l’apprend lui-même, avait fait une étude spéciale des écrits de M. Édouard Laboulaye, maintenant professeur de législation comparée au collége de France et membre de l’institut. Le livre de M. Laboulaye, De la Condition civile des femmes, depuis les Romains jusqu’à nos jours, publié en 1843, et couronné par l’Académie des sciences morales et politiques, avait spécialement attiré son attention. On connaît l’inaltérable dévoûment de l’auteur aux idées libérales. Avec ses principes, il était impossible qu’il se montrât favorable aux « dispositions soi-disant protectrices » dont les codes sont remplis : « Les femmes, disait-il, ont été considérées par les lois du moyen âge, comme de condition inférieure aux hommes. C’est là un fait incontestable qui subsiste encore dans nos lois civiles. De cette idée d’infériorité, adoptée par les lois canoniques (les lois ecclésiastiques), sont résultés toutes ces dispositions, soi-disant protectrices, qui ont fait de la femme un mineur perpétuel ; de là cette tutelle, qui, disparue de bonne heure des pays méridionaux, s’est maintenue longtemps dans les pays germaniques ; de là ce wehrgeld qui n’est pas la moitié du wehrgeld des hommes, de là des restrictions dans le droit de tester, d’agir en justice, de témoigner, de s’obliger. »
M. Legouvé, appelé par le gouvernement républicain à faire un cours dans cet établissement célèbre où son père avait enseigné à la place de Delille, M. Legouvé crut qu’en excitant le courroux des femmes contre les difficultés de leur condition, on n’obtiendrait d’autre résultat que de disposer les hommes à réagir, avec l’aveuglement de la colère, contre les réclamations les plus fondées de notre sexe. Pensant que la question ainsi posée ajouterait aux discordes, alors terribles, de la vie civile, les agitations de la famille, il eut l’heureuse idée de s’adresser au sentiment de justice qui doit vivre au fond du cœur de tous les hommes libres. Au lieu de recourir aux déclamations du socialisme gynophile sur « l’émancipation » et sur « la femme libre, » il se livra à une étude sereine et approfondie du droit, montrant que chaque progrès de la civilisation amène nécessairement une amélioration dans la situation des femmes. Après avoir énuméré, avec un véritable savoir, ces diverses améliorations, M. Legouvé s’étonne du peu de zèle que la première république a mis à continuer l’œuvre de Justinien et des grands législateurs inspirés par la philosophie hellénique. Il est moins surpris de l’indifférence de Napoléon pour la cause des femmes. Appartenant à la nation italienne, chez laquelle la femme avait, à la fin du XVIIIe siècle, perdu toute influence ; porté à maintenir partout les traditions despotiques ; restaurateur de l’Église romaine en France ; il devait se préoccuper beaucoup plus des souvenirs de l’ancien régime que des aspirations du monde moderne.
Faut-il s’étonner, quand la République, l’Empire, la Restauration, ont montré dans cette question un esprit si peu philosophique, des lacunes, des contradictions et même, dans certains cas, du peu de moralité de la législation ? Tandis que l’opinion est rigoureuse pour les filles qui se laissent séduire, le code ne punit jamais la séduction ; il n’inflige à la corruption que des peines dérisoires, et il est beaucoup plus sévère pour le vol que pour le viol. M. Legouvé s’étonne de voir la patrie de Jeanne d’Arc attacher moins d’importance à l’honneur de ses filles que d’autres nations de l’Occident. Les conséquences de cette insouciance sont, selon lui, véritablement effrayantes. Les manufacturiers transforment trop souvent leur maison en harem, et les maîtres abusent de leur autorité sur leurs servantes. Sur 5,083 prostituées, que Parent-Duchâtelet, le grave historien de la prostitution parisienne (Paris, 1836), comptait, en 1830, à Paris, il y avait 285 domestiques séduites par leurs maîtres et abandonnées ensuite aux tortures de la misère et de la faim. D’autres causes également déplorables fournissent à la prostitution un contingent chaque jour croissant.
M. Legouvé examine ensuite la situation de l’épouse. L’épouse ne peut ni donner, ni recevoir ; elle est par le mariage assimilée aux mineurs et même aux interdits. La liberté des mouvements lui est tellement enlevée, qu’elle est obligée de suivre son mari même dans un pays dont le climat serait funeste à sa santé et compromettrait sa vie. Mère, elle n’a pas la moindre action légale sur son enfant, elle ne peut, ni le retenir au foyer, ni l’éloigner de la maison paternelle. Membre de la cité, il lui est défendu de servir de témoin dans un testament, d’attester à l’état civil la naissance d’un enfant, de faire partie d’un conseil de famille, d’être tutrice de la fille d’une amie. L’inégalité n’est pas moins grande dans les peines que dans la situation. L’adultère de la femme est sévèrement puni, le code n’inflige au mari qu’un châtiment dérisoire. Une telle inégalité est, selon l’historien des femmes, une insulte à la morale publique « une leçon de débauche donnée par la loi elle-même. »
M. Legouvé ne se borne pas à l’étude de la législation, il établit que les coutumes ou les préjugés en aggravent souvent le poids. Aussi s’élève-t-il énergiquement contre les mauvaises habitudes en même temps qu’il réclame une révision du Code Napoléon.
Je crois devoir mettre sous vos yeux les principales conclusions du livre de M. Legouvé.
Au nom du principe de « l’égalité dans la différence, » il demande :
1° Pour les filles :
La réforme de l’éducation ;
Une loi sur la séduction ;
L’éloignement de l’âge du mariage.
2° Pour les épouses :
Un âge de majorité ;
Le droit d’administrer leurs biens particuliers et la faculté de disposer d’une partie de ces biens ;
La limitation du pouvoir du mari sur leurs personnes ;
La création d’un conseil de famille chargé de contrôler l’exercice que le mari fera de son autorité conjugale et paternelle.
3° Pour les mères :
Une loi sur la recherche de la paternité ;
La faculté d’intervenir dans la direction de l’éducation des enfants ;
Le droit de consentir à leur mariage.
4° Pour toutes les femmes :
Admission à la tutelle et au conseil de famille ;
Admission aux professions privées ;
Admission dans les limites de leurs qualités et de leurs devoirs, aux professions sociales.
Sans examiner si ce plan serait le plus propre à remédier aux défauts du Code Napoléon, j’ajouterai que M. Legouvé, peu favorable, en principe, au divorce, regarde pourtant comme une grande faute la loi du 8 mai 1816 qui a rétabli l’indissolubilité du mariage, cette indissolubilité ayant, dans les circonstances où se trouve la France, les conséquences les plus désastreuses.
M. Legouvé est loin de prendre parti pour les femmes qui demandent à jouir de droits politiques plus ou moins étendus. Il passe en revue les Françaises qui, depuis 1789, jusqu’à l’établissement de l’empire, se sont mêlées des affaires publiques, et il s’attache à démontrer que cette expérience n’a pas été favorable aux prétentions de quelques membres de leur sexe. Un Anglais ne manquerait pas de dire que le sexe masculin n’a pas en France un sentiment politique plus développé que le sexe féminin, et les réflexions que les théories des personnages les plus fameux de la révolution française inspirent au grand historien de l’Angleterre contemporaine, sont exprimées de telle façon qu’on est forcé de reconnaître dans l’opinion de lord Macaulay la pensée favorite de ses compatriotes. S’il s’agit non plus des Françaises, mais des femmes en général, on doit avouer que les devoirs à la fois doux et sacrés de la maternité rendent difficile au plus grand nombre un rôle politique fort actif. Toutefois, un écrivain appartenant à un peuple qui déclare lui-même que le mot « impossible » devrait être effacé du vocabulaire des fils entreprenants de la Gaule, devra reconnaître qu’il est fort difficile de déterminer aujourd’hui les limites du « possible. » La politique pourrait bien avoir au XXe siècle un autre caractère qu’au XIXe. Les philosophes les plus hardis de l’antiquité eussent assurément nommé visionnaire, un penseur assez audacieux pour prophétiser l’avénement d’une société fondée sur l’égalité, — d’une société où il n’y aurait ni esclaves, ni serfs, ni individus privés du droit d’élire les représentants du pays. Un Grégoire VII ou un Innocent III eût regardé comme un véritable insensé le novateur assez audacieux pour annoncer, qu’en 1864, les sociétés les plus avancées de notre Europe, l’Angleterre comme la Prusse, la Suède comme la Hollande, se passeraient si bien de papes, de cardinaux, d’évêques et de moines, que l’abolition de la théocratie y serait regardée comme l’événement le plus heureux pour le pays. Si, à l’époque où j’assistais à Vienne au triomphe de la politique du prince de Metternich, on était venu dire que, de mon vivant, l’Autriche accorderait à notre sexe des droits politiques étendus, malgré mon peu de penchant à m’étonner des victoires de l’idée libérale, j’aurais eu, je l’avoue, quelque peine à ne pas regarder une pareille affirmation comme fort extraordinaire.
Mais des discussions sur l’avenir étant d’une importance secondaire, quand on peut obtenir la réforme d’abus beaucoup plus graves que l’éloignement absolu des femmes des affaires du gouvernement, je suis d’avis que M. Legouvé a mieux fait de s’occuper de la révision du Code Napoléon que d’hypothèses sur le rôle politique que le développement de la civilisation réserve aux Françaises. Il me semble qu’elles agiront sagement en le suivant dans cette voie, et, laissant de côté les idées vagues, puériles ou contradictoires, que les romans les avaient habituées à prendre pour de la « philosophie sociale, » elles doivent prouver, par leurs lumières, leur activité, leur patriotisme, leur sentiment du devoir que le temps est arrivé de ne plus traiter en « mineures » les sœurs de Jeanne d’Arc et de Jeanne Hachette.
Dora d'Istria