Sommaire de la lettre
État de la controverse depuis la Renaissance. — La femme tour à tour supérieure et inférieure à l’homme. — Situation des démocrates partisans de l’infériorité. — Leurs arguments adoptés par les partisans du système féodal. — Analogie entre leur polémique et celle des cléricaux contre les philosophes. — Réponses des défenseurs de la supériorité aux partisans de l’infériorité. — « Ni cet excès d’honneur, ni cette indignité. » — Examen des arguments physiologiques. — La « crise sacrée. » — Idées ridicules des anciens et des théologiens sur ce phénomène. — Son véritable caractère d’après la science moderne. — Son influence salutaire sur la santé de la femme. — Crises nullement sacrées de la vie masculine. — Arguments psychologiques contre la femme. — La femme et le « vilain » du moyen âge. — La femme et la métaphysique. — Les femmes et la science. — La capacité politique. — Huit rois et huit reines. — La frivolité des femmes. — Idées sérieuses de M. Joseph Prudent Prudhomme. — La mère est-elle inférieure au père ? — Théories physiologiques de la théocratie hindoue et catholique. — Protestations des savants. — Conclusions. — L’infériorité de la femme contraire aux principes de 1789. — Causes de l’hostilité manifestée contre la femme par une fraction de l’école démocratique. — Peut-on rendre les Françaises responsables des erreurs et des fautes du « sexe fort ? »
Les controverses sur la valeur relative des deux sexes remontent à la Renaissance. En 1530, paraît à Paris le Champion des dames ou défense des dames contre Malebouche et consorts, par Martin Franc, secrétaire du pape Félix V. En 1567, Henri-Corneille Agrippa publie un ouvrage latin dont le titre est ainsi rendu par le traducteur : Grandeur et excellence des femmes par dessus les hommes. La discussion continue au XVIIe et au XVIIIe siècles. Le titre seul de l’ouvrage d’Agrippa était fait pour exciter les colères qui se donnent pleine carrière dans le Tableau historique des ruses et subtilitez des femmes, où sont naïvement représentez leurs mœurs, humeurs, tirannies, cruautez, dessins, inventions, feintises, tromperies et généralement leurs artifices et pratiques. (Paris, 1623.) L’Apologie des dames, appuyée par l’histoire de madame Gallin (Paris, 1737), ne fait qu’irriter les misogynes. Ils en viennent à refuser à la femme la qualité d’être humain. Telle est la thèse, d’abord soutenue par l’auteur anonyme[1] de la Dispute joyeuse (La Haye, 1644), que reprend le Paradoxe sur les femmes, où l’on prouve qu’elles ne sont pas de l’espèce humaine. (Cracovie, 1766.) L’année suivante, madame Doyen, veuve de Lafontaine, répond au Paradoxe par le Triomphe des femmes, où l’on prouve que la femme est de l’espèce humaine. (Amsterdam, 1767.) Le XIXe siècle arrivé, les ouvrages sur ce sujet se multiplient ; mais les progrès des lumières n’empêchent pas la résurrection des utopies les plus rétrogrades. C’est ainsi qu’en 1816, au début de la restauration du trône des Bourbons, l’année même où fut aboli le divorce, nous voyons A. Delpha publier comme traduit du chinois par un prétendu prince de Karikoff, un ouvrage dont il ne se souciait pas de prendre la responsabilité : Des Avantages attachés à la clôture des femmes et des inconvénients inséparables de leur liberté. Je vous ai montré que parmi nos contemporains, il se trouve encore plus d’un misogyne.
En lisant les thèses nouvelles sur l’infériorité de la femme, il me revient toujours en mémoire certaines conversations que j’ai entendues tant de fois, dans les cercles fidèles aux vieilles idées aristocratiques. Autrefois, un gentilhomme se croyait, de droit divin, d’une autre nature que le bourgeois et le paysan. Il raisonnait un peu comme l’Espagnol du siècle de Philippe II, convaincu que le « sang bleu » ne pouvait courir dans les veines d’un Juif, d’un compatriote de Moïse, d’Isaïe et de Jésus-Christ ! Maintenant on est moins naïf ; on a quelques notions de physiologie ; on a une idée des recherches des médecins sur l’hérédité des penchants. Voyez, s’écrie-t-on, comme la science confirme les « traditions de nos pères. » Les novateurs avaient prétendu qu’un honnête homme pouvait être fils d’un filou, et que le manant, aux inclinations lâches et serviles, était propre à devenir souche de gentilhomme. Or leurs propres savants démontrent qu’il n’en est point ainsi, et que le grand Corneille avait mille fois raison de dire :
La générosité suit la belle naissance.
Ces raisonnements ne rappellent-ils pas les théories sur la condition des femmes soutenues par quelques écrivains de l’école républicaine ? En effet, ils ne diffèrent en rien d’essentiel de ce qu’enseigne la théologie catholique et méthodiste sur l’infériorité de notre sexe. Mais, au lieu de faire appel, comme le vicomte de Bonald et ses amis, à la tradition de l’Église, ou, comme madame la comtesse de Gasparin, à la sainte Bible, on a recours à la science pour défendre un ordre de choses condamné par les penseurs les plus libéraux tout aussi bien que par les femmes les plus intelligentes.
Là ne s’arrête pas la comparaison. Qu’on lise l’ouvrage italien de Valsecchi sur « les sources de l’incrédulité » et les autres écrits du même genre, on verra que les théologiens attribuent toutes les insurrections du sens commun à « la dépravation des mœurs. » De nos jours, on a appliqué cet argument, non seulement aux philosophes, mais aux fondateurs de l’Église réformée. Il suffit de citer les ouvrages d’Audin sur Luther et sur Calvin. N’est-il pas étrange de voir certains démocrates essayer d’étouffer par cette odieuse tactique les réclamations les plus modérées des femmes françaises, et prodiguer les épithètes les plus déplacées à celles qui ne regardent pas le mariage institué par le patriciat romain, — ou toute législation semblable des temps païens, — comme le dernier mot du progrès de l’humanité ? Que devient chez ces partisans du libre examen la liberté de discussion ? Cette liberté, achetée par le sang de tant de martyrs, est trop précieuse aux yeux des véritables libéraux, pour qu’on la sacrifie à la crainte de quelques injures banales. D’ailleurs, que signifient les invectives dans de pareilles questions ? Que Luther ait été ou non un moine voluptueux, ce fait rendra-t-il plus légitimes les prétentions de la théocratie ? Que les femmes qui s’indignent d’être considérées comme une espèce inférieure, appartiennent à la nombreuse catégorie des « pécheresses » ou qu’elles vivent comme de purs esprits, la thèse qu’elles soutiennent peut-elle dépendre le moins du monde de leur manière d’agir ?
Je suis, pour mon compte, si peu disposée à suivre la méthode de discussion, beaucoup trop personnelle, qu’on a portée dans ces graves sujets, que je me bornerai, en laissant de côté tout ce qui regarde les individus — orthodoxes ou rationalistes — à opposer quelques objections aux partisans de l’infériorité des femmes.
Un membre de l’Académie de médecine, le docteur Isidore Bourdon, fort étranger à ces discussions, fait cependant observer que les premières ébauches du fœtus paraissant toutes formées sur un patron femelle, quelques médecins en ont conclu que la femme est un homme imparfait ou que l’homme est une femme parfaite. Fort de ces « apparences, » les partisans de la subalternité des femmes se sont empressés de donner l’opinion de « quelques médecins » comme un véritable axiome physiologique. Mais dans l’état de la science, ce qui « semble, » en cette question, fondé à l’un, « paraît » chimérique à l’autre. On a même vu des écrivains de notre sexe, tels que l’auteur de la Femme affranchie (1860), madame Jenny d’Héricourt, se plaire à retrouver dans les formes du sexe barbu des ressemblances si frappantes avec les grands quadrumanes, que l’homme, — et non la femme, — pourrait bien être « le médiateur (la transition) entre l’humanité et la nature. » Il est vrai que l’histoire montre trop souvent dans l’homme un caractère inférieur aux mœurs du gorille et du chimpansé. Elle nous présente le sexe fort commençant, au temps de l’anthropophagie, par attaquer son semblable, afin de le dévorer à belles dents ; — la guerre, avec ses atrocités sans fin, le pillage, le meurtre, le viol et l’incendie, succédant aux luttes des cannibales ; — les persécutions religieuses, de ridicules superstitions, les discordes politiques, les plus vaines prétentions, faisant couler des flots de sang au nom de la charité, de l’honneur ou de la liberté, enfin tous ces tableaux honteux ou sinistres qu’on appelle les annales du genre humain. En présence de ces dégoûtants spectacles, plus d’une femme aurait assurément envie de dire : Notre horreur de la violence et du sang que vous nommez « faiblesse, » n’est-elle pas supérieure à cette « force » que vous avez toujours mise au service des plus exécrables passions ? Notre impuissance à comprendre les chimères que vous nommez des « idées, » n’est-elle pas le sentiment salutaire de la réalité qui nous préserve de vos luttes insensées ? Insociables, hargneux et féroces, vous aimez mieux transformer vos vices en vertus, que d’essayer de vous en corriger. Comme vous tenez la plume de l’histoire, vous imitez ces peintres dont parle le fabuliste, chasseurs fort empressés de rappeler les défaites des lions et faisant toujours semblant d’ignorer leurs victoires. C’est ainsi, que tandis que vous exposez longuement les vices des femmes des Césars (Gibbon vous dira si leurs époux étaient des saints !) vous vous gardez bien d’ajouter que, à cette époque, des héroïnes et des martyres travaillaient courageusement à régénérer le monde helléno-romain et versaient pour l’humanité le plus pur de leur sang.
À ces considérations générales, on ne manquerait pas d’ajouter des arguments d’un caractère plus particulièrement scientifique.
Il suffit, dirait-on, de se rendre compte du phénomène de la respiration pour s’apercevoir que la femme est supérieure à l’homme. La perfection de l’organe respiratoire paraît la mesure de la valeur de chaque espèce. Parmi les animaux, plus l’appareil pulmonaire est faible ou placé bas dans une race, plus elle occupe un degré inférieur. Dans les diverses fractions de l’humanité, à mesure que le type devient plus noble, l’organe respiratoire remonte. Or la femme, — l’ami de Geoffroy-Saint-Hilaire le docte professeur Serres, justement vanté par M. Michelet, l’a constaté, — la femme possède l’appareil pneumatique le plus parfait. Comme les espèces inférieures, l’homme respire par la partie basse du poumon, la femme par la partie supérieure ; elle est en communication plus immédiate avec l’atmosphère vivifiante. Aussi est-elle moins vorace, plus nerveuse, moins attachée à la fange que nous foulons, plus disposée à vivre dans le monde de l’idéal.
Quelque misanthrope pourrait répondre de cette façon aux misogynes. Pour moi, je ne tiens nullement à opposer des exagérations aux excentricités que je réprouve. Il me suffit de constater combien il serait facile de retourner contre les écrivains que j’ai en vue la méthode qui leur paraît si sûre. Cependant je n’entends pas me borner à cette réfutation sommaire, et je me propose d’examiner avec vous leurs principales objections.
L’auteur de l’Amour dirait sans doute que les observations physiologiques mises en avant par les apologistes de notre sexe sont peu de chose en comparaison du phénomène de la menstruation, qu’il juge décisif en faveur de sa manière de voir. J’ai cru d’autant plus nécessaire de recourir aux travaux des médecins les plus distingués pour me faire une idée exacte d’une question que la science vient à peine d’éclaircir, que M. Proudhon, de son côté, tire de sa théorie sur l’origine des germes sa principale preuve, à ses yeux irréfutable, de l’infériorité de la femme.
Les anciens, la Grèce philosophique aussi bien que l’Asie barbare, avaient les plus étranges opinions sur les causes de la menstruation. Ils croyaient généralement, — et on prétend que tel était l’avis d’Aristote, le prince de la science hellénique, — qu’il y avait une relation étroite entre ce phénomène et les phases de la lune. Pour que cette hypothèse fût admissible, il faudrait : 1° que le jour de l’écoulement périodique fût le même chez toutes les femmes ; 2° que l’intervalle qui sépare deux époques, eût la même durée ; 3° qu’il correspondît à la révolution lunaire. On s’étonne de voir M. Michelet qui connaît les découvertes modernes, parler, comme historien, de la femme « lunatique » et de l’influence de la lune sur ses résolutions. Est-ce que le docteur Brierre de Boismont, dans son livre de la Menstruation dans ses rapports physiologiques et pathologiques, n’a pas montré que l’opinion attribuée à Aristote est inconciliable avec les faits ?
Une autre hypothèse voit dans la menstruation l’élimination d’un principe nuisible à l’économie. De là la terreur que faisait naître chez les Asiatiques cette prétendue « impureté ; » de là l’horreur qu’inspirait à ces imaginations ardentes le sang menstruel, qu’on croyait essentiellement vénéneux et dont la vapeur seule, disait-on, suffisait pour empoisonner divers animaux. Les prescriptions du chapitre XV du Lévitique trahissent à chaque ligne de semblables préjugés qui, vous le savez, sont loin d’avoir perdu toute influence sur les populations orientales. Les expressions du pape Innocent III (la femme est un abîme d’impureté, etc.) prouvent que la théologie romaine est restée fidèle à ces vieilles erreurs de l’Asie. Malheureusement pour cette bizarre physiologie, les analyses des docteurs Denis, Bouchard et Donné ont constaté que le sang normal des règles est de la même nature que celui qui circule dans les artères.
En définitive, la menstruation n’implique aucune « impureté. » Elle ne peut non plus être considérée comme une « maladie. »
Les êtres vivants, avait dit Harvey en 1651, se reproduisent à l’aide d’œufs. Les mammifères ne font pas exception, et leurs œufs ont été découverts, malgré leur petitesse. Baër a parfaitement démontré leur existence, et MM. Valentin et Bernhart ont aperçu l’œuf de la femme dans l’ovaire. Enfin MM. Coste et Pouchet ont prouvé que sa structure intime était la même chez les divers animaux. Or ces œufs ou ovules, préexistent à la fécondation et se développent sans elle. Ils s’échappent des vésicules de Graaf dans la saison du rut chez les mammifères, et à l’époque de la menstruation chez la femme, en dehors de toute cause fécondante. Je ne fais que résumer la Théorie positive de la fécondation chez l’homme (1842) par le docteur Pouchet, le célèbre auteur de l’Hétérogénie, que ses idées sur la génération spontanée ne disposaient nullement à accepter légèrement ces résultats de patientes observations.
À peine visibles chez les jeunes filles impubères, les vésicules de Graaf prennent, à l’époque de la puberté, un développement considérable. On pensait généralement jusqu’à ces dernières années que ces vésicules étaient destinées uniquement à contenir l’ovule et à le nourrir. Mais les recherches de MM. Gendrin, Négrier, Pouchet et Raciborski, en France ; de MM. G. Jones, R. Lee et Paterson, en Angleterre ; de M. Bischoff, en Allemagne, ont obligé les physiologistes à considérer leur développement comme cause unique de la menstruation. À chaque époque mensuelle, une vésicule s’hypertrophie notablement ; une hémorrhagie se déclare à l’intérieur de cette vésicule, elle se distend et les parois cédant à la distension qu’elles subissent, se crèvent en livrant passage au sang menstruel et à l’œuf qui tombe dans la cavité péritonéale. M. Raciborski, dans ses livres de la Puberté et de l’âge critique chez la femme et de la Ponte périodique chez la femme (1844), a parfaitement décrit la marche du phénomène.
Maintenant doit-on croire, comme M. Michelet, que la menstruation constitue une maladie périodique, dont le physique et le moral de la femme ont tant à souffrir, qu’elle peut être considérée comme un être infirme et incapable d’énergie ? Tel n’est pas l’avis des savants les plus compétents. Le docteur Isidore Bourdon, membre de l’Académie de médecine, fait remarquer que « depuis longtemps la longévité des femmes cause l’étonnement des philosophes. » Il ajoute que presque toujours la goutte, la gravelle, l’apoplexie les épargnent, et que souvent elles sont à l’abri de sérieux accidents et de dangereuses maladies, comme les anévrismes, les hernies, les fluxions de poitrine, etc. Quelle est, selon l’auteur du Système physique et moral de la femme, la cause de cette différence ? « Le flux mensuel, dit le docteur Roussel, en prévenant des affections plus graves, est devenu le fondement de la santé dans le sexe. » (IIe partie, chap. II.) Dira-t-on, comme M. Michelet dans la Femme, que la menstruation n’est bénigne que chez les femmes qui mènent « sur les divans la vie orientale ? » Roussel répondra que la « crise sacrée » a, au contraire, plus de gravité chez les femmes des villes livrées à l’oisiveté que chez « les femmes de la campagne, accoutumées à un régime plus simple et plus conforme à la nature, » observation que madame Jenny d’Héricourt a trouvée, en France, complétement conforme aux faits. Je puis en dire autant des nombreuses contrées que j’ai visitées, soit en Orient, soit en Occident. Les Albanaises, les Serbes, les montagnardes des Alpes ou des Apennins ne comprendraient point les gens qui viendraient leur dire qu’un phénomène dont elles ne se préoccupent jamais les condamne à un perpétuel état d’infirmité. S’il en est autrement parmi les femmes des grandes cités, vivant dans une atmosphère pesante et malsaine, passant, étranglées dans un corset, une partie de leurs nuits dans d’étroits appartements où l’on respire à peine, dédaignant ou ignorant les lois les plus vulgaires de l’hygiène et de la physiologie, sacrifiant leur santé à ce qu’elles nomment les « devoirs du monde, » qui oserait soutenir que ces poupées, produits d’une existence factice, peuvent être considérées comme le type de « la femme ? »
Mais je vais plus loin. J’admets pour un moment que l’âge de puberté est pour nous le commencement d’un état maladif, et que cet état d’infirmité fait réellement tort à nos facultés et à notre énergie morale. Ce n’est là qu’un côté de la question. En effet que devient, vers la même époque, le sexe qu’on prétend être supérieur au nôtre ? Il faut voir le monde tel qu’il est, et sortir du cercle des lettrés, où vivent les apologistes exclusifs du sexe masculin. Il peut sembler dans un pareil cercle où se trouvent les savants, les médecins, les jurisconsultes, etc., que « le roi de la création » mérite une partie des éloges qu’il se donne. Mais en dehors de ce milieu, comment vit la foule, c’est à dire les militaires, les marins, les marchands, les paysans ? À l’orient comme à l’occident de l’Europe civilisée, un horrible fléau, l’ivrognerie — puisqu’il faut l’appeler par son nom — livre à la raison et à la santé des hommes de toutes les classes, — de toutes les classes, pesez bien la portée de cette expression ! — des attaques acharnées. Quel officier français un peu intelligent ne se plaint pas des ravages exercés dans l’armée par l’absinthe ? L’Angleterre élève des palais au genièvre (gin’s palaces). Dans l’Europe orientale, on peut affirmer que l’eau-de-vie a été plus funeste à l’empire de Russie que l’épée des vainqueurs d’Austerlitz et d’Eylau. Il suffit d’indiquer les effets de « l’abus des spiritueux que l’homme ne fait que trop » dit M. Michelet, pour en faire comprendre les dangers. Les tempéraments sanguins se montrent bruyants, tapageurs, jaloux ; les pléthoriques sont exposés à l’assoupissement, aux étouffements, au crachement de sang, à l’apoplexie. Les bilieux deviennent disputeurs, colères, intraitables ; les mélancoliques, entêtés, capricieux, taquins, vindicatifs. Le docteur Fossati va jusqu’à dire que certains buveurs sont « cruels ou furieux. » Le docteur Nysten, dans son Dictionnaire de médecine, signale la mort comme une des conséquences de l’ivresse. L’horrible œnomanie (delirium tremens), si bien décrite en France par le docteur Rayer et en Angleterre par le docteur Sutton, n’est-elle pas un des résultats d’habitudes qui, en Amérique, ont détruit des populations entières ?
La débauche n’est pas une cause moins active de l’abrutissement du sexe masculin. Il n’est pas nécessaire d’être docte pour savoir qu’elle a dégradé la société helléno-romaine, et qu’elle l’a livrée sans défense aux mains des barbares. Sans affecter d’abord au même degré l’intelligence que la table et l’ivresse, elle devient, selon le docteur Virey, bien autrement dangereuse. « Rien, dit ce savant médecin, rien ne mine et n’atrophie davantage l’économie animale. Tout l’appareil nerveux succombe, appauvri, desséché par une vieillesse anticipée… Une incurable faiblesse, résultat de l’épuisement, avilit les caractères ; rien ne les rend plus lâches… Tous les observateurs ont remarqué que l’impudicité chez les Tibère, les Caligula, etc., était toujours la compagne de la cruauté, de la duplicité, de la perfidie. »
Les réflexions du savant auteur de la Femme, les remarques du docteur Fossati sur l’ivresse, suffisent pour prouver que supposé que la « crise sacrée » affaiblisse momentanément l’intelligence et l’énergie morale de notre sexe, elle n’aura jamais les inconvénients des penchants grossiers qui, pareils à une aveugle fatalité, poussent tant d’hommes à s’abandonner à leurs instincts, sans souci de leur dignité et de leur santé. Il en résulte que, malgré le sentiment du juste, dont M. Proudhon fait un privilége de son sexe, la statistique prononce constamment en faveur du nôtre. En voulez-vous une preuve ? Sur le compte général des crimes et délits, vous ne trouvez que 17 femmes sur 100 hommes. Encore « nombre de ces crimes ou délits des femmes sont forcés » ajoute M. Michelet.
La psychologie, dit-on, n’est pas plus favorable aux femmes que la physiologie. S’agit-il de philosophie ? elles ne peuvent comprendre les idées générales ; en littérature, elles ne réussissent que dans un genre fort inférieur, le roman ; elles ne montrent aucune aptitude pour l’histoire ou pour la politique ; les frivolités dont se compose la vie du monde sont le seul aliment en rapport avec la faiblesse de leur intelligence.
Au moyen âge, lorsque les paysans croupissaient dans l’ignorance, il est probable que du haut des donjons féodaux, de fiers barons, dans les courts moments de loisir que leur laissait une guerre perpétuelle — « on s’aime beaucoup dans les siècles de foi, » — faisaient de magnifiques considérations sur l’esprit épais des manants et des vilains. Le prophète assez hardi pour annoncer que de cette vile engeance sortirait la bourgeoisie d’Allemagne, de France et d’Angleterre, que de cette caste dédaignée naîtraient les Luther, les Calvin, les Zwingli, les Bayle, les Lessing, les Voltaire, les Kant, les J.-J. Rousseau, etc., un tel prophète eût été accueilli comme le dernier des insensés. La condition de la femme moderne est sans doute meilleure que la position des serfs du moyen âge ; mais, en matière d’instruction on la traite dans plusieurs pays comme un véritable paria. S’agit-il de religion, on lui réserve les plus insipides légendes, les maisons qui circulent dans l’air, les capucins volants, les révélations des nonnes hystériques, etc. Le nom même de philosophie est prononcé devant elle avec les précautions les plus risibles. Elle ne connaît pas mieux les lois du monde et de la nature qu’au temps où Galilée subissait à genoux les remontrances de la sainte inquisition. La véritable histoire étant une science qui suppose des discussions philosophiques, on la renvoie au R. P. Loriquet et à ses innombrables imitateurs. Comme on travaille de plus en plus à l’éloigner de la sphère politique, il ne serait pas extraordinaire qu’elle y devînt à peu près étrangère. Or, si parmi cette multitude de jeunes gens qui se pressent chaque année dans les universités germaniques ou italiennes et dans les facultés françaises, il se trouve tant d’esprits bornés, incultes, incapables de prendre part à la tâche glorieuse que le genre humain accomplit, comment les filles, privées de toute instruction sérieuse, absorbées par les seuls soins qu’on leur permette, tout en leur reprochant de s’y livrer, comment les filles pourraient-elles prétendre à rivaliser avec les philosophes et avec les savants ?
Après avoir montré qu’on n’a guère le droit de faire un reproche à notre sexe de son incapacité en matière philosophique et théologique, il est essentiel de remarquer que les « idées générales » et la science nommée « philosophie » par bien des gens doivent être soigneusement distinguées. Discourir sur la sagesse et sur Dieu, peut sembler au premier coup d’œil une chose simple, mais n’est en réalité qu’un prétexte pour entasser divagations sur divagations et armer les unes contre les autres les diverses fractions de l’espèce humaine. Un philosophe bouddhiste qui, à l’ombre du palais de Bouddha incarné dans le pape de Lahsa, passe sa vie à étudier les « dix-huit espèces de vide » doit dédaigner profondément une Thibétaine qui s’occupe du soin de son ménage et de l’éducation de ses enfants. Les « penseurs » et les théologiens occidentaux qui s’irritent de l’opposition permanente que notre bon sens oppose souvent à leurs rêveries, n’appellent-ils pas impuissance un juste sentiment des limites de l’intelligence humaine ? Le plus grand logicien des temps modernes, la gloire de l’Allemagne, Emmanuel Kant, n’a-t-il pas prouvé dans la Critique de la raison pure que toutes les prétentions des métaphysiciens seraient toujours rendues vaines par la constitution même de notre esprit ? Au fond, les philosophes les plus pénétrants dont se glorifie la « grande nation » ne sont pas d’un autre avis. Au XVIe siècle, Montaigne oppose un doute prudent au dogmatisme des fanatiques de toutes les sectes. Au XVIIe, dans son célèbre Dictionnaire, Bayle semble un précurseur de Kant. Au XVIIIe, Voltaire, le plus français de tous les écrivains de son pays, ne se lasse pas de dire qu’il regarde la métaphysique comme absolument impuissante, tout en réservant plus explicitement que Montaigne et Bayle les droits de la « raison pratique. » De ses romans seuls, on pourrait tirer une multitude de citations. Le philosophe français le plus distingué du XIXe siècle, Jouffroy, est arrivé, à la fin de sa carrière, à des conclusions absolument semblables[2]. Un savant éminent, M. Berthelot, professeur de chimie organique au collége de France, n’a fait que résumer la vraie tradition de son pays, lorsqu’il a dit dans la Revue des Deux Mondes : « La métaphysique renferme un certain ordre de réalités, mais qui n’ont pas d’existence démontrable en dehors du sujet. » Quant à la Grande Bretagne, la prudence de l’école écossaise ne permet guère à ses philosophes de sortir du cercle de la psychologie expérimentale.
Je me donnerais une tâche trop aisée en parlant de la théologie. Si l’on a le droit de rire des caloyers byzantins discutant sur la lumière du Thabor pendant que le bélier des Turcs battait les portes de Constantinople, que faut-il penser de ces esprits mal faits qui ont mis l’Occident en feu par leurs discussions acharnées sur la prémotion physique, la grâce coopérante, suffisante, congrue, nécessitante, etc., et sur tant d’autres sujets bien dignes d’occuper l’oiseuse activité des péripatéticiens du moyen âge ?
Conclure du peu de penchant que les femmes ont, en général, à s’occuper de problèmes trop souvent insolubles, — quand ils ne sont pas absurdes, — qu’elles sont dénuées du véritable esprit scientifique, de cet esprit qui, laissant de côté l’autothéisme, le dualisme, le panthéisme, le molinisme, le congruisme, etc., recherche depuis Galilée et depuis Bacon à se rendre compte des lois de la nature et de l’histoire, serait une étrange manière de raisonner ! M. Michelet lui-même convient que notre sexe est doué d’une sagacité et d’une patience exceptionnelles quand il faut découvrir les mystères du monde visible. La marquise du Chastelet n’a-t-elle pas révélé à la France le système du grand Newton ? Sophie Germain, l’auteur des Recherches sur la théorie des surfaces élastiques (1820), n’a-t-elle pas trouvé les lois des vibrations de ces lames, et n’a-t-elle pas été couronnée par l’Institut de France ? Une dame de Genève, madame Huber (Aimée Lullin) n’a-t-elle pas contribué aux admirables découvertes de son mari sur la monarchie des abeilles ? Les Italiennes n’ont-elles pas brillé par leur érudition ou leur capacité scientifique dans les universités renommées de Bologne et de Padoue ? De nos jours, l’étude des sciences attire de plus en plus les femmes. Miss Martineau a obtenu de véritables succès dans l’économie politique, et le Journal des économistes, publié à Paris, compte parmi ses collaborateurs plusieurs femmes, telles que mademoiselle Royer, qui a publié un livre sur l’impôt et traduit le fameux ouvrage de Darwin sur l’origine des espèces. M. Michelet rappelle avec quel bonheur madame Pouchet, femme de l’illustre physiologiste, a travaillé avec son mari à découvrir les principes de l’ovologie et de la génération. Madame Somerville, dont les écrits ont été traduits en italien par madame Pepoli, occupe le premier rang parmi les physiciens et les astronomes. Dans les sciences historiques, notre sexe emploie déjà une pénétration naturelle, qui ne s’exerçait autrefois que dans le domaine des fictions, à étudier le génie des peuples lointains ou les annales de notre Europe, et il suffit de citer les noms d’Ida Pfeiffer et de miss Strickland.
On refuse encore plus obstinément au sexe féminin l’esprit politique que l’intelligence des questions scientifiques. Aussi plusieurs États interdisent-ils aux femmes, comme incapables de gouverner, le droit de porter la couronne. Or, dit Fourier, « une chose surprenante c’est que les femmes se soient montrées toujours supérieures aux hommes quand elles ont pu déployer sur le trône leurs moyens naturels, dont le diadème leur assure un libre usage. N’est-il pas certain que sur huit souveraines, libres et sans époux, il en est sept qui ont régné avec gloire, tandis que sur huit rois, on compte habituellement sept souverains faibles ? » Après avoir cité l’exemple de la grande Élisabeth, de Marie-Thérèse, de Catherine II, Fourier ne se refuse pas cette épigramme d’un sens profond : « N’a-t-on pas vu vos prétentions de supériorité confondues par Catherine qui a foulé aux pieds le sexe masculin ? En instituant des favoris titrés, elle a traîné l’homme dans la boue, et prouvé qu’il peut, dans la pleine liberté, se ravaler lui-même au dessous de la femme, dont l’avilissement est forcé et par conséquent excusable ? »
Il est certain que des souveraines telles que Berthe de Bourgogne, Isabelle Ire d’Espagne, Marguerite de Danemark, Catherine II de Russie, Élisabeth d’Angleterre, Pulchérie de Constantinople, Hélène de Serbie, Marie-Thérèse d’Autriche, Thamar de Géorgie, Ulrique de Suède, Hedwige de Pologne, etc., ont gouverné leurs États de façon à rendre fort contestable l’incapacité politique de leur sexe. J’ai raconté le règne de quelques-unes de ces femmes illustres dans la Pandore et dans les Femmes en Orient, et je crois avoir prouvé qu’elles méritent la place élevée qui leur a été accordée par l’histoire.
J’arrive enfin à l’objection la plus populaire, l’incurable frivolité de la femme, qui la rend amoureuse des vains hochets et des distinctions puériles. Pour ce qui regarde le passé, je me contenterai de renvoyer au Bourgeois gentilhomme. Molière, qui assurément n’est pas épris des « femmes savantes, » qui conserve une partie des préjugés de ses « pères, » Molière a cependant opposé le bon sens pratique de madame Jourdain et de sa servante aux folles manies du prédécesseur de Joseph Prudhomme. En devenant M. Prudhomme, M. Jourdain est-il changé ? N’a-t-il pas, au commencement du siècle, quitté avec l’empressement le plus grotesque, la carmagnole et le bonnet rouge du jacobin, pour baiser la mule de Pie VII, se transformer en « baron de l’empire et en chevalier de la Légion d’honneur ? » De nos jours, après avoir fait de magnifiques discours dans les chambres de Louis-Philippe sur la fameuse maxime « le roi règne… et ne gouverne pas, » sur le jésuitisme et les libertés gallicanes, sur les beautés des Mystères de Paris et du Juif Errant, n’est-il pas devenu un fougueux apologiste du « principe d’autorité, » un dévot intraitable, un défenseur acharné de « la religion, de la famille et de la propriété ? » Ses dignes fils ont couvert le monde latin de leurs florissants rejetons, et pour un morceau de ruban, combien ne vendraient pas vingt fois la conscience, la justice, la patrie et la liberté, même quand il a été porté par le « commandeur » Marquez, cet odieux instrument des cléricaux mexicains, ce bourreau de Tacubaya, si bien peint par M. Jules Favre dans la discussion de l’adresse de 1863 ! Celui qui peut pendre à son cou une plaque de métal, regarde avec dédain l’infortuné qui la porte à la boutonnière ; le grand cordon méprise souverainement le grand officier, ce qui ne les empêche pas de former un chœur pour appeler crétins « les hobereaux » qui regrettent les priviléges du moyen âge ! La police française est fort embarrassée du trafic qu’on fait du Christ du Portugal, parce que le ruban est de la même nuance que la Légion d’honneur ! Le sexe qui consume son activité dans de pareils soucis nous nomme dédaigneusement « sexe frivole, » et, à cause de cette frivolité, nous déclare indignes de l’égalité devant la loi ! Encore s’agit-il des gens « positifs ; » quant à ceux qui s’occupent d’idées, si vous voulez avoir une idée des questions qui absorbent leur intelligence, lisez les Esprits et leurs manifestations fluidiques et les Mœurs et pratiques des démons ou esprits visiteurs !
Les anciens législateurs s’occupaient plus volontiers de démontrer que la mère était inférieure au père, que d’établir des comparaisons entre l’esprit d’un garçon et l’intelligence d’une fille. La physiologie était déjà invoquée dans cette question, dont les conséquences n’échappaient à personne, comme un argument sans réplique, pour démontrer combien la dignité du père est supérieure à celle de la mère. Toutes les fois qu’il s’agit de ces théories qui nous sont justement odieuses, il faut remonter au chef-d’œuvre de l’orgueil théocratique, à la législation que les brahmanes de l’Inde présentent encore comme une révélation du Ciel. C’est la source de toutes les extravagances qu’on retrouve plus ou moins partout, même chez les nations qui se croient entièrement pures de l’esprit asiatique. Or que dit le Manava-Dharma-Sastra sur le rôle du père et de la mère ? « La mère n’enfante pas, elle porte. » (Liv. IV. v. 20-29.) En vertu de ce beau principe, de même que la terre ne donne que ce qu’elle a reçu, ainsi la femme n’a aucune influence sur le tempérament et le caractère de l’enfant qui se développe dans son sein. Le législateur hindou est donc d’avis « que le fils naît toujours doué des qualités de celui qui l’a engendré. » Cette idée semblait tellement inattaquable, que la Grèce, mère de toutes les libertés, pensait comme l’immobile Asie. « Le père seul est créateur, » disait Aristote, le représentant de la science hellénique. L’oracle du catholicisme, Thomas d’Aquin, qui copie perpétuellement Aristote, n’avait garde de s’écarter d’une théorie si conforme aux instincts despotiques de la théocratie. Non seulement le « docteur angélique » s’en servait pour abaisser la dignité sacrée de la mère, mais pour faire au plus pur des amours une blessure incurable : « Le père, disait-il, doit être plus aimé que la mère, attendu qu’il est le principe actif dans la génération, tandis que la mère est le principe passif. »
Il était réservé à la science moderne, non seulement de nous justifier de l’accusation « d’impureté » que l’ignorante Asie et la théologie du moyen âge, bien digne de la prendre pour guide, faisaient peser sur notre sexe, à cause de phénomènes dont elles ne se rendaient pas compte ; mais de rendre à la mère les prérogatives dont son cœur est encore plus jaloux que son intelligence. Le dogme brahmanique avait dit : « L’homme est la graine, la femme est le champ. » La science affirme, au contraire, avec Auguste Comte, peu suspect d’être un « femmelin, » que le rôle de l’homme dans la génération se borne « à l’éveil du germe. » Comte en est tellement convaincu, qu’il va jusqu’à dire que « l’utopie de la vierge mère » deviendra une réalité (Catéchisme positiviste, 241). L’étrangeté même de ces idées atteste la réaction qui s’est faite dans l’esprit des savants contre les vieilles théories physiologiques. Ces savants s’étonneraient fort d’entendre M. Proudhon prétendre avec les brahmanes, que la femme « est un réceptacle pour les germes que l’homme seul produit, un lieu d’incubation comme la terre pour le grain du blé. » Sauf les « semences de riz et de sésame » qui sont remplacées par le « grain de blé, » cette formule est complétement brahmanique.
Quant à « l’inertie » du « champ auquel on confie les graines mûres » (Manava-Dharma-Sastra), elle est absolument démentie par les recherches des plus illustres physiologistes. Grâce à vingt-cinq années d’observations patientes, l’illustre auteur du Précis d’anatomie transcendante a démontré que loin que le sein maternel reçoive l’être tout créé, la mère assiste l’enfant dans l’acquisition de chacun de ses organes, qu’elle l’élève, par des transformations merveilleuses, des plus bas degrés de l’existence jusqu’à la dignité d’être humain, enfin qu’elle a une part au moins égale à celle du père dans la création de la postérité.
Les ingénieuses recherches de M. Mathieu ont confirmé les découvertes de M. Serres. L’auteur des Études cliniques sur les maladies des femmes, prouve que toute l’histoire du règne animal et végétal atteste l’importance du rôle de la mère. Du croisement du cheval et de l’ânesse résulte le bardeau, qui tient plus de l’âne que du cheval. Si, au contraire, on croise un âne et une jument, on obtient le mulet qui ressemble plus au cheval qu’à l’âne. Dans les fleurs hybrides, obtenues par le croisement de deux espèces différentes du même genre, presque toujours la fleur hybride reproduit le type maternel de préférence au type paternel.
Ne vous étonnez pas de me voir insister sur ce point. Dans la science antique, le rôle assigné à la mère était la conséquence logique des opinions du temps. Nous verrons plus tard, si dans la famille moderne la mère occupe une place en rapport avec l’état actuel des connaissances humaines.
Vous avez peut-être éprouvé beaucoup de surprise en voyant des démocrates fort avancés reprendre des thèses qui remontent aux époques qui, d’ordinaire, n’excitent pas leur admiration. L’état des esprits en France vous fera comprendre ce peu de sympathie que la femme inspire à une fraction du parti démocratique. « Les filles de France, dit un des personnages que M. Michelet met en scène dans la Femme, sont élevées à haïr et à dédaigner ce que tout Français aime et croit. Par deux fois, elles ont embrassé, lâché, tué la révolution : premièrement au XVIe siècle, lorsqu’il s’agissait de la liberté de conscience ; puis à la fin du XVIIIe pour la liberté politique. Elles sont vouées au passé, sans trop savoir ce que c’est. Elles écoutent volontiers ceux qui disent avec Pascal : « Rien n’est sûr, donc croyons l’absurde. »
Le Français qui parle dans ce passage, se laisse entraîner à des exagérations, dont M. Michelet ne prendrait pas, j’aime à le croire, la responsabilité. S’il est évident, par exemple, que « tout Français » s’est montré dévoué à la cause libérale, comment expliquer la Marseillaise flétrissant
Tous ces traîtres qui, sans pitié,
Déchirent le sein de leur mère ?
Comment expliquer la chouannerie, la Vendée, la terreur blanche, les « héros » de Castelfidardo, le triomphe du monachisme renaissant ? J’ajouterai que, sans doute, la liberté religieuse et la liberté politique doivent immensément à la réforme et à la révolution française, mais que la race des dictateurs, trop commune chez les Latins, pouvait empêcher les meilleurs esprits d’apercevoir les conséquences assez lointaines de ces grandes transformations de l’Occident. En voyant Calvin brûler Servet, couper la tête aux libres penseurs flétris du nom de libertins, inaugurer les noyades ; en voyant les Danton, les Robespierre et les Marat, substituer au terrorisme du pouvoir absolu une sanglante dictature, les Françaises qui, on l’avoue, avaient d’abord « embrassé » le parti des novateurs, pouvaient éprouver quelque envie de « lâcher la révolution. »
Le zèle que j’ai pour la vérité m’oblige à convenir que les circonstances sont bien changées, et que le dévoûment d’une partie des femmes de France au clergé catholique doit inspirer à toutes les fractions du parti libéral français les plus sérieuses inquiétudes, inquiétudes dont l’éminent historien s’est fait l’organe. Mais il me semble qu’il eût été équitable de bien distinguer les temps et les pays et de ne pas adresser à la « femme » des reproches qu’on destine secrètement aux Françaises et surtout aux Françaises de la seconde moitié de notre siècle. Est-ce que les Prussiennes, les Suédoises, les Anglaises, les Roumaines, les Hollandaises, etc., ont le moindre penchant pour le jésuitisme ? J’irai plus loin. Les femmes sont-elles, en France, aussi responsables qu’on le prétend d’une situation dont je ne veux dissimuler ni la gravité, ni les dangers ? Ont-elles fait la loi qui livre une partie de sa jeunesse aux congrégations religieuses ? Faut-il leur attribuer tant d’actes auxquels elles n’ont pu prendre aucune part, actes qui ont rendu une apparence de vie aux idées et aux institutions du passé ? Tous les partis ne s’accordent-ils pas, — sauf un groupe d’esprits intelligents et sérieux, — à soutenir qu’elles doivent être élevées dans les croyances du moyen âge ? En ce temps de suffrage universel, on n’ose plus dire que les plus grossières superstitions sont « bonnes pour le peuple, » mais on continue de les trouver excellentes pour les femmes. Si les Français n’ont pas su imiter la prudence virile des peuples qui marchent aujourd’hui à la tête de la civilisation, est-il juste qu’ils accablent de leurs anathèmes des compagnes dont le plus grand travers est de partager, avec une confiance aveugle, les entraînements qui les disposent eux-mêmes, à certaines époques, à renoncer aux plus précieuses conquêtes de leurs pères, à croire « l’absurde, » sous prétexte que rien n’est sûr ?
Dans un temps où M. Michelet n’avait pas encore adopté les idées de l’auteur de la Justice, il se montrait plus impartial : « L’homme, disait-il alors, n’est pas innocent de ce qu’il souffre aujourd’hui, il faut aussi qu’il s’accuse. Dans ce temps de concurrence ardente et d’âpres recherches, impatient chaque jour d’avancer vers l’avenir, il a laissé la femme en arrière. Il s’est précipité en avant, (écrit en 1844) et elle, elle a reculé… Que cela n’arrive plus. » (Le Prêtre, la Femme.)
Le meilleur moyen d’empêcher les femmes de « reculer » est-il de soutenir une théorie, qui non seulement est de nature à révolter leur légitime amour-propre, mais qui leur est plus défavorable que la doctrine catholique elle-même ? Ne seront-elles pas entraînées à regarder l’Église comme supérieure à la philosophie, tant qu’on s’obstinera à leur montrer dans cette philosophie une ennemie de leurs droits et de leur dignité ! La théorie du péché originel, telle que saint Augustin l’a tirée de la Genèse, n’a pas pour nous les mêmes inconvénients que certains systèmes beaucoup trop propres à exalter l’orgueil masculin. Sans doute, à cause de la désobéissance de la mère des vivants, l’homme « dominera » sur la femme. (Genèse, III, 16.) Mais cette domination est le résultat d’une faute dont aucune femme de notre temps n’est assurément coupable, et le châtiment infligé aux filles d’Ève par un décret insondable de Jéhovah, n’a pas empêché le Verbe divin de s’incarner dans le sein d’une fille d’Ève. La chute que l’Église nomme elle-même « une heureuse faute » puisque sans elle l’incarnation n’eût pas eu lieu, la chute a été tellement réparée par la rédemption, que Marie est devenue, à la place de la compagne d’Adam, le type vénéré de la femme. En prenant place sur les autels de l’Église catholique et de l’Église orientale, au dessus de tous les saints, elle atteste la régénération de notre sexe. La religion nouvelle qui proclame l’égalité des âmes, est tellement d’accord sur ce point avec Platon et avec la Grèce idéaliste, — M. Proudhon ne lui en fait pas un mérite, — qu’elle est obligée d’avouer « qu’en Jésus-Christ, il n’y a ni homme ni femme. » Si, obéissant à sa double origine sémitique et hellénique, elle garde dans son sein plus d’une tradition asiatique mêlée à de plus hautes aspirations ; si, reniant une partie des doctrines de son fondateur, elle a plus d’une fois, comme je l’ai constaté moi-même, préféré la théologie du Manava-Dharma-Sastra à la doctrine évangélique, elle n’a pu dénaturer assez complétement les enseignements d’un maître qui a associé les femmes à sa prédication (Marie de Cléophas, les sœurs de Lazare, Jeanne, femme de Chuzas, etc.,) pour en être venue à professer des théories qui feraient de la femme une « espèce inférieure. »
Quand même l’Église d’Orient et l’Église d’Occident oseraient soutenir une pareille doctrine, la vérité n’en triompherait pas moins, les grandes idées n’étant plus aujourd’hui le patrimoine exclusif des Églises. Mais la plus arriérée des communautés qui invoquent le nom de Jésus, refuserait certainement d’adopter comme l’expression de sa foi, une théorie qui appliquerait à notre sexe les principes dont les planteurs du Sud se servent, aux États-Unis, pour concilier l’esclavage avec la démocratie. Si cette unanimité des chrétiens est un des résultats de « l’idéalisme » platonicien, bénis soient encore une fois et Platon et la Grèce, d’avoir inspiré à l’Occident une de ces pensées généreuses qui, il faut l’espérer, empêcheront la démocratie européenne de tomber dans l’abîme où le dédain de l’égalité et de la justice, a précipité les citoyens de la grande république américaine !
Cette espérance me semble d’autant mieux fondée, que l’esprit de 1789 porte à donner à la justice une autre base que les hypothèses de M. Proudhon. Quand il s’agit d’équité, la France n’a pas l’habitude de faire dépendre les droits des facultés. Autrement aurait-elle accordé à la multitude encore si grossière du XVIIIe siècle, le privilége d’être devant la loi l’égale du prêtre et du gentilhomme ? Aurait-elle, ce qui est plus frappant encore, concédé le titre de citoyen aux hommes de couleur, qui vivent sur son territoire ? « Je suis pour les blancs, disait à son conseil d’État Napoléon Ier, parce que je suis blanc. Je n’ai que cette raison-là à donner, et c’est la bonne. » La France libérale a, au contraire, trouvé cette raison fort indigne d’elle, et, renonçant au droit de la force, elle a ouvert la cité aux noirs et aux mulâtres. Voulant effacer jusqu’aux dernières traces de la vieille inégalité, elle a, par l’établissement du suffrage universel, donné les droits politiques les plus étendus aux ouvriers, aux paysans, aux mendiants, même à ceux qui ne comprennent pas la langue, qui ne parlent qu’un patois inintelligible, qui ne savent pas signer leur nom. Aujourd’hui elle appelle au scrutin une foule illettrée de Bas-Bretons, de Basques, de Berrichons, etc., qui décident souverainement des plus grands intérêts du pays. On dirait qu’il est impossible de pousser plus loin le zèle pour l’égalité, si la condition de la femme française ne faisait pas le plus éclatant contraste avec toutes les lois qui règlent la situation du sexe masculin. M. Proudhon et ses imitateurs espèrent que la prétendue infériorité de la femme fournira un prétexte pour maintenir ce contraste.
Pour moi j’ai une meilleure idée du génie libéral de la France.
Dora d'Istria