Sommaire de la lettre
Réaction contre les systèmes socialistes et discrédit des idées libérales. — Continuation de la controverse sur la condition des femmes. — A. Comte suit la ligne de Cabet. — M. E. de Girardin défend, au contraire, l’équivalence des sexes. — La Liberté dans le mariage. — MM. Michelet et Proudhon combattent les idées de M. de Girardin. — L’Amour, la Femme et la Sorcière, de M. Michelet. — Système politique de M. Proudhon. — Persévérance de ses opinions sur la condition des femmes. — Sa correspondance avec madame d’Héricourt. — Le livre de la Justice. — Théories de M. Proudhon sur l’amour et le mariage. — Histoire du mariage depuis les Romains jusqu’à nos jours. — Le mariage, avili par l’Église, doit être réhabilité et purifié par la révolution. — Cette régénération ne doit point changer la condition de la femme. — M. Proudhon justifie la subordination qu’il lui impose. — Infériorité physique, intellectuelle et morale de la femme. — Les femmes célèbres prouvent elles-mêmes l’infériorité de leur sexe. — Charlotte Corday, mesdames Roland, de Staël, Necker de Saussure et G. Sand au tribunal de M. Proudhon. — M. Proudhon se refuse à reconnaître l’équivalence des sexes dans l’intérêt de la justice. — Concessions de M. Proudhon. — Ses adversaires : mesdames F. d’Héricourt et J. Lamber. — M. E. Chantepie, partisan de l’amour et adversaire de la dot. — M. L. A. Martin et l’Histoire de la femme fournissant des arguments contre M. Proudhon. — M. L. Jourdan et les Femmes devant l’échafaud. — M. L. Jourdan expose les véritables conclusions du libéralisme français. — Attitude du gouvernement impérial.
Les discussions commencées par M. Legouvé au Collége de France furent bientôt interrompues par l’élection du président de la république, le prince L.-N. Bonaparte. Celui-ci appela à présider le conseil des ministres un orateur distingué, M. Odilon Barrot. M. Odilon Barrot, exception remarquable parmi les jurisconsultes de son pays, avait su s’élever au dessus des préjugés catholiques et résoudre la question du divorce dans un sens conforme aux principes de 1789, ainsi qu’aux exigences de la liberté religieuse. Sa remarquable étude sur le divorce, publiée dans le Dictionnaire de la conversation, a été réimprimée récemment dans cet ouvrage, et comme il n’y a fait aucune modification, tout porte à croire que ses convictions sont restées les mêmes.
Mais quand l’éminent jurisconsulte entra au ministère, la France et l’Europe étaient entraînées par un mouvement aveugle de réaction absolutiste et cléricale, qui ne laissait guère à M. Barrot la liberté de faire prévaloir ses idées. Son collègue, à l’instruction publique, M. de Falloux, appartenait lui-même au parti catholique, et nous l’avons vu depuis présenter à l’Orient stupéfait, madame Swetchine comme une « grande dame russe » et un écrivain illustre. Si, dans cette affaire, le talent est de la même authenticité que l’aristocratie, vous aurez la mesure des appréciations hardies de cette école ! Du reste, je vous renvoie à la spirituelle étude sur madame Swetchine, publiée par le prince des critiques français dans les Nouvelles Causeries du lundi, étude qui, dit M. Sainte-Beuve, lui a valu beaucoup d’injures.
Il est assez inutile de dire que l’auteur de Saint Pie V, n’autorisa pas M. Legouvé à continuer son cours au collége de France. D’ailleurs, M. de Falloux eût pu, à cette époque, invoquer contre les opinions du sympathique historien des femmes, l’autorité d’hommes appartenant à des écoles fort peu orthodoxes. En effet, M. Auguste Comte n’attendit pas le rétablissement de l’empire (2 décembre 1852), pour offrir un hommage au « principe d’autorité. » De 1851 à 1854, parurent deux ouvrages dont les théories étaient en contradiction formelle avec les vues de M. Legouvé. La Politique positiviste (1851-54) et le Catéchisme positiviste (1852), s’éloignaient tellement des idées saint-simoniennes sur l’émancipation des femmes, qu’on aurait pu croire que M. Comte, dont je vous ai fait connaître brièvement l’opinion, était un admirateur de M. Proudhon, plutôt qu’un disciple de Saint-Simon.
Cependant il prétendait se montrer fidèle à la bienveillance pour notre sexe, dont les saint-simoniens se vantaient. Dans sa Politique positiviste, il aime à penser qu’on trouvera un moyen plus capable que toutes les théories d’assurer l’indépendance de la femme. La découverte des lois véritables de la génération le porte à croire que « l’utopie de la vierge-mère deviendra pour les plus pures et les plus éminentes, une limite idéale, directement propre à résumer le perfectionnement humain, ainsi poussé jusqu’à systématiser la procréation en l’ennoblissant. Purifié, le lien conjugal éprouverait une amélioration aussi prononcée que quand la monogamie remplaça la polygamie. » De cette façon on assurerait « la juste émancipation de la femme, devenue indépendante de l’homme, même physiquement. » En attendant que la science ait inventé une homoculture, destinée à rivaliser avec les prodiges opérés par M. Coste et les pisciculteurs, Auguste Comte conseille à la femme de méditer la fameuse maxime d’Aristote.
M. Émile de Girardin a trop peu de souci de l’opinion dominante, pour qu’on doive s’étonner de l’opposition qu’il fit alors aux tendances de ses compatriotes. Au moment où la Politique positiviste achevait de paraître, quelques années avant la publication des livres de M. Michelet sur l’amour, et de M. Proudhon sur la justice, il fit paraître un écrit dont le titre seul parut un scandale. La liberté dans le mariage (1854) est, en effet, un plaidoyer en faveur de l’égalité des sexes. Ils sont égaux, non par la similitude, mais par l’équivalence des facultés et des fonctions. Si l’homme acquiert et produit, la femme administre, épargne et conserve. Défendre ses droits et ses intérêts, n’est donc pas faire tort à l’homme, bien au contraire. « Combattre et vaincre pour la femme, c’est combattre et vaincre pour lui. »
Mais le sexe masculin, peu convaincu de cette vérité, a fait reposer la famille sur deux injustices criantes : le servage de la femme ; l’inégalité des enfants devant la loi, qui les divise en légitimes et illégitimes.
Pour soustraire la femme au servage, il faut la rendre indépendante par l’institution et l’universalisation du douaire. Pour rendre les enfants égaux, il faut donner à l’enfant le nom seul de la mère, et placer uniquement l’héritage dans la ligne maternelle.
Si l’auteur insiste tant sur l’abolition de la paternité présumée, il faut selon lui s’en prendre non à l’esprit novateur, mais à une situation effrayante qui, en France, laisse 2,800,000 enfants qualifiés d’illégitimes, hors du droit commun. Quant à l’origine des enfants légitimes, il en parle en termes qui donnent une étrange idée de la situation de « ce qu’on appelle la famille, » — ce sont ses expressions — sous le régime du catholicisme et de l’indissolubilité du mariage : « Paternité et doute, dit-il, sont deux termes inséparables. L’indissolubilité dans le mariage, c’est l’amour habituel hors du mariage. » (La Liberté, etc., p. 51-52.)
Il n’est pas nécessaire d’ajouter que l’opinion n’accueillit pas ces théories avec bienveillance. Comme elles supposaient l’abolition du mariage civil, on s’empressa de dire que l’auteur recommandait la promiscuité. Rien n’est moins exact. M. de Girardin substitue le mariage religieux, qui est resté la loi commune en Europe, au mariage devant le maire. D’autres objections plus spécieuses pourraient être adressées aux théories du célèbre publiciste. On a prétendu que l’universalisation du douaire rappelait l’achat de la femme, tel que l’a compris le monde barbare. On a ajouté que si l’homme seul est capable de « spéculer, d’acquérir, d’apporter, » il faut exclure les femmes des carrières actives, où beaucoup réussissent tous les jours, et ne leur laisser d’autre occupation que l’éducation de leurs enfants, fonction qui semble exiger une aptitude particulière.
Il est certain que si, d’un côté, l’auteur de la Politique universelle admet que « la femme s’appartenant et ne relevant que de sa raison, a les mêmes droits que l’homme à la liberté et à l’égalité, » de l’autre, il conclut de ce que les sexes ne sont pas semblables, mais équivalents, que la femme doit, au lieu d’envier à l’homme des fonctions peu conformes à sa nature, s’occuper de « nourrir, d’instruire, de surveiller ses enfants, d’administrer sa fortune, qui sera la leur. » Ces fonctions sont « naturelles et conformes à l’essence des choses. » — Comment, diront les défenseurs de l’autorité maritale, administrer sa fortune ! » — « C’est à tort, » répond M. de Girardin, dont on ne contestera pas la compétence dans une question économique, « c’est à tort qu’on suppose que les femmes sont peu aptes à la gestion des affaires ; elles y excellent pour si peu qu’elles s’y appliquent, ou qu’elles y aient été exercées[1]. »
L’impression produite par l’écrit de M. de Girardin n’était pas encore effacée, qu’on vit paraître deux ouvrages qui occupèrent, le premier surtout, toute la presse occidentale. L’Amour de M. Michelet et De la justice dans la Révolution et dans l’Église, par M. Proudhon eurent, en 1858, le privilége de passionner l’opinion, et les discussions qu’ils excitèrent à Paris, retentissaient jusque dans les paisibles retraites des Alpes vaudoises.
M. Michelet n’abordait pas pour la première fois les questions auxquelles donne lieu la condition des femmes en Occident. Dans un livre fort remarqué, dont les éditions ne se comptent plus, l’éminent historien cherchait à résoudre un des problèmes les plus délicats que présente l’organisation de la société catholique. Le Prêtre, la Femme et la Famille fut considéré sous Louis-Philippe comme un acte vigoureux de légitimes représailles contre les calomnies prodiguées à l’université ainsi qu’au collége de France (1844), et comme une généreuse tentative pour arracher notre sexe à l’influence du jésuitisme. Plus tard, en écrivant les Femmes de la Révolution, M. Michelet prouvait que les femmes avaient contribué efficacement, à la fin du XVIIIe siècle, à la régénération de la France. Il semblait, en publiant l’Amour, que le sympathique historien de Jeanne d’Arc allait, par un nouveau titre, acquérir de plus grands droits à notre reconnaissance. Le livre de Michelet ne réalisa nullement cette espérance.
Vous avez peut-être entendu parler d’un ouvrage de madame la comtesse de Gasparin (Valérie Boissier), qui parut, en 1842, et qui obtint le prix Montyon de l’Académie française. L’Académie, qui n’était pas encore « convertie, » avait précédemment couronné Aimé Martin, l’auteur, alors fort populaire, de l’Éducation des mères de famille (1834). Le disciple de Calvin et le disciple de Bernardin de Saint-Pierre, étaient loin de se proposer d’atteindre le même but. Martin, tout en essayant de soustraire l’épouse à l’influence des doctrines catholiques, lui prêchait le déisme de J.-J. Rousseau, l’auteur des Horizons célestes lui proposait le méthodisme helvétique comme la règle infaillible de tous ses actes. Or le méthodisme s’attachant dans la Bible à la « lettre qui tue » plutôt qu’à « l’esprit qui vivifie » et laissant dans l’ombre l’éclatante déclaration qui nous apprend qu’en Jésus-Christ « il n’y a ni homme ni femme, ni Hellène, ni barbare, ni esclave, ni libre, » préfère aux textes libéraux du disciple des écoles helléniques de Tarse, les passages qui sont mieux d’accord avec les traditions sémitiques et asiatiques. Madame de Gasparin est tellement dominée par ces traditions, que « en intention, dit son spirituel biographe, elle se range sous la loi de Mahomet et que le harem sans la polygamie serait son idéal[2]. » Je suppose comme le vulgaire que tout le travail de l’Allemagne savante depuis Semler jusqu’à Baur, sur l’authenticité des livres du Nouveau Testament est non avenu, et j’admets pour un moment comme étant l’expression de la même pensée les doctrines les plus contradictoires. Quoi qu’il en soit, madame de Gasparin conclut, de certains textes du disciple de Gamaliel, que la femme identifiée complétement avec l’homme, perd en quelque sorte par le mariage toute individualité. Vinet, l’oracle du méthodisme suisse, avait déjà montré avec beaucoup de bon sens et d’esprit, les inconvénients et les dangers de ces exagérations, lorsque parut l’Amour.
L’auteur de l’Amour pense comme madame de Gasparin ; mais, au lieu de recourir à la Bible, dont il nie l’inspiration, il prétend justifier la subalternité de la femme par des faits psychologiques et physiologiques. La femme est incapable d’abstraction, elle subit, chaque mois, l’action d’une crise, « sacrée » sans doute, mais qui paralyse son intelligence et sa volonté. Dans le plus remarquable de ses ouvrages, l’Histoire de France, M. Michelet, raisonnant en vertu de cette théorie, donne à la femme le nom de « lunatique, » expression qui résume bien l’idée qu’on doit se faire d’un être imparfait, débile et malade.
Sans doute, ce portrait ressemble fort à certaines femmes dont l’esprit infirme, la volonté affaiblie, le caractère inconstant et hargneux feraient croire à l’infériorité de notre sexe. Mais on trouve parmi les hommes tant de crétins, de pieds-plats et de poltrons, que la seule conclusion à tirer de pareilles observations, serait celle de l’auteur de Candide.
La base du système que M. Michelet soutient dans l’Amour est-elle aussi solide qu’il paraît le croire ? M. Proudhon, — assurément fort peu suspect d’être femmelin, — après avoir dit que, lorsqu’il s’agit de beauté, la formule 3 × 3 × 3 = 27 contre 2 × 2 × 2 = 8 représente la « prééminence de la femme sur l’homme, » ajoute sans hésitation : « Aussi ai-je l’espoir d’avoir été plus près de la vérité que M. Michelet dans son livre de l’Amour, où il fait de la femme, non seulement une personne plus faible que l’homme, mais une personne plus laide, puisque, selon lui, elle est malade. » (De la Justice, Étude XIe.) Et afin de mieux marquer le dissentiment qui le sépare du populaire historien, M. Proudhon s’exprime ainsi : « Quand je dis que la femme a en prédominance la beauté, je ne dis pas pour cela que la beauté soit chez elle absolument exclusive de la force, qu’elle soit une infirme, une malade, une lunatique, une folle : je dis que, comparée à l’homme, elle a en prédominance, aussi bien pour le moral que pour le physique, la beauté. » (Ibid. 162.)
Les protestations de M. Proudhon ont probablement fait plus d’impression sur M. Michelet que les réfutations dirigées par des écrivains de notre sexe contre l’Amour — réfutations dont il déclare dans la Femme, faire assez peu de cas. Aussi la Femme et la Sorcière contiennent-elles une doctrine beaucoup moins absolue.
Dans le premier de ces deux ouvrages (1859), M. Michelet ne veut pas qu’on se serve de l’Amour pour soutenir que la femme est inférieure à l’homme. « Rien n’est inférieur, dit-il. Laissons-là ces vieilles idées d’échelle, de haut et de bas. » Il regrette qu’on ait fait « fort sottement » de ces graves sujets « une question d’amour-propre, » et il propose une formule qui est réellement de nature à satisfaire tous les amis de la raison et de l’égalité : « L’homme et la femme sont deux êtres incomplets et relatifs, n’étant que deux moitiés d’un tout. Ils doivent s’aimer et se respecter. » Que dis-je, se respecter ? Ce mot exprime seulement le devoir de la femme ; car l’homme avec elle aurait tort de se borner au respect, il doit « l’adorer. » Cependant, l’auteur n’oublie pas tellement sa première pensée, qu’il ne lui arrive d’approuver le mot de M. Proudhon : « La femme est la désolation du juste, » et de l’appeler un « doux médiateur entre l’homme et la nature, » phrase dans laquelle on pourrait, ce semble, remplacer le mot de « médiateur » par celui de « transition » sans en altérer le sens.
Je ne discuterai pas ici un système que j’examinerai plus tard. Je me bornerai à vous faire remarquer que, de fait, on se conduirait « fort sottement » en s’occupant si longuement d’une question qui intéresserait uniquement notre « amour-propre. » Mais l’extrême vivacité qu’on porte dans cette affaire, prouve qu’il ne s’agit nullement des luttes puériles de la vanité. Il suffit de lire l’ouvrage de M. Proudhon sur la Justice, pour voir à quelles conséquences éminemment pratiques aboutit la thèse de l’infériorité des femmes. L’histoire tout entière montre que la législation est le résultat des idées qu’on a sur ce sujet important. Il suffit de comparer Condorcet avec Robespierre, ou le livre de M. Legouvé avec celui de M. Proudhon, en d’autres termes, le libéralisme avec la dictature et le socialisme, pour se convaincre que 1789 et 1793 se font de notre condition civile des idées qui diffèrent autant que leurs théories sur la portée de notre intelligence et la tournure de notre caractère.
La Sorcière pourrait être regardée comme une sorte de rétractation plus satisfaisante que la Femme, l’auteur attribuant aux pauvres catholiques que l’Église persécutait et brûlait par milliers (voyez Louandre, la Sorcellerie), le noble rôle d’avoir représenté l’esprit d’investigation dans la science au tribunal des fanatiques et des bourreaux. Sans croire que toutes les opinions émises dans la Sorcière sont conformes aux faits, j’aime à penser que l’auteur de l’Amour, éclairé par une réflexion constante et par un travail prodigieux, ne pourrait plus regarder comme de misérables lunatiques, ces femmes qu’il nous montre tellement supérieures aux atroces bourreaux barbus qui se faisaient un jeu de leurs souffrances, et dont la stupidité prenait pour un sortilége les phénomènes les plus simples et les tâtonnements de l’art de guérir.
M. Proudhon n’est pas, ainsi que madame de Gasparin, un disciple de Calvin, puisqu’il ne parle du méthodisme qu’avec un suprême dédain. Il est aussi hostile à Rome qu’à Genève. Comme M. Michelet, le catholicisme le compte au nombre de ses adversaires les plus décidés ; mais il n’est pas moins favorable que l’auteur du Mariage et de l’Amour à la dictature maritale. S’il était possible de nommer système un ensemble d’idées difficiles à concilier, on pourrait dire que la politique doit, selon l’auteur des Contradictions économiques, se réduire à un simple contrat de citoyen à citoyen, après discussion préalable, contrat susceptible de modifications infinies, suivant l’objet qu’ont en vue les parties contractantes, et toujours résiliable à volonté. Le gouvernement ne représente plus que le rapport de tous les intérêts, d’où découlent la liberté du commerce, la liberté du travail, la liberté d’enseignement. Ainsi l’an-archie dans le sens propre du mot (ἀ privatif et ἀρχή autorité), c’est à dire l’absence complète d’autorité, constitue l’idéal d’une république, où chacun stipule pour ses propres intérêts. Mais de même que dans les forêts germaniques, où la famille, — formant une sorte d’État isolé exposé aux mille chances d’une existence précaire et agitée, — se mettait tout entière « dans la main » de son chef, le ménage moderne doit au sein de l’an-archie, résultat d’une décentralisation illimitée, reconnaître le père pour autorité suprême et résister par sa forte concentration aux dangers perpétuels qui le menacent.
M. Proudhon, l’année même où M. Michelet publiait l’Amour, donnait les motifs qui le portent à considérer l’autocratie du mari comme un fait aussi conforme à la raison qu’aux besoins de la démocratie socialiste. L’auteur de la Justice dans la Révolution et dans l’Église (1858), pense, ainsi que M. Michelet, que la femme est inférieure à l’homme ; mais, au lieu de présenter cette idée sous des formes plus ou moins adoucies, il se contente d’invoquer l’autorité de la physiologie et de l’expérience avec une franchise qui permet de se rendre le compte le plus exact du point de départ et des conséquences de cette utopie.
M. Proudhon n’avait pas attendu la publication de son livre sur la Justice, pour montrer combien son opinion sur les femmes différait des théories saint-simoniennes. Dès 1841, dans son premier Mémoire sur la propriété, il protestait contre les tendances de cette école. Il affirmait qu’entre la femme et l’homme, aucune société véritable ne pouvait exister, la différence de sexe élevant entre eux une barrière de même nature que celle que la différence des races met entre les animaux. (Pag. 265, note.) Dans le troisième mémoire, il concluait de ce principe, que la femme n’était pas « citoyenne » (pag. 80), et la Création de l’ordre dans l’humanité (1845), ajoutait qu’à l’atelier comme dans la famille, « elle reste mineure, » et qu’elle « ne fait point partie de la cité. » (Pag. 552.) Dans les Contradictions économiques (1846), il arrivait à formuler son fameux dilemme : « Courtisane ou ménagère, je ne vois pas de milieu. » (Pag. 254.) On voit que M. Proudhon avait le droit de dire : « Loin d’applaudir à ce qu’on appelle aujourd’hui, émancipation de la femme, j’inclinerais bien plutôt, s’il fallait en venir à cette extrémité, à mettre la femme en réclusion. » (Premier mémoire sur la propriété, note de la pag. 265.)
M. Proudhon, loin d’abandonner, sous Napoléon III, les théories qu’il avait professées au temps de Louis-Philippe, s’est attaché à leur donner tout le développement qu’elles pouvaient recevoir. L’auteur de la Femme affranchie, madame d’Héricourt, lui ayant écrit pour lui demander si le temps n’avait point modifié sa manière de voir, il répondit, le 8 octobre 1856, par une lettre qui contient les arguments exposés plus longuement, en 1858, dans le livre de la Justice.
Dans cette lettre, M. Proudhon se garde bien de mettre sur la même ligne les réclamations légitimes qui se sont produites, depuis la révolution française, parmi les opprimés, et « l’espèce de croisade » que font de nos jours quelques dames « des deux hémisphères » en faveur des prérogatives de leur sexe. Cette « croisade » lui paraît « un affollement qui tient précisément à l’infirmité du sexe, et à l’incapacité de se connaître et de se régir lui-même. »
Dans une seconde lettre (20 décembre 1856), il est plus explicite encore. Les études qu’il a immédiatement commencées, lui ont permis de constater « sur faits et sur pièces » la vérité de toutes les assertions que madame d’Héricourt le somme de rétracter, c’est à dire que la femme, plus faible que l’homme quant à la force musculaire « ne lui est pas moins inférieure quant à la puissance industrielle, — artistique, — philosophique — et morale, en sorte que si sa condition doit être réglée par la même justice que la condition de l’homme : — elle est esclave ! »
Le livre de la Justice dans la Révolution et dans l’Église parut en 1858, à une époque où le gouvernement impérial mettait encore « le bras séculier » au service du clergé. L’auteur subit une condamnation à trois ans de prison et à 4,000 francs d’amende. Réfugié en Belgique, M. Proudhon publia une nouvelle édition de son livre, « revue, corrigée et augmentée » dont je me sers pour vous donner une idée de ses théories sur « l’amour, le mariage et la femme. »
Ces trois mots « amour, mariage et femme » vous font assez comprendre que M. P.-J. Proudhon va suivre la même marche que M. Michelet. Mais dès le point de départ, le désaccord éclate entre l’historien et le publiciste socialiste. Dans l’Amour comme dans la Femme, M. Michelet parle de l’amour avec tant d’enthousiasme que le grave Journal des Débats s’en est montré vraiment scandalisé. M. Proudhon ne méritera jamais un pareil reproche ; car il professe sur ce sujet des doctrines complétement stoïciennes. L’amour, loin d’être pour lui le plus grand bien de la vie, est « la plus puissante des fatalités dont l’essor puisse obscurcir en nous la raison, affliger la conscience et enchaîner le libre arbitre. » (Étude Xe). Le mariage, au lieu d’être, comme chez M. Michelet, un moyen de le développer d’une manière conforme à l’intérêt social, est un « sacrement, » c’est à dire un acte éminemment religieux et solennel, qui doit assurer aux époux « la domination sur l’amour, cette fatalité redoutable née de la chair et de l’idéal » (l’idéal ressemble ici à la fameuse cristallisation de Stendhal). Grâce à « ce sacrement, » la justice triomphe de l’amour qui est « plus fort que la mort. »
Tandis que les institutions humaines subissent toutes la loi du progrès et commencent humblement pour s’améliorer avec le temps, le mariage, « institution aristocratique, » aurait, selon M. Proudhon, atteint du premier coup une perfection miraculeuse avec le règne du patriciat romain, que les Mommsen et les Michelet nous montrent rapace, inculte et farouche. Malheureusement, les plébéiens de Rome n’ont jamais su admirer ces vertueux patriciens qui, grâce à l’usure, dévoraient le plus pur de leur sang. Quand les classes gouvernantes abusent de leur pouvoir, il faut s’attendre à des révolutions dont « l’idéalisme » est assez innocent. M. Proudhon veut, au contraire, que l’idéalisme, véritable fatalisme intellectuel, ait été la cause de la décadence et de la ruine du monde romain. La confarréation, par lequel l’époux s’engendrait spirituellement son épouse, tomba en désuétude, le sacrement fut dédaigné, et le serment conjugal, « sanctionné par le divorce, » devint une promesse tacite de résiliation. On voit que M. Proudhon ne serait, pas plus que M. Michelet, disposé à féliciter la république française d’avoir aboli l’indissolubilité du mariage.
L’Église pouvait régénérer le monde. Elle devait pour cela rétablir le vrai sens de l’amour, « qui est le sacrifice et la mort ; » définir l’essence du mariage, déterminer le rôle moral de la femme dans la famille et dans la société. Il n’en fut pas ainsi. La loi du progrès continuant de sommeiller, la théorie chrétienne du mariage fut un pas rétrograde. Elle ne sut point développer le rituel de Numa et de Romulus : « On dispute, dit saint Bernard attestant l’ignorance de l’Église, pour savoir quelle est la matière du sacrement de mariage, quelle en est la forme ; si le prêtre en est le ministre, ou s’il n’en est que le témoin. » L’Église qui tendait à l’abaissement du mariage, avait bien d’autres choses à faire que d’éclaircir ces questions ! Un « maniaque, » saint Paul, lui avait donné pour devise ce vers d’Homère :
Αἰθ’ ὄφελον ἄγαμος τ’ ἔμεναι, ἀγονὸς τ’ ἀπολέσθαι[3].
Non content d’exalter le célibat, l’apôtre raisonne de mariage, « en digne précurseur de Mahomet. » Tous les Pères, qui se sont inspirés des sentiments de Paul, ont complété l’avilissement du lien conjugal, en décriant le mariage et en maudissant la femme pour la plus grande gloire de la virginité. Saint Augustin et saint Jean de Damas, saint Cyprien et saint Grégoire le Grand, l’accablent à l’envi de grossiers anathèmes. « Toute femme mariée, dit saint Ambroise, sait qu’elle a de quoi rougir. » En écoutant leurs malédictions, on entend l’Occident et l’Orient ; l’Afrique et l’Asie unirent leurs voix à celle de l’Europe. Les casuistes, héritiers des pères, ont traité ce sujet « en vrais Turcs, » et les noms des Sanchez et des saint Liguori « sont demeurés infâmes parmi les honnêtes gens. » Les papes, de leur côté, au lieu de placer sur les autels des mères dévouées à la famille, y ont mis de prétendues vierges, une Thérèse d’Avila, une Marie Alacoque et tant d’autres, qui ont « enduré les soufflets d’Amodée[4]. » Constants dans cette pratique antisociale, ils ont vingt fois changé d’avis sur le mariage, admettant tour à tour et rejetant le divorce. Lors même qu’ils prétendaient ne vouloir point séparer ce que Dieu a uni, ils laissaient le confesseur diviser profondément la famille, devenir « l’époux spirituel » de la femme ; prendre « l’âme, la conscience et le cœur, » et agir en « maître de la maison. »
Sous la domination de l’Église, l’idéalisme ne fut pas moins funeste qu’au temps du paganisme. Il avait porté Platon à supprimer le mariage. Il perdit la famille chrétienne comme il avait perdu la famille antique. L’amour mystique, variété du platonisme, eut pour apologistes enthousiastes, les Pères, les prédicateurs et les théologiens. Il tomba dans un matérialisme dont les hauts faits rempliraient des volumes. M. Proudhon, qui a fait une étude approfondie de la littérature de son Église, choisit si bien les textes édifiants, qu’on peut se dispenser de recourir aux sources. Ce mysticisme sensuel inspira la chevalerie protégée par le clergé. Grâce au développement des mœurs chevaleresques, l’adultère, un des plus grands crimes aux yeux des anciens, a perdu toute gravité et s’est multiplié d’une manière déplorable. De nos jours, il fait partie du pacte conjugal, il entre au temple avec les mariés ; il veille au foyer domestique. Les sages en prennent leur parti : « il est le patron d’une confrérie sur laquelle l’Église a prononcé le conjungo. » La recherche de la paternité étant interdite, la débauche n’a rien à craindre, « l’irresponsabilité des suites assurées à l’homme » est, selon M. Proudhon, « le bouquet de l’amour chrétien, la fleur de la chevalerie française. » Ce tableau prouve, ce me semble, que le système catholique a eu, en France, des conséquences dont il est impossible de se dissimuler aujourd’hui la gravité.
Le clergé, loin de travailler à réformer les mœurs, a, depuis le siècle des solitaires jusqu’aux jésuites, donné les plus mauvais exemples. M. Proudhon n’est pas ici plus sobre de citations et de preuves que lorsqu’il s’est agi d’amour mystique. Son témoignage sur ce point, conforme à celui de Lamennais (Affaires de Rome), a d’autant plus d’importance, qu’il a été autrefois collaborateur de l’Encyclopédie catholique et qu’il a dû voir les choses de près. Aux faits tirés des annales du moyen âge et surtout de l’histoire contemporaine, il ajoute des extraits des cantiques que les prêtres font chanter aux jeunes filles, et ces extraits donnent vraiment la plus étrange idée de l’enseignement populaire tel qu’il est compris par l’Église romaine. Enfin la fatigue l’oblige à « tirer le rideau sur cette montagne d’infamies. »
Après avoir, dans la dixième Étude adressé à l’Église des reproches qui ont attiré sur son livre la colère du gouvernement impérial, M. Proudhon se rapproche d’elle, dans la onzième Étude. Cette Étude est consacrée à la femme, dont l’écrivain démocrate se propose de démontrer — sur faits et pièces — L’INFÉRIORITÉ PHYSIQUE, INTELLECTUELLE ET MORALE (je me sers des majuscules employées par M. Proudhon.)
INFÉRIORITÉ PHYSIQUE. — M. Proudhon prétend que la discussion ne doit pas être longue sur ce point, « tout le monde passant condamnation. » Rien n’est moins exact. Il aurait raison, s’il ne s’agissait que de « force. » Mais Alfred de Vigny a dit dans Eloa :
Puisque vous êtes beau, vous êtes bon sans doute.
Or, plus loin, M. Proudhon lui-même, répète cette idée d’un écrivain qu’il nommerait femmelin — épithète qu’il affectionne et qu’il emprunte aux paysans de sa province — : « La femme est belle, belle dans toutes ses puissances : or la beauté devant être chez elle tout à la fois l’expression de la justice et l’attrait qui nous y porte, elle sera meilleure que l’homme. » En principe, « il n’y a pas de femme laide. » (Étude XIe, § 32.)
Après avoir développé cette idée avec une verve à laquelle je rends très volontiers hommage, M. Proudhon conclut de cette façon : « En deux mots, ce que l’homme a reçu de la nature en puissance, la femme l’a obtenu en beauté. »
S’il en est ainsi, on a peine à comprendre comment « la femme est un diminutif de l’homme ; » comment « elle n’a pas raison d’être ; » comment « elle est une sorte de moyen terme (le médiateur de M. Michelet) entre lui et le reste du règne animal. » M. Proudhon a beau citer un écrit du docteur Favre, qui pense « que le sexe mâle n’est pas primitif. » L’opinion de quelques personnes qui voient dans les mâles « des femelles plus parfaites, » ne saurait, je le montrerai plus tard, être transformée en principe scientifique.
INFÉRIORITÉ INTELLECTUELLE. — M. Proudhon commence par constater que l’égalité des sexes est la conséquence des doctrines du platonisme, du christianisme et du cartésianisme. Dès qu’on admet que la femme a une âme, cette âme ne peut différer de celle qui anime l’homme. « Ce n’est plus qu’une question d’éducation, analogue à celle du prolétariat. » M. Proudhon avoue, dans ce passage capital, que si les peuples européens restent fidèles au spiritualisme, ils ne pourront « refuser à la femme le droit de se racheter » et qu’agir autrement « serait une tyrannie et un crime. » (Étude XIe, § 5.)
Ces considérations ne sont pas, il faut en convenir, de nature à nous rendre favorables à un matérialisme qui assurerait à « la force » la domination du monde.
M. Proudhon ne pouvant s’entendre ni avec Platon, ni avec Jésus-Christ, ni avec Luther, ni avec Descartes, ni avec Leibnitz, etc., invoque l’autorité d’un concile catholique qui décide que « la femme n’a pas d’âme intelligente. » Selon lui, Gœthe et Hegel disent que l’esprit de la femme est un « esprit végétatif, » mais il n’indique point le passage de leurs œuvres où ils auraient soutenu cette absurdité. Il ajoute enfin, que madame George Sand a prétendu « que la femme est imbécile par nature. » À l’en croire, madame de Staël, madame Daniel Stern, madame Necker de Saussure, madame Guizot, n’auraient pas une meilleure idée de leur sexe. Il serait bon de savoir de quel côté se range M. Proudhon. Est-il pour le concile ? Soutient-il « l’esprit végétatif ? » Regarde-t-il la femme comme « imbécile par nature ? » Il dira sans doute qu’il s’agit de nuances, et que ces trois opinions aboutissent au même résultat. Mais à qui fera-t-il croire que les auteurs de l’Allemagne et de l’Éducation progressive, appartiennent à une espèce « imbécile par nature ? »
M. Proudhon conclut de ces aveux et des raisonnements qu’il y ajoute — raisonnements où la physiologie joue un rôle qui (madame Lamber l’atteste) a étonné les plus habiles médecins, — que la femme, « capable jusqu’à un certain point d’appréhender une vérité trouvée, n’est douée d’aucune initiative ; » qu’elle est une « vraie table tournante ; » qu’il n’y a « pas plus d’idées dans sa tête que de germes dans son sang » (deux faits corrélatifs selon lui), en un mot qu’elle est « un être passif, énervant. »
M. Michelet, qu’on n’accusera pas d’être un adversaire systématique de M. Proudhon, et qui en parle avec beaucoup d’estime dans la Femme, M. Michelet n’est point de cet avis : « On ne peut dire comme Proudhon, que la femme n’est que réceptive. Elle est productive aussi par son influence sur l’homme, et dans la sphère de l’idée, et dans le réel. »
INFÉRIORITÉ MORALE DE LA FEMME. — Si l’intelligence se proportionne à la force (on sait que Voltaire était un Hercule), comment la vertu ne se proportionnerait-elle pas à son tour à l’une et à l’autre ? De ce principe, M. Proudhon conclut qu’au point de vue de la justice, — de la liberté, — du courage, — de la pudeur (sic), la femme ne saurait être l’égale de l’homme. (Étude XIe, § 13.)
Cette partie de la thèse de M. Proudhon étant la plus difficile à démontrer, on ne doit pas s’étonner d’y trouver plus de contradictions qu’ailleurs.
Constatons d’abord que M. Michelet s’étonne de toutes ces exagérations. S’il voit des défauts dans la femme, il aime aussi à relever ses qualités instinctives. « Elle a, dit-il, le sens de l’ordre, et elle est très propre à l’administration. » Déjà, dans les petites filles, il découvre les germes précieux d’une « sensibilité qui manque complétement aux garçons. » Tandis que leurs frères s’amusent à plumer des oiseaux vivants, « elles ont de charmants élans de bonté et de pitié. » M. Proudhon avoue que la femme conserve ces aimables dispositions : « Parlez-lui d’amour, de charité, de sympathie, elle vous comprend. » Son grand tort, — et sur ce point M. Michelet cesse de contredire M. Proudhon, — son grand tort est de « ne pas songer à l’égalité. » La femme dont il s’agit ici m’a bien l’air de ne point être la femme en général, mais la fille de M. Dimanche, la digne épouse de M. Maréchal[5]. Elle ressemble complétement à son père et à son mari, et des défenseurs aussi décidés de la famille voudraient-ils lui en faire un crime ? Sans se préoccuper d’une ressemblance qui frappe tous les yeux, M. Proudhon la traite comme les animaux malades de la peste, l’innocent baudet, et il affirme que « les femmes ont fait plus de mal à la république de février que toutes les forces conjurées de la réaction virile. » L’histoire de ce temps-là, qu’elle soit écrite par M. de Lamartine, madame Daniel Stern ou M. Castille, ne confirme pas absolument les assertions de M. Proudhon. Il ressort de tous les récits qu’il n’y avait pas beaucoup plus de républicains que de républicaines. En outre, le bourgeois de 1848, quoiqu’il ne fût pas aussi « conservateur » que son ancêtre M. Dimanche, n’était guère d’humeur à entendre répéter sur les toits que « la propriété est le vol. » Sans être d’une orthodoxie bien rigide, on peut se figurer avec quelle épouvante il devait lire des déclarations telles que celles-ci : « Dieu imbécile, ton règne est fini : cherche parmi les bêtes d’autres victimes… Maintenant te voilà détrôné et brisé. Ton nom, si longtemps le dernier mot du savant, la sanction du juge, la force du prince, l’espoir du pauvre, le refuge de l’innocent, eh bien, ce nom, voué désormais au mépris et à l’anathème, sera sifflé parmi les hommes ; car Dieu, c’est sottise et lâcheté ; Dieu, c’est hypocrisie et mensonge ; Dieu, c’est tyrannie et misère ; Dieu, c’est le mal ! »
Admettons que les femmes françaises rêvent d’être « dames, princesses, reines ou fées, » M. Proudhon croit-il que des livres comme la Justice soient de nature à les convertir à la démocratie ? Ne diront-elles pas qu’il leur importe assez peu que le bourgeois devienne l’égal du prêtre ; le paysan, l’égal du gentilhomme, si elles se voient obligées de regretter « l’âge féodal, l’âge de la femme, » sous la domination de démocrates qui leur parlent du droit romain au temps des patriciens comme du bienheureux régime que tout mari vertueux doit regretter sans cesse ? Si la démocratie française, docile aux avis de M. Proudhon et de ses imitateurs, prétendait maintenir les femmes dans une éternelle minorité, elle ne devrait pas s’étonner de les voir préférer au « droit de la force » toute doctrine qui trouverait dans le spiritualisme « l’utopie de l’égalité des sexes. »
On peut opposer aux raisonnements que je viens d’analyser un tableau de la majorité du sexe masculin. On peut se servir de cet aveu singulier qui échappe à M. Proudhon : « LA MULTITUDE, SOUS LE RAPPORT DE L’INTELLIGENCE, SE RAPPROCHE PLUS DE LA FEMME QUE DE L’HOMME. » Voilà le suffrage universel en bonnes mains ! Mais si la multitude, féminine ou masculine, n’a qu’un esprit étroit, quelques femmes ne font-elles pas exception, et ne prouvent-elles pas que l’intelligence de l’élite de leur sexe est égale à celle des hommes éminents ? M. Proudhon, après avoir sacrifié si généreusement la plèbe masculine, se refuse absolument à cette concession compromettante. Il examine la vie et les écrits des Françaises et des Suissesses les plus célèbres, depuis la révolution jusqu’à madame Sand. Or voici les résultats de cet examen :
Madame Roland est une tête romanesque qui, devenue clubiste, « femme d’État » et « cheffesse de parti, » agite la nation plus qu’elle ne la sert. Elle perd la Gironde, son mari et elle-même par son immixtion aussi malheureuse que malhabile dans la politique.
Charlotte Corday d’Armans est une « émancipée, » une aventurière fainéante, menteuse et archi-catin.
Madame de Staël doit toute sa réputation à M. Droz, « de l’Académie française. » Grâce à cet écrivain obscur et à son ami Andrieux, il reste établi, parmi les adolescents et les femmes, qu’une Staël balance un Napoléon !
Madame Necker de Saussure est une prêcheuse inspirée du temple et dépourvue d’aménité. M. Proudhon préfère les Madeleine et les Aglaé à ces « piétistes à figure de parchemin. » On est surpris de le voir confondre madame Necker avec les apologistes du « méthodisme décharné, » à qui il se charge d’apprendre que toute éducation « qui conduit la jeune fille au mépris de l’homme et de la beauté est une éducation à reculons. »
Ces jugements sur « la vertu bonne à figurer sur des croix sépulcrales » sembleraient annoncer quelque penchant à parler sans colère de l’auteur d’Indiana. Loin d’être coupable d’une telle faiblesse, M. Proudhon se surpasse dans le portrait qu’il trace de madame G. Sand. Ses écrits ne sont pas mieux traités que sa personne. Le premier effet de la lecture de ses romans souleva dans l’âme du publiciste socialiste une « réprobation terrible. » Cependant une étude plus attentive le calma, en lui montrant que les « courtisans » de madame Sand avaient égaré une personne faite pour être « une bonne et simple femme. »
Mais, s’il admet des circonstances atténuantes pour la femme, il est impitoyable pour l’écrivain.
Quelle est la doctrine de madame G. Sand ? Elle a célébré l’amour, toujours l’amour et délayé ce thème « en pages interminables. » Or l’amour « n’est rien de plus que du fatalisme, » quelque chose qui tombe sous « le coup du droit. » Tout ce bavardage de madame Sand sur un thème rebattu cause à M. Proudhon « un prodigieux ennui. »
Il n’est pas plus satisfait des anathèmes qu’elle n’épargne pas au mariage, anathèmes qui sont, du reste, la conséquence de ses idées sur l’amour. Il pense que cette réprobation inintelligente crée des impossibilités sans nombre et pour l’ordre social établi sur la famille, et pour la conservation de l’espèce, et pour la femme, et pour l’amour même.
Par le style, madame Sand appartient à l’école descriptive « qui, dans toutes les littératures, signale les époques de décadence. » Dans ce genre, « elle est la reine des artistes, sinon le roi des écrivains. » Ses descriptions ont quelque chose de lyrique. Mais, ainsi que le savent tous ceux qui se sont occupés de l’art d’écrire, « ce style ballonné, cette faconde à pleine peau n’est pas du style : c’est article de modes. » (Étude XIe, § 27.)
Malheureusement M. Proudhon, emporté par son esprit critique, fournit lui-même la réponse aux objections qu’il tire de la politique et des écrits des femmes célèbres. En effet, si l’on compare madame Roland, Charlotte Corday, madame Sand, à leurs contemporains les plus fameux, on se convaincra que, selon M. Proudhon lui-même, elles ne leur ont été inférieures ni en pénétration ni en talent.
À l’entendre, madame Roland n’a jamais compris la ligne de conduite qu’il fallait, au XVIIIe siècle, tracer au parti républicain. Mais un peu avant elle J.-J. Rousseau avait-il été plus heureux ? Son idéal, selon M. Proudhon, est la sauvagerie ; il ne voit, pour le salut du peuple, que despotisme populaire et intolérance d’Église. (Étude XIe, § 20.)
M. Proudhon s’irrite du dévoûment de Charlotte Corday à la cause des girondins. Mais les montagnards étaient-ils préférables à ces hommes d’État ? La manière dont il parle de Robespierre, la médiocrité jalouse, et le sombre tableau qu’il fait du jacobinisme ne laisse pas le moindre doute sur ses sentiments. (Étude Xe, appendice.) Quant au caractère de Charlotte, le critique est en contradiction avec M. Louis Blanc, peu suspect d’enthousiasme pour les girondins.
M. Proudhon se moque de la pauvreté des inventions de l’auteur de Corinne. Mais il déclare que Béranger « le premier poète français du XIXe siècle, » est un simple écho, qu’il n’a ni invention, ni initiative. (Étude XIe, § 21.)
M. Proudhon, dans sa longue appréciation des œuvres de George Sand, n’approuve pas plus sa philosophie et sa politique que son style « ballonné. » Mais M. de Lamartine n’est pas traité moins rudement (Étude XIe, § 22), et plus loin, M. Victor Hugo est qualifié de « littérateur sans emploi, » dont les écrits ne sont que de « simples exercices, » et qui ne laissera pas de « monument. » (Étude XIe, note E.)
S’il en est ainsi, serait-il téméraire d’affirmer que mesdames Roland, de Staël, Sand, etc., malgré les objections qu’on peut faire contre leurs théories, malgré les imperfections de leurs écrits, ne donnent pas une trop mauvaise idée de l’intelligence de leur sexe ? Or, si la multitude masculine, de l’aveu de M. Proudhon, n’est pas supérieure à la femme ; si, d’un autre côté, les Rousseau, les Bernardin de Saint-Pierre, les jacobins et les girondins, les Béranger, les Lamartine, les Victor Hugo ont tous les défauts qu’on reproche aux femmes de lettres de leur époque, que devient la fameuse assertion. — L’INFÉRIORITÉ INTELLECTUELLE DE LA FEMME ?
Cette thèse, « la réduction de la femme au néant par la démonstration de sa triple et incurable infériorité, » thèse déjà si compromise, reçoit de nouvelles atteintes dans l’antithèse que M. Proudhon, fidèle à la méthode de Kant, croit devoir opposer à la thèse.
Si nous abandonnons pour un moment l’hypothèse platonique, chrétienne et spiritualiste de l’égalité des sexes, pour considérer la femme dans les rapports d’amour, de maternité, de « domesticité » qu’elle soutient avec l’homme, le néant devient réalité, le monstre se transfigure, et la femme nous apparaît « belle dans toutes ses puissances, meilleure que l’homme, et l’impression produite par sa beauté s’accroît de celle que produit son esprit, plus instructif, plus concret, plus beau, plus circonspect, plus réservé, plus sage, plus égal. C’est la Minerve protectrice d’Achille et d’Ulysse, qui apaise la fougue de l’un et fait honte à l’autre de ses paradoxes et de ses roueries ; c’est la Vierge que la litanie chrétienne appelle SIÉGE DE SAPIENCE, SEDES SAPIENTIÆ. » Une fois sur ce terrain, M. Proudhon ne refuse à la femme ni la « constance de l’âme, » ni la « tolérance, » ni la « sensibilité du cœur, » ni « la délicatesse des impressions, » ni « la tendresse de l’âme, » ni « la pureté de la vie, » de telle façon que si l’homme, par le travail (quand il veut bien travailler), par le génie (quand il n’est pas sot) et par la justice (quand il n’est pas fripon), est à la femme, comme 27 est à 8, la femme, à son tour, par les « grâces de la figure et de l’esprit, par l’aménité du caractère et par la tendresse du cœur, » est à l’homme comme 27 est à 8.
Il semblerait, après de tels aveux, que la synthèse de M. Proudhon ne diffère en rien de l’opinion de M. Émile de Girardin, et que les deux sexes doivent être considérés comme égaux, non par la similitude, mais par l’équivalence de leurs facultés et de leurs fonctions. Mais M. Proudhon tient à laisser ces idées vulgaires aux « économistes. » Pour lui, tout en confessant que « l’homme et la femme peuvent être égaux devant l’absolu, » — l’absolu semble ici destiné à remplacer le Dieu de l’ancienne formule, — il ne veut point qu’ils le soient, ni dans la famille, ni dans la cité. (Étude XIe, 29-34.)
Si l’homme doit continuer de régner sur la femme, cette « merveilleuse créature, » il faut l’attribuer uniquement aux nécessités du système de M. Proudhon, décidé à ne refuser aucun sacrifice à la justice, qui remplace tout dans son livre, la religion, l’idéal et l’amour. Or la justice doit avoir un organe, comme la pensée a le cerveau. La dualité androgyne (le couple conjugal) est cet organe de la justice, la génération et ce qui s’ensuit, ne jouant ici qu’un rôle accessoire. Mais l’organisme juridique ne pourrait fonctionner si les deux personnes étaient des individus de valeur égale, entre lesquels éclaterait naturellement l’antagonisme, la discorde et la guerre.
Je n’entrerai pas dans l’examen d’une théorie radicalement contraire à l’idée que le genre humain se fait de la justice. Il suffit d’en dire deux mots pour constater ce qu’a d’excentrique le projet de remplacer la conscience — « la conscience est un mot, » dit M. Proudhon, — par le couple conjugal ou la justice organisée. M. Proudhon avoue que la pensée de chercher à la justice un organe dans la constitution de l’être humain « est tellement extraordinaire qu’elle aura peine à s’introduire. » Il ajoute (Étude XIe, note G) que les lecteurs, même hommes, de la première édition n’ont pu (je le crois volontiers) apercevoir « comment le mariage est l’organe de la justice ; comment ensuite une des parties constituantes de cet organisme, la femme, inférieure en certaines parties à l’homme, supérieure en d’autres, — PARTANT ÉQUIVALENTE, — doit être néanmoins subordonnée, dans la famille, au mari. » Après quelques explications qui laissent la difficulté complétement intacte, M. Proudhon nous annonce que des critiques « fort nombreuses et fort développées » s’étant produites sur sa théorie, il sera obligé d’en faire l’objet d’une publication à part.
En résumé, malgré des expressions fort dures, qui ne doivent pas étonner chez le publiciste qui des trois termes de la fameuse trinité, la religion, la famille et la propriété, n’a ménagé que la seconde, M. Proudhon n’est pas aussi hostile à notre sexe qu’on pourrait le croire. En effet, il prouve :
1° Que les platoniciens, les chrétiens et tous les spiritualistes ne peuvent sans inconséquence nous refuser l’égalité dans la famille ;
2° Que, même à son point de vue, la femme est devant l’absolu équivalente à l’homme ;
3° Que la femme n’est ni laide, ni malade, ni lunatique ;
4° Que les écoles mystiques sont injustes pour elle, en lui reprochant d’attacher beaucoup de prix à sa beauté, d’y ajouter par la parure et, même, de mêler à tout cela « un peu de coquetterie ; »
5° Que la législation française, si vantée par M. Michelet, est loin d’être parfaite ; puisqu’elle laisse le champ complétement libre à la séduction, et qu’il est urgent, « dans l’intérêt des femmes et des mœurs publiques, » de modifier la loi sur la séparation.
L’impartialité m’oblige d’ajouter que si M. Proudhon est porté à exagérer les imperfections des écrivains de notre sexe, toutes ses objections ne sont pas sans fondements. Il a raison de soutenir contre les partisans du « réveil » que le calvinisme est inférieur à la profession de foi du vicaire savoyard. Il n’a pas tort de regarder la philosophie de Spiridion comme incapable de supporter l’examen, et de démontrer aux admirateurs des romans socialistes de madame Sand, que le mariage est une institution éminemment favorable à la femme, et qu’on s’expose au reproche d’imprudence quand on attaque une institution qui a pour elle le suffrage des philosophes et des physiologistes, sans en avoir une meilleure à lui substituer.
Les Françaises qui ont écrit contre le livre de M. Proudhon, — mesdames Jenny d’Héricourt[6] et Juliette Lamber[7], occupent le premier rang parmi les adversaires féminins du publiciste franc-comtois, — tout en montrant une connaissance réelle des questions philosophiques, auraient peut-être mieux fait de concentrer leurs forces sur les points essentiels du débat. Madame d’Héricourt, qui a réfuté aussi les idées de MM. Comte et Michelet, s’est surtout donné beaucoup de mal pour revendiquer les droits politiques qu’elle croit appartenir à notre sexe. Mais des livres tels que ceux de MM. Michelet et Proudhon prouvent que les spirituelles compatriotes de madame de Sévigné ont encore bien du chemin à faire avant que les législateurs de leur pays se laissent attirer sur ce terrain. Traitée en mineure par le code Napoléon, sevrée de toute instruction sérieuse, restée trop étrangère aux idées du temps, la femme française doit s’attacher d’abord à conquérir l’égalité civile. Elle peut, ce qui est refusé à beaucoup d’autres, faire aux immortels principes de 1789 un appel qui finira certainement par être entendu. Mais si elle paraissait préoccupée plutôt de l’envie d’être « mairesse » ou membre d’un jury, que d’agir dans une sphère où elle peut faire tant de bien, on se débarrasserait facilement de ses plus légitimes réclamations en les attribuant à cette impuissante vanité dont on aime à croire notre sexe perpétuellement la dupe.
Outre ses adversaires féminins, M. Proudhon a trouvé plus d’un contradicteur parmi les hommes. Tandis que le philosophe socialiste veut bannir l’amour de la pensée des jeunes gens qui songent à se marier, M. Édouard Chantepie, l’auteur de la Figure féminine au XIXe siècle ou l’Esprit de la dot (1861), veut rendre à l’union légitime son « principe vital » — l’élection amoureuse. Si l’on se décide à supprimer la dot, la condition des femmes deviendra égale, sinon supérieure, à celle des hommes. Telles sont les brillantes promesses contenues dans le thème (préambule) ; mais la conclusion laisse peu d’illusions sur leur valeur pratique. L’auteur s’y attriste de voir la femme « se pavaner dans l’égoïste puissance de ses richesses dotales. » Pourquoi cette puissance serait-elle nécessairement égoïste ? « Nos institutions prétendues égalitaires, ajoute M. Chantepie, ont singulièrement exagéré les défauts aristocratiques de la femme. » Tandis que l’homme travaille, elle « joint à la faveur privilégiée de l’oisiveté, le droit de détenir, par dotation autant que par l’héritage, plus de la moitié, du capital et des instruments de l’industrie. » Il en résulte pour elle une « situation exorbitante, » dont elle ne jouissait même pas dans la constitution patricienne. Pour faire triompher les principes de l’ordre social que la révolution a établi en France, il faut, par l’exonération de la dot, ramener la femme à un sentiment plus juste des devoirs de son « être, » et la réduire à l’état de pensionnaire de sa famille native et adoptive, le seul qui soit en rapport avec son incapacité civile.
Cet exposé, que j’abrége, fait assez comprendre « qu’il vaudrait mieux demander aux femmes de se laisser tatouer comme des sauvages, — briser les pieds comme des Chinoises, — brûler au sein comme les amazones, que de leur proposer l’abolition de la dot. » M. Chantepie en conclut avec raison que son idée est « prématurée » et que dans l’avenir seulement on mariera les filles comme dans l’ancienne Normandie avec un simple chapeau de roses. Malheureusement cette idée, qu’il croit une pensée d’avenir, est mise en pratique ailleurs, et l’expérience a prouvé qu’il n’en résulte aucun des avantages sur lesquels compte l’auteur de la Figure féminine.
Le vœu par lequel M. Chantepie termine son livre est plus conforme que sa théorie favorite au principe d’équité et au véritable esprit libéral. Il demande que la législation française rende aux hommes « la responsabilité de leur paternité. » Comme M. Proudhon, il s’élève avec une indignation, qui lui fait honneur, contre ceux qui se jouent des filles pauvres et qui les abandonnent ensuite à la misère et au crime. Le code civil et le code pénal doivent obliger le séducteur à réparer le tort qu’il a fait à la fille abusée et le flétrir pour avoir déserté « un devoir humain. »
Si l’on en juge par les publications de ces dernières années (1862-64), il ne semble pas que l’Amour et la Justice aient exercé une influence durable sur l’opinion de la France libérale. Des livres tels que les ouvrages de MM. L. A. Martin, L. Jourdan et E. de Pompery, feraient croire, au contraire, qu’une réaction décidée s’opère contre la thèse dont M. Proudhon a été jusqu’à présent le plus habile défenseur.
La Femme, de M. Michelet, prouve assez que l’étude de l’histoire peut contribuer à la solution d’un problème qui préoccupe de plus en plus tous les esprits sérieux. En affirmant que les nations vraiment civilisées ont partagé son opinion, M. Michelet, idéalisant les lois des Perses, les considère comme le point de départ d’une bonne législation matrimoniale. De son côté, M. Proudhon répond à ceux qui sont portés à l’accuser de paradoxe, qu’il défend des idées admises depuis l’origine des sociétés, et il le montre assez en présentant le mariage institué par le patriciat romain comme le type du « sacrement » qui doit remplacer le mariage des chrétiens. En 1862-63, M. Louis-Auguste Martin, membre de la société asiatique, a eu l’heureuse idée de publier une Histoire de la femme qui nous permettra de comparer avec les faits les appréciations historiques des auteurs de l’Amour et de la Justice.
La loi de Zoroastre accordait à la fille si peu de droits, qu’elle ordonnait de la fiancer dès l’âge le plus tendre, afin de lui enlever la liberté du choix. Quant à la femme, elle devait, ainsi que le prescrivent les brahmanes, considérer le mari comme « le roi de la maison, » il était un dieu pour sa moitié, à laquelle le culte restait — et cela est logique — absolument interdit. La polygamie était permise en cas de stérilité, et la répudiation, autorisée, sans douaire et sans indemnité. Toutes ces dispositions ne prouvent-elles pas que la Perse ne s’est pas élevée beaucoup au dessus des idées asiatiques, et que l’idéal du mariage ne doit pas être cherché sur la terre du despotisme ?
La thèse de M. Proudhon est plus spécieuse. La matrone romaine est, au temps de la domination du patriciat, dispensée des travaux domestiques. Filer et tisser, sont ses seules occupations. L’histoire de Lucrèce et de Véturie permet de supposer que les femmes jouissaient d’une certaine considération. Mais le pater familias n’en était pas moins un despote qui disposait de sa fille comme d’une propriété. Aussi pouvait-il la vendre, l’exposer et même la tuer à sa naissance. Quant à l’épouse, elle était considérée comme frappée d’incapacité naturelle et traitée en mineure. Sans doute, le mariage par confarréation[8], mariage des patriciens, objet de l’admiration de M. Proudhon, était supérieur au mariage par achat (coemptio), qui donnait au mari tous les priviléges d’un véritable acquéreur ; mais les faits cités par M. Martin montrent que, dans tous les cas, les droits du mari sur la femme étaient « exorbitants » et que « la loi romaine ne la protégeait pas suffisamment contre les abus du pouvoir de l’homme. » (Tome II, 130.) Il est donc absolument impossible de voir dans « le mariage romain par confarreatio le chef-d’œuvre de la conscience humaine. » (De la Justice, étude Xe.)
Or quoique les nations européennes présentent une heureuse différence avec celles de l’Asie ; quoique le progrès social ait transformé la condition des bourgeois et des paysans, « les nations les plus civilisées en sont encore, sauf quelques lois protectrices, au droit romain, » à ce droit que l’auteur de l’Histoire de la femme déclare incapable de « la protéger contre les abus ; » et c’est en vertu de la législation louée par M. Proudhon qu’elle continue de « passer de la tutelle du père à celle du mari. »
La situation matérielle des femmes ne paraît pas à M. L. A. Martin plus satisfaisante que leur condition légale. Il la regarde comme « fort précaire. » Beaucoup de fonctions sédentaires dont elles pouvaient s’acquitter ont été accaparées par l’homme ; d’autres qui exigent beaucoup de vigueur physique, la culture de la terre, par exemple, leur sont imposées avec des salaires réduits et insuffisants. De là tant de misères, de là l’extension de la prostitution que M. Proudhon, malgré l’autorité des économistes les plus distingués, attribue à la dépravation naturelle de notre sexe.
Après avoir parlé avec cette franchise de la condition actuelle des femmes, l’auteur se demande ce qu’elle sera dans l’avenir ? Cette question, selon lui, ne laisse pas prévoir de solution prochaine. Cependant il espère que le mouvement civilisateur finira par se tourner de ce côté et qu’il améliorera les idées — les mœurs — et les lois « concernant la plus belle, mais non la plus heureuse moitié du genre humain. » Quels seront les résultats de cette transformation libérale des opinions et des habitudes ? « Tant, répond M. Martin, que les facultés intellectuelles de la femme n’auront pas reçu tout leur développement, il sera très difficile de juger du rôle social définitif que la femme est destinée à remplir. » (Introduction.)
M. Louis Jourdan semble encore plus opposé aux publicistes qui soutiennent l’infériorité des femmes. Les conclusions de son excellent livre les Femmes devant l’échafaud, qui parut la même année que le premier volume de M. Martin (1862), sont tellement conformes aux véritables principes de 1789 ; elles offrent une expression si nette et si franche des vraies tendances du génie national, qu’elles semblent faites pour servir de conclusion à cette revue des écrivains français qui se sont occupés de la condition de notre sexe.
M. Jourdan, ancien rédacteur du journal d’Athènes le Sauveur et aujourd’hui un des principaux collaborateurs du Siècle, est né dans cette Provence où le génie de la Grèce a brillé d’un si vif éclat. Il est fidèle à l’esprit de sa terre natale, en demandant pour les femmes françaises l’application de ce principe « platonicien » de l’égalité des sexes qui doit effrayer beaucoup moins un fils de la Provence qu’un enfant de la rude Sequania.
M. Jourdan, se rappelant le long martyrologe raconté dans l’ouvrage de M. Martin, commence par déclarer nettement que « l’immense injustice » dont la femme a été constamment victime, domine toutes les injustices, et que le temps est arrivé de mettre sa condition en harmonie avec les croyances d’une révolution qui a ouvert tant de voies nouvelles aux sociétés modernes. La situation de notre sexe est, à ses yeux, comme l’état de l’esclave et des nations opprimées, un résultat de la force qui tend à transformer en droit des abus condamnés par le sens commun. De même qu’il est contraire à la justice qu’un homme soit l’esclave de son semblable, et que les peuples soient considérés comme de vils troupeaux, ainsi « il est contraire au droit éternel que la femme soit subalternisée à l’homme et que, dans leur association légale, l’un puisse tout et l’autre rien. »
L’auteur des Femmes devant l’échafaud sait que l’espérance qu’il manifeste de voir cesser promptement un régime si contraire aux idées libérales est « une chimère dangereuse » aux yeux des gens qui croient que Dieu a fait la femme « servante de l’homme. » Mais pour son compte, il a la conviction de n’avoir rien à craindre de leurs facéties plus ou moins spirituelles. En effet, il ne demande pas qu’on s’occupe maintenant de faire des femmes des médecins ou des fonctionnaires ; mais qu’on leur permette de développer leurs facultés par une instruction égale à celle des hommes. Nous saurons seulement ce qu’elles peuvent, quand elles seront en état de le dire elles-mêmes. En attendant cette réforme, et tandis qu’on fait de beaux discours sur leur infériorité intellectuelle, de toutes parts elles font irruption dans l’industrie, dans les arts, dans les lettres, même dans les sciences.
M. Louis Jourdan conclut de ces signes des temps que déjà se prépare la plus grande évolution sociale qu’ait jamais faite l’humanité, et que cette évolution se fera « par les femmes et pour les femmes. » Ce sont elles qui mettront fin aux divisions qui déchirent l’Europe et qui pacifieront le monde. Tout ce qui se fait sans leur concours n’est point durable. Il en faut conclure que si la révolution de 1789 tient à devenir un fait définitif et à produire ses conséquences légitimes, il faut qu’elle se décide à laisser régler librement par les deux sexes les conditions de leur existence.
Tous les obstacles à cet accord ne sont pas, il faut l’avouer, dans les préjugés des hommes. Les femmes, soumises en majorité aux influences cléricales, sont peu favorables aux idées nouvelles. Mais il est impossible qu’elles restent longtemps du côté d’une théocratie qui prétend les maintenir dans une éternelle minorité.
Le jour où l’instruction leur aura fait connaître que cette théocratie s’appuie uniquement sur la force brutale, cause de toutes leurs souffrances, elles verront clairement qu’elles travailleraient à la ruine de leurs intérêts les plus sacrés en se consacrant au triomphe du principe théocratique. Aussi la solution de la difficulté exposée dans des pages excellentes par M. Michelet (le Prêtre, la Femme et la Famille) est-elle une sérieuse instruction. Recourir à l’État serait périlleux, l’État n’ayant souvent qu’un médiocre sentiment de la liberté et de l’équité. « Instruire les femmes le plus possible » est le moyen le plus sûr de donner à leurs sentiments naturellement religieux des satisfactions légitimes, et de les enlever à la direction d’hommes qui déclarent eux-mêmes, — ainsi que l’attestent les solennelles déclarations de Grégoire XVI et de Pie IX, — leurs croyances incompatibles avec tous les principes sur lesquels repose la société moderne.
Tel est le résumé de l’Introduction qui précède les Femmes devant l’échafaud. M. Jourdan appartient comme M. Legouvé au journal démocratique le plus répandu, à un journal qui compte en France et à l’étranger un million de lecteurs. Dans un autre journal démocratique, aussi fort important (la Presse), M. Émile de Girardin occupe le premier rang, et vous avez pu voir, par l’analyse d’un de ses écrits, qu’il est convaincu de « l’équivalence » des facultés des deux sexes. L’Opinion nationale est également favorable à la cause des femmes. Ces exemples suffisent pour montrer qu’il serait injuste de rendre la démocratie française solidaire des idées soutenues par M. Proudhon dans le livre de la Justice. Un grand parti qui a pris pour devise « liberté, égalité, fraternité, » ne saurait identifier sa cause avec des théories que la théocratie a constamment défendues sur les bords du Gange comme sur les rives du Tibre.
Au milieu des discussions dont j’ai essayé de vous donner une idée exacte, le gouvernement impérial n’a pris aucune mesure capable d’amener des changements considérables dans la condition des femmes. On aurait pu croire que, dans son zèle à ressusciter les traditions de l’Empire, il aurait rétabli dans le code les articles effacés par la réaction clérico-bourbonienne. Il n’en a rien été, il s’est borné à dispenser les femmes pauvres des frais nécessaires pour obtenir la séparation. Cette mesure a été accueillie par elles avec tant d’empressement, que sur cent cas, il y en a quatre-vingt-dix-neuf où la séparation est demandée par la femme. Ce fait prouve que le mariage est loin d’offrir l’idéal décrit avec tant de complaisance par certains héritiers du docteur Pangloss. Si l’on ajoute que, d’après les statistiques publiées par les Débats du 2 juillet 1863, en France, très peu de veuves veulent se marier, et que presque tous les veufs convolent à de secondes noces, on aura une véritable idée de la situation des Françaises, sous le second empire.
Dans l’ordre politique, un décret a rendu la régence aux femmes. D’un autre côté, dans la période antérieure à la glorieuse expédition d’Italie, beaucoup de monastères de nonnes ont obtenu de l’État le droit d’exister légalement et les avantages considérables qui en sont la conséquence. Malgré ces faveurs, depuis que le roi Victor-Emmanuel s’est allié à la dynastie impériale et a revendiqué Rome, les couvents ne montrent plus le même enthousiasme pour la famille Bonaparte, et quoique les guerres de Chine, de Cochinchine et du Mexique aient été vivement approuvées par le parti clérical, il est évident que les affections et les espérances de ce parti n’ont guère changé depuis 1814.
Aux objections que fait naître ce développement inattendu du monachisme, le gouvernement oppose les efforts qu’il a faits pour l’instruction du peuple, instruction qui peut tant contribuer à l’amélioration intellectuelle et morale des paysannes et des ouvrières. « Depuis 1848, disait Napoléon III à l’ouverture de la session de 1863-64, le nombre des écoliers a augmenté d’un quart. Aujourd’hui environ cinq millions d’enfants, dont un tiers à titre gratuit, sont reçus dans les écoles primaires. Mais vos efforts ne doivent point se ralentir ; puisque 600,000 sont encore privés d’instruction. »
Liberté dans le mariage, p. 36. ↩︎
Armand Pommier, Profils contemporains. — Madame de Gasparin. Bruxelles et Leipzig, 1864. ↩︎
Vivre sans femme et mourir sans enfants. ↩︎
Feu de l’amour impur, selon les rabbins. — Le livre apocryphe de Tobie, admis par Rome dans la Bible, lui fait jouer un rôle tragi-comique. (V. Tobie, v.) ↩︎
Voir le Fils de Giboyer. ↩︎
La Femme affranchie. ↩︎
Idées anti-proudhonniennes. ↩︎
De far, gâteau que les époux partageaient. ↩︎
Dora d'Istria