Sommaire de la lettre
La femme chez les Étrusques et chez les Romains. — Romaines et Athéniennes. — Décadence de la civilisation antique. — Renaissance de la liberté en Italie. — Les Italiennes du moyen âge. — La comtesse Mathilde. — Chinzica. — Adélaïde de Suse. — Éléonora d’Arborea. — Marzia Ubaldini. — Caterina Appiani-Orsini. — Orsina Visconti-Torelli. — Les derniers jours des républiques. — Patriotisme des républicaines. — Les femmes de Pise, de Florence et de Sienne. — Les poetesse du XVIe siècle. — Vittoria Colonna. — Gaspara Stampa. — Veronica Gambara. — Tullia d’Aragona. — Activité littéraire des Italiennes de cette époque. — Les Italiennes protestantes. — Olympia Morata. — Les femmes de Lucques. — L’Italie sous les gouvernements absolus. — Les Italiennes dans les universités. — L’université de Bologne. — Gaetana Agnesi. — Laura Bassi. — Clotilde Tambroni. — Maria Dalle Donne. — L’université de Padoue. — Novella d’Andrea. — Elena Cornaro Piscopia. — L’université de Brescia. — Laura Cereta-Serina. — La Sapienza de Rome et Martha Marchina. — Pellegrina Amoretti et l’université de Pavie. — La Napolitaine. — M. A. Ardinghelli et l’Académie des sciences de Paris. — Apologie des femmes par les Italiennes. — Isotta Nogarola. — Luisa Bergalli. — Lucrezia Pico-Rangoni. — Angelica Tarabotti. — Les artistes. — Madonna Properzia dei Rossi. — Elisabetta Sirani. — Autres peintres de l’école de Bologne. — Premiers symptômes du réveil de l’Italie. — Alfieri et la comtesse d’Albany. — Les républicaines de Gênes et l’insurrection de 1746. — La révolution française. — Chute et rétablissement des Bourbons à Naples. — Supplice d’Éléonora Fonseca et de Luisa di San Felice. — Les insurrections de 1821 et de 1848. — La princesse de Belgiojoso. — Anita Garibaldi. — Emilia Manin. — Les poetesse du XIXe siècle. — Maximina Rosselini. — Madame Laura Mancini. — Giuseppina Turrisi-Colonna. — Giannina Milli et les improvisatrices. — La philosophie. — La marquise Florenzi-Waddington. — Les artistes. — La sculpture. — Marcello. — L’art dramatique. — Madame Ristori. — Les cantatrices. — Obstacle à la renaissance intellectuelle de l’Italie. — Les couvents et les nonnes. — Les nonnes et l’instruction dans les Deux-Siciles, à Rome, en Toscane et en Sardaigne. — Les écoles dans le royaume Lombardo-Vénitien. — Lutte du royaume d’Italie contre la fainéantise monacale et contre l’ignorance. — Puissance des vieilles superstitions. — La patiente de Capriana, ses historiens et la science médicale. — Tentatives faites pour relever la condition des femmes. — Les anciens codes italiens et le code autrichien. — Projet de code civil. — Déclarations libérales du projet. — Objections de MM. Gabba et de Rossi.
La civilisation italienne n’est pas comme la civilisation française une œuvre relativement récente. Cette civilisation est la plus ancienne de l’Occident, et la Péninsule avait déjà fait d’immenses progrès, lorsque les Celtes erraient dans leurs forêts et les Germains dans leurs marécages. Les origines d’une société qui devait dominer l’ancien monde, sont assez diverses. Avant de recevoir des Romains une puissante unité, l’Italie se montre à nous partagée entre différentes races. Les Pélasges, dont les débris subsistent encore en Albanie et qui ont joué un si grand rôle dans l’Asie Mineure et en Grèce avant les Hellènes, occupèrent, dans des siècles bien antérieurs à notre ère, les campagnes italiques, qu’ils ont couvertes de constructions dont j’ai admiré les ruines gigantesques. Mais cette nationalité puissante eut partout une tragique destinée. Lorsque Rome commença contre ses voisins la lutte qui devait lui assurer l’empire de la presqu’île, les Étrusques étaient au centre ; les Celtes, au nord ; les Hellènes, au midi. Chez les Étrusques, dont Rome reçut son culte, le droit social avait pour base la religion, et ces idées durent exercer une sérieuse influence sur la vie des Romains. Aux yeux de l’Étrurie, le propriétaire souverain, fils de la terre, intermédiaire entre la divine nourrice du genre humain et les dieux, est dieu lui-même pour sa famille. Mais il ne la condamne pas à une captivité déguisée. Femmes, enfants, esclaves se réunissent autour de lui près du foyer. Dans les banquets, qu’on voit sur les peintures de vases, les femmes siégent à côté des hommes. Les Étrusques n’ont point de gynécée, et la société occidentale est née dans l’atrium.
Sous les rois et dans les premiers temps de la république, Rome s’attacha fortement à ces antiques traditions. M. Michelet a parfaitement démontré dans son Histoire romaine que malgré la confarreatio, le père de famille était « un dieu vivant pour sa femme ; » qu’il était son maître et son juge ; qu’il pouvait « la mettre à mort pour les fautes les plus légères, pour avoir volé les clefs et bu du vin. »
Dans la cité, les femmes et les enfants n’existaient pas plus que dans la famille. Les « pères » (patres) parlaient au nom de la force et des dieux, et leur parole était à la fois la loi de la famille et la loi de l’État. Quand je parle du « père, » il s’agit du patricien et nullement du plébéien, dont l’émancipation fut comme celle de la femme une conquête du temps.
Les relations de la république avec la Grèce ne tardèrent pas à apprendre à ces fiers Romains que la condition de leurs compagnes laissait beaucoup à désirer. On prétend que les décemvirs, avant de rédiger la loi des douze tables, allèrent en Grèce et à Athènes pour étudier la législation. Ils durent s’apercevoir que les Athéniennes avaient dans leurs époux un protecteur plutôt qu’un maître. La femme apportant une partie de sa fortune dans la maison conservait une certaine indépendance. La séparation était facile. La femme pouvait accuser le mari comme le mari pouvait accuser la femme. Si l’on ne trouve pas dans les douze tables l’influence de pareils exemples, ils devaient agir avec le temps sur la cité romaine. M. Amédée Thierry a montré dans son Tableau de l’empire romain comment à chaque progrès de la législation correspond une amélioration dans la condition des femmes.
La Grèce ayant donné à l’Europe la philosophie, il ne manque pas de gens aujourd’hui pour lui reprocher d’avoir ruiné la famille romaine. M. Proudhon lui-même se montre fort irrité contre l’idéalisme platonicien. Qu’il me permette de le renvoyer à M. Michelet. L’historien de la république romaine a démontré qu’elle a été corrompue par le monde barbare, par la voluptueuse Asie, par la servile Afrique, que Pline nomme la « terre des monstres. » Les superstitions asiatiques et africaines pouvaient-elles maintenir dans les âmes le devoûment à la patrie et à la liberté ? Un texte de Velléius Paterculus prouve que les femmes résistèrent plus longtemps que les hommes au progrès de la dépravation : « Il y eut, dit-il en parlant des proscriptions, beaucoup de fidélité dans les femmes, aucune dans les fils ! »
Le despotisme des Césars acheva, — malgré la résistance du stoïcisme emprunté à la Grèce, — l’œuvre des religions corruptrices, et lorsque les barbares arrivèrent en Italie, ils ne trouvèrent plus qu’un cadavre de peuple.
Je ne vous raconterai pas l’histoire de la renaissance de la liberté en Italie. Cette glorieuse histoire montre combien sont exposés à l’erreur les prophètes qui se hâtent, comme le docteur Gervinus, de prédire la mort des nations latines. Après des siècles de désastres, après tant de cruautés et d’infamies qui avaient souillé le règne des Césars, après les scandales qui, au temps des Marosia et des Théodora avaient déshonoré pour toujours la théocratie papale, héritière de l’empereur souverain pontife (pontifex maximus), on vit dans les républiques du moyen âge la nature humaine s’élever à une hauteur qu’elle n’avait pas atteinte depuis le siècle de Périclès. Les lettres et les arts, enfants de la liberté, couvrirent de gloire les noms de Florence, de Pise, de Sienne, de tant d’autres cités où le patriotisme et la vive intelligence des Italiens brillèrent d’un éclat sans égal. Les sciences elles-mêmes prirent part à cette résurrection universelle. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire l’Histoire des sciences mathématiques en Italie par Libri.
Des Alpes aux extrémités de la Sicile, des femmes héroïques méritèrent d’être placées à côté des Lucrèce, des Clélie et des Cornélie. Les services que la comtesse Mathilde a rendus au pouvoir temporel des papes ont trop disposé certains historiens du moyen âge italien à s’occuper exclusivement de l’enthousiaste amie de saint Grégoire VII. D’autres montrèrent une plus grande énergie, sans que les Italiens puissent leur adresser les reproches que mérite le zèle aveugle de Mathilde pour une cause qui ne saurait être celle de la patrie italienne. L’héroïne Chinzica, une vraie Jeanne Hachette, arracha Pise à la fureur des Arabes (1005) ; Adélaïde, marquise de Suse, morte en 1091, doit être regardée comme la véritable fondatrice d’un État destiné à devenir de nos jours le royaume d’Italie ; la brave Éléonore d’Arborea, l’Italienne la plus fameuse du XIVe siècle, donna à la Sardaigne un code (la Carta di Logu) fort libéral pour cette époque ; Marzia Ubaldini, en 1357, défendit courageusement Rocca di Cesena contre les armes du cardinal espagnol Albornoz, légat d’Innocent IV ; Catherine Appiani-Orsini, en 1448, résista dans Piombino au roi de Naples, Alphonse d’Aragon ; Orsina Visconti-Torelli, le 17 mars 1426, sauva Guastalla par son attitude énergique. J’en pourrais citer bien d’autres, dont vous trouverez la vie dans l’Histoire des républiques italiennes de Sismondi, livre mal composé, mais plein de recherches et inspiré par un amour sincère de l’Italie, de la liberté et de la justice.
À l’époque où le pouvoir absolu s’établissait dans tout l’Occident sur les ruines de la féodalité, les gouvernements républicains de la péninsule italique furent presque partout remplacés par des principautés qui prirent pour règle de leur politique le despotisme religieux et civil. Les femmes se distinguèrent dans plus d’une cité par l’énergie avec laquelle elles défendirent la liberté expirante. Dans les dernières années de l’indépendance, les Pisanes se signalèrent au siége mémorable de 1499, où elles se montrèrent dignes de Chinzica. Lorsque la papauté (Clément VII) et la maison d’Autriche (Charles-Quint) eurent juré la destruction des dernières franchises de Florence, les Florentines prirent une part active à la défense de cette glorieuse cité, et Sismondi n’oublie pas de dire que « les vertus patriotiques brillèrent du plus vif éclat parmi le sexe. » Une Florentine qui méritait de porter le grand nom de la patricienne dont le souvenir se rattache à la fondation de la république romaine, Lucrèce de’ Mazzanti, prisonnière des impériaux, aima mieux se noyer dans l’Arno que de se résigner à subir l’amour d’un ennemi de son pays. La mort volontaire de Lucrèce illustra les derniers jours de la liberté florentine autant que l’héroïsme de Ferduccio. Les femmes de Sienne ne furent pas moins intrépides. En 1554, Cosme Ier, grand-duc de Toscane essaya de s’emparer de la vaillante cité, au nom du chef de la maison d’Autriche. Un général français, Blaise de Montluc, s’y était renfermé avec quelques-uns de ses compatriotes. Bons juges en fait de bravoure, ces Français dont les fils devaient briser les fers de l’Italie à Montebello, à Melegnano, à Magenta et à Solferino, admirèrent le dévoûment des Italiennes. « Il me fut montré par des gentilshommes siénois, dit Montluc dans ses Commentaires, un grand nombre des gentils-femmes portant des panniers sur la tête, pleins de terre. Il ne sera jamais, dames siénoises, que je n’immortalise votre nom, tant que le livre de Montluc vivra… Au commencement de la belle résolution que ce peuple fit de défendre sa liberté, les dames de la ville se départirent en trois bandes. Ces trois escadrons (commandés par les signore Forteguerra, Livia Fausta et Piccolomini) étaient composés de 3,000 dames, gentils-femmes ou bourgeoises. » Pressée par la famine, la ville fut forcée de se rendre aux troupes de Charles-Quint. En 1557, Philippe II, successeur de Charles en Espagne, la céda à Cosme Ier. Le pouvoir absolu, substitué à la république, a ruiné ce beau pays. La population de Sienne tomba de 40,000 habitants à 6,011, et l’on porte à 50,000 le nombre des paysans qui périrent de faim, dans les combats et dans les supplices. La terre sans culture devint la proie de la mal’aria, et la stérile maremme remplaça les champs fertilisés par le bras des hommes libres.
Les Italiennes ne restèrent pas plus étrangères au mouvement intellectuel qu’aux aspirations politiques de leur pays. Elles prirent une part active à la vie littéraire, à une époque où les femmes allemandes et françaises étaient uniquement absorbées par les soins du ménage. Mais, en y réfléchissant vous ne serez pas surprise d’une situation qui contraste si tristement avec l’état de l’Italie sous les gouvernements renversés en 1859 et en 1860. L’influence du platonisme apprit de bonne heure aux écrivains de la Péninsule à regarder les femmes comme dignes de participer aux préoccupations les plus élevées de la nation. Après Dante et après Pétrarque, il était difficile de traiter comme une « espèce inférieure » les sœurs de Béatrice. Aussi la langue, fidèle miroir des opinions, a-t-elle créé une infinité de mots qui manquent en France, autrice, dottoressa, poetessa, rimatrice, pittrice, scultrice. Les Français commencent à dire « romancières ; » mais c’est la seule concession arrachée à leur langue par la puissance des faits accomplis.
Embarrassée par la multitude des faits, je me contenterai d’appeler votre attention sur le XVIe siècle « si riche en femmes illustres, » dit avec raison Rosalia Amari. Il n’est guère de cité importante qui n’ait à cette époque produit une poetessa. Naples peut citer Vittoria Colonna, Tullia d’Aragona et Isabella di Morra ; — Florence, Clarice de’ Medici-Strozzi ; — Rome, Ersilia Cortese ; — Milan, Camilla Scarampa ; — Bologne, Lucia Bertana ; — Gênes, Maria Spinola ; — Palerme, Maria Buonanno ; — Bergame, Isotta Brembati ; — Reggio, Lucrezia Bebbia ; — Modène, Tarquinia Molza ; — Brescia, Veronica Gambara ; — Padoue, Gaspara Stampa ; — Urbin, Laura Battiferi, etc. Arioste fut si frappé du mérite des nombreuses poetesse de son temps, qu’il n’hésite point à leur promettre l’immortalité dans le chant XXe de l’Orlando furioso. Ginguené, l’historien français de la littérature italienne, est également surpris de « ce nombre extraordinaire de femmes poètes. » Des recueils tels que celui de Domenichi (Rime diverse di alcune donne nobilissime, 1559) donnent la meilleure idée du talent des Vittoria Colonna, des Gaspara Stampa, des Veronica Gambara et des Tullia d’Aragona.
D’autres, plus préoccupées de questions religieuses que de poésie, prirent une part active au mouvement protestant. Oubliées dans leur patrie, elles attirent aujourd’hui l’attention des historiens étrangers, ainsi que l’attestent les ouvrages de Maccrie (Histoire de la réformation en Italie au XVIe siècle) et de M. J. Bonnet (Antonio Paleario ou la Réforme en Italie). Olympia Morata, la plus connue, Olympia qui eut l’honneur de professer dans une université allemande, a trouvé de nos jours des historiens en Allemagne, en France, en Angleterre, où madame Ottilie Wildermuth (Stuttgart, 1854), M. Muench (Freiburg, 1827), l’auteur de Selwyn (Londres, 1833) et M. Jules Bonnet (Paris, 1850) ont écrit sa vie. Un écrivain suisse, M. Eynard s’est aussi occupé avec succès des Lucquoises protestantes, dans un ouvrage intitulé Lucques et les Burlamacchi. Tout ce qui se rattache à la réformation italienne intéresse d’autant plus les esprits sérieux, que si les réformateurs latins ont eu peu d’action sur leurs contemporains, leurs doctrines sont défendues par les plus célèbres théologiens du protestantisme moderne, et les Toscans Lelio et Fausto Socino, ont aujourd’hui autant de disciples que les Luther et les Calvin. Assurément Berne ne couperait plus la tête au Napolitain Gentilis ; l’Espagnol Servet ne trouverait pas de bourreau dans cette Genève qui publie la savante Histoire des dogmes chrétiens de M. Eugène Haag (1862).
La vie intellectuelle était tellement puissante en Italie, qu’elle ne s’éteignit que lentement sous l’énorme pression d’un despotisme qui ne respectait pas plus les droits de la conscience que la liberté des citoyens. « Le XVIIe siècle, (il seicento), dit un historien de la littérature italienne, marque la décadence de la littérature et de la poésie, et sa pernicieuse influence s’étendit sur la plus grande partie du XVIIIe siècle. » Cependant, on trouve encore les noms de plusieurs femmes de lettres qui s’efforcent de résister aux progrès, chaque jour plus grands, de l’ignorance. L’histoire de quelques-unes a été résumée dans l’intéressant Calendario di donne illustre italiane, de la Sicilienne Rosalia Amari (Firenze, 1857). Mais le fait capital de cette époque est moins la publication d’un certain nombre de recueils poétiques, que la part éclatante prise par plusieurs Italiennes à l’enseignement d’universités telles que Bologne, Padoue et Pavie. Ginguené avoue naïvement que ses compatriotes ont assez de peine à voir les femmes prendre l’habit des muses pour se résigner jamais à mettre sur leur tête « le bonnet de docteur. » Il paraît que « la loi salique » s’applique à la science comme à la politique.
On n’a jamais eu en Italie ces idées empruntées au monde barbare ; car même au moyen âge on ouvrait aux femmes les chaires des universités. En effet, une tradition rapporte que dès le XIVe siècle, Dota d’Accorso professa le droit à l’université de Bologne. Au XVe, Laura Cereta-Serina est comprise parmi les professeurs de l’université de Brescia. Ces souvenirs exerçaient encore une telle influence au XVIIe et au XVIIIe siècles, qu’on n’osa point interdire aux femmes l’enseignement supérieur.
Bologne, célèbre dans les annales des sciences et des beaux-arts, possède une université qu’on fait remonter jusqu’à l’empereur Théodose le Jeune. Quoi qu’il en soit, elle jeta un grand éclat dès le XIIe siècle, à l’époque où Irnerius y professait le droit, dans la chaire qu’on prétend avoir été occupée plus tard par Dota d’Accorso. Au XVIIIe siècle, les mathématiques et la physique intéressaient beaucoup plus que le droit romain. Maria-Gaetana Agnesi, l’éternel honneur des femmes italiennes, sans négliger les sciences philosophiques, telles qu’on les comprenait alors dans son pays, tourna son immense activité du côté « de la forte réalité » où l’idée de la femme n’arrive guère, selon M. Michelet.
Née à Milan, en 1718, Gaetana donna dès l’enfance des preuves d’une capacité supérieure. À neuf ans, elle écrivait en latin un discours pour montrer le droit de son sexe aux études libérales[1]. À onze ans, elle savait le grec ancien ; à treize, elle traduisait du latin en grec, en italien, en français et en allemand les suppléments à Quinte-Curce de Freinsheim. Après avoir appris l’espagnol, elle possédait l’hébreu à dix-sept ans. Mais l’étude des langues, malgré son extrême importance, trop peu comprise dans les pays latins, n’était pour elle qu’un moyen d’initiation à des connaissances de l’ordre le plus élevé. Elle n’avait pas vingt ans qu’elle soutenait cent quatre-vingt-onze thèses de philosophie, imprimées sous ce titre : Propositiones philosophicæ. Dans les mathématiques, qui l’occupèrent après la philosophie, elle marcha de triomphes en triomphes. Les Istituzioni analitiche (1748) occupèrent tous les corps savants. Benoît XIV, pape tolérant et ami des lettres, à qui Voltaire a dédié Mahomet, appela l’auteur des Istituzioni à la chaire de mathématiques de l’université de Bologne, en lui adressant le bref le plus flatteur. Gaetana Agnesi, loin de rechercher les applaudissements et de vouloir jouir dans les cercles d’une réputation si bien méritée, avait une gravité extraordinaire, elle aimait passionnément la retraite, elle n’avait d’autres distractions que le soin des pauvres à qui elle consacra, à Milan, la fin de sa noble vie et pour lesquels elle vendit les bijoux que l’impératrice Marie-Thérèse lui avait donnés comme une preuve de son admiration.
Bologne était encore remplie du bruit de son nom, quand Duclos passa dans cette ville, où, dit-il, « il y a peu d’années, la signora Agnesi professait les mathématiques avec éclat. » Il trouva la chaire de physique occupée par Laura Bassi. « Elle parle le français, écrit-il dans son journal, et c’est en latin qu’elle donne ses leçons. » Le secrétaire perpétuel de l’Académie française aurait pu ajouter que Laura savait la langue d’Archimède aussi bien que celle de Descartes, qu’elle enseignait la philosophie en même temps que la physique. Mariée au médecin Vérati, elle s’occupa de sa famille avec autant de zèle et d’affection que la plus ignorante des matrones, et jamais ses douze enfants ne s’aperçurent que « ses baisers sentaient l’homme, » pour me servir de l’heureuse expression de M. Proudhon.
Clotilde Tambroni et Maria Dalle Donne, qui ont vécu jusqu’à nos jours, ont aussi obtenu de la même université les distinctions les plus flatteuses. Clotilde Tambroni, née à Bologne en 1768 et morte en 1817, doit être regardée comme la plus savante Italienne de notre époque. Elle apprit le latin, en prêtant l’oreille aux leçons que recevaient ses frères. Elle fit ensuite tant de progrès dans le grec ancien, qu’elle composait des vers dans cette langue, lorsqu’en 1794 elle fut appelée à l’enseigner dans l’université. Plus tard, Napoléon, lorsqu’il la rétablit dans la chaire qu’elle avait quittée à cause des agitations politiques, voulut qu’elle joignît à l’enseignement du grec l’enseignement de la littérature hellénique. Outre ses poésies grecques, Clotilde Tambroni a laissé deux discours en italien, l’un pour l’inauguration de l’université royale de Bologne en 1806, l’autre pour le doctorat de sa concitoyenne Maria Dalle Donne.
Cette dottoressa qui n’est morte qu’en 1842, était née en 1777 dans la montagne bolonaise, d’une famille de pauvres paysans. Envoyée jeune à Bologne par sa famille, qui avait été frappée de sa vive intelligence, elle y étudia le latin, la philosophie, les mathématiques, la physique, la chirurgie et la médecine. Ayant obtenu, en 1799, le titre de dottoressa, elle fut chargée en 1804 de diriger l’école des sages-femmes. Mais déjà la jalousie masculine, dénoncée par Beaumarchais, tendait (étrange progrès !) à éloigner notre sexe de professions qui ne lui avaient pas encore été interdites. Plus d’un pédant n’avait pas entendu sans envie — même dans cette Italie aux formes polies, disaient les Débats en février 1864, « les amours-propres sont féroces » — Maria Dalle Donne faire, en 1800, des dissertations scientifiques dans la grande église de Saint-Dominique, et quand, oubliant toute prétention personnelle, avec la noble abnégation d’un véritable savant, Caterzani la proposa (1802) pour la chaire de physique générale à l’université, cette démarche fut loin d’obtenir l’approbation de tout le monde, et Caterzani lui-même fut préféré à Maria Dalle Donne.
L’université de Padoue, que j’ai visitée si souvent à l’époque où un excellent frère dont le souvenir m’est resté cher, étudiait le droit dans cette ville, n’excluait pas les femmes plus que Bologne. Cette université, si célèbre pendant toute la durée du moyen âge, a compté parmi ses professeurs Novella d’Andrea et Hélène Cornaro Piscopia.
Hélène Cornaro Piscopia enseigna la philosophie, tout en écrivant avec succès sur les mathématiques, l’astronomie et la théologie. Novella d’Andrea suppléait son père dans l’enseignement du droit canon. Comme elle était aussi belle que savante, on tendait un rideau devant sa chaire, dit M. E. de Monglave, pour ne pas donner de distractions à ses auditeurs. Les portraits publiés par Thomassini dans ses Éloges des hommes illustres montrent qu’en général les Italiennes lettrées étaient bien loin d’avoir le visage disgracieux qu’on prête aux « bas-bleus. »
Afin de parler dignement des femmes de Padoue, je devrais faire un livre entier ou pour mieux dire vous traduire l’ouvrage de M. Napoléon Petrucci, delle Donne illustri di Padova (1840).
L’université de Brescia a conservé la mémoire de Laura Cereta-Serina. Appartenant à une illustre famille, Laura manifesta de bonne heure des talents exceptionnels. À dix-huit ans, elle soutenait des thèses publiques sur la métaphysique ; à vingt, elle professait à l’université, où l’on admirait ses connaissances philosophiques et théologiques, ainsi que son savoir dans les mathématiques. Elle mourut avant l’âge de trente ans, dans les commencements du XVIe siècle.
La modestie de Marta Marchina a empêché l’université de Rome d’avoir un professeur de notre sexe. Marta était une pauvre Napolitaine qui avait reçu du ciel, à défaut de la richesse, l’intelligence et la beauté. Comme ce philosophe grec qui, employé aux plus humbles travaux, passait ses nuits à méditer, l’humble marchande de saponette (savonnettes), se privait de sommeil pour étudier. Elle fit tant de progrès dans la philosophie et dans la théologie, qu’on lui offrit une chaire à la Sapienza, honneur qu’elle refusa d’accepter. Les études philosophiques ne lui firent pas négliger les lettres. Elle a laissé quelques poésies d’un caractère énergique, et la facilité avec laquelle elle improvisait des vers latins, étonnait les plus habiles dans cette terre classique de l’improvisation. Marta Marchina mourut à Rome au milieu du XVIIe siècle.
Sans avoir professé à l’université de Pavie, Maria-Pellegrina Amoretti, brilla dans les examens universitaires. Elle reçut à Oneglia, sa patrie, une éducation qui développa rapidement ses heureuses dispositions. Elle apprit le latin, la philosophie et la physique. À quinze ans, elle soutint des thèses philosophiques dans une église de sa ville natale. Les applaudissements qu’elle mérita l’encouragèrent à se livrer à l’étude du droit. Désirant comme les Bettina, les Novella, les Bucca, les Cornaro, les Dosi, obtenir le berretto dottorale (bonnet de docteur) elle se présenta, à l’âge de vingt et un ans, devant l’université de Pavie (1777). Mais pour triompher de l’opposition déjà sérieuse des misogynes (nommés fort bien par R. Amari miseri pedanti), il fallut leur rappeler le bref solennel de Benoît XIV, adressé à Gaetana Agnesi. L’opposition n’osant résister à une décision du « vicaire de Dieu, » l’université put la nommer dottoressa « dans l’un et l’autre droit » (le droit civil et le droit canon), et lui offrir, avec l’anneau doctoral, une couronne de laurier. Parini chanta son triomphe, et il affirma qu’en voyant son âme resplendir dans l’éclair de ses yeux, il avait cru contempler dans la belle Piémontaise une image de Thémis :
Ai detti, al volto, a la grand’ alma espressa
Ne’ fulgid’ occhi tuoi
Ognun si crederia Temide istessa
Che riede oggi fra noi
Sans paraître au tribunal d’Oneglia, elle faisait lire aux juges les plaidoiries qu’elle écrivait. D’un caractère doux et sérieux, uniquement occupée de ses livres, elle mourut en 1787, âgée seulement de 31 ans. Son ouvrage de Jure dotium apud Romanos, a été publié à Milan, un an après sa mort, avec son portrait et une notice écrite par son cousin, Carlo Amoretti, sur la vie et sur les écrits de la digne émule de mademoiselle de La Lézardière, que la France a placée parmi ses plus éminents jurisconsultes.
Si Naples avait voulu accorder les honneurs universitaires à une femme, aucune Napolitaine n’en était plus digne que Maria-Angela Ardinghelli, morte au commencement de ce siècle (1825), quelques années après Teresa Ciceri, la docte amie de Volta. Cette fille de l’Italie méridionale, qui entretenait une correspondance avec les hommes les plus distingués de l’Europe entière, n’avait que dix-sept ans lorsqu’elle publia la Statistica degli animali e dei vegetali, que Halles s’empressa de traduire en anglais. L’Académie des sciences de Paris voulut avoir, pour le placer parmi les savants célèbres, le portrait d’une Italienne qui avait étudié la physique, la géométrie, la philosophie, le droit civil et le droit canonique.
Il était difficile que de telles femmes crussent que leur sexe était inférieur au sexe masculin. Sans soutenir la thèse qu’on trouve dans un ouvrage du XVIe siècle intitulée : della Superiorità in ogni caso del sesso amabilissimo (1504), les Italiennes maintiennent énergiquement le principe d’égalité contre les théories plus ou moins asiatiques des théologiens.
Déjà au XVe siècle, une improvisatrice fameuse, Isotta Nogarola de Vérone, que le cardinal grec Bessarion nomme une « vierge plus divine qu’humaine » (donzella più divina che umana), ne craignait pas de prendre la défense d’Ève contre la théologie catholique qui la rend responsable de la révolte d’Adam[2]. Nous avons vu Gaetana Agnesi prouver qu’on ne devait point interdire aux femmes les hautes études. Lucia Bergalli rimatrice distinguée, (encore une fois pardon, mais la langue française, trop esclave de la « loi salique, » me laisse à chaque instant dans l’embarras,) voulant prouver par les faits qu’il était impossible de leur refuser le sentiment de la poésie, a composé un Recueil des compositions poétiques des plus illustres rimatrici de tous les temps (Raccolta di componimenti poetici delle più illustre rimatrici d’ogni secolo) recueil nommé par Rosalia Amari « un beau monument des gloires du génie féminin. » Quant à l’éternel reproche de frivolité que nous adresse le sexe masculin, une Vénitienne[3], Angelica Tarabotti, y répondait, en 1644, par son Antisatira, et sept ans plus tard, par sa Difesa delle donne.
Les adversaires des femmes s’étonneront moins de voir l’Italie produire des pittrici que des dottoresse. Bologne que Beyle croyait « la ville la moins avancée dans le marasme » compte plus d’un nom féminin dans son école renommée de peinture. En 1518, naissait à Bologne cette charmante Madonna Properzia dei Rossi dont l’auteur des Vite dei pittori e scultori, Vasari, a pu dire qu’elle avait tellement excellé dans une infinité de sciences, que non seulement les femmes, mais aussi les hommes en furent jaloux. Les sculpteurs surtout se montrèrent irrités de son habileté à manier le ciseau. Elisabetta Sirani, morte tragiquement à vingt-six ans, victime de la rancune d’un vieux scélérat, a été une heureuse émule de Caterina Vigri (sainte Catherine de Bologne,) qui cultivait avec ardeur la peinture et la musique. Ginevra Cantofoli, morte en 1672, eut pour maître Elisabetta Sirani. Elle sut se préserver des défauts qu’un siècle de servitude et de décadence avait introduits dans les arts, ainsi que Maria-Teresa Coriolani, Lucrezia Scarfaglia, Angela Cavazza-Cantelli, Francesca Fantoni, toutes Bolonaises, et dont quelques-unes ont été élèves, comme Ginevra Cantofoli, d’Elisabetta Sirani. Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, jusqu’en 1759 et 1762, dates de la mort de Rosa Alboni et Lucia Casalini-Torellini, on trouve encore des pittrici à Bologne.
Les fruits du despotisme et de la superstition sont partout les mêmes. À mesure que l’ignorance faisait des progrès en Italie, le nombre des femmes distinguées devenait assez rare, pour que les teutomanes aient cru pouvoir condamner les Italiennes à « une stupidité et à une corruption incurables. » Malgré les maux dont l’Italie, cette Niobé des nations, a été accablée, malgré les cruelles blessures dont elle souffre encore, malgré l’insouciance, la crédulité et l’apathie intellectuelle des classes inférieures, j’aime à croire qu’elle finira par donner tort à ces prophètes de malheur. L’Italie a fait depuis la fin du XVIIIe siècle de réels efforts pour renaître à la vie. Une Allemande, Louise princesse de Stolberg-Gedern, a eu la gloire d’éveiller la muse endormie dans l’âme énergique d’Alfieri, tandis que la philosophie du XVIIIe siècle ranimait dans son intelligence l’esprit généreux de la Renaissance. Je n’ai pas à raconter ici la vie de la princesse de Stolberg, connue sous le nom de comtesse d’Albany depuis son mariage avec Charles-Édouard Stuart. Vous pourrez la lire dans l’ouvrage de M. le professeur Saint-René-Taillandier, qui malheureusement — la remarque est d’un critique illustre — a trop sacrifié la morale humaine à « la morale légale. » Le bras d’une noble femme, disent avec autant de bon sens que d’esprit les Nouvelles Causeries du lundi, n’est pas fait pour soutenir les pas chancelants d’un mari abruti par l’ivrognerie, et aucune épouse n’est forcée d’exposer sa vie aux brutalités d’un homme exaspéré par les plus avilissantes habitudes.
L’auteur du Traité de la tyrannie n’était pas seul livré à de mystérieux pressentiments. Quelques années avant la naissance d’Alfieri, le 5 décembre 1746, les Génoises avaient donné un bel exemple de patriotisme aux Italiennes, dans cette mémorable journée, digne des plus beaux jours des républiques italiennes du moyen âge, où elles contribuèrent avec tant d’ardeur à chasser les Autrichiens de Gênes. Enfin brilla sur la société latine ce soleil de 1789 qui, disait énergiquement le chef hellène Colocotronis, « ouvrit les yeux du monde. » Naples se débarrassa des Bourbons, et saint Janvier lui-même se prononça pour la révolution. Malheureusement, le féroce cardinal Ruffo, saint Antoine et la plus vile canaille, étaient pour l’ancien régime. La restauration s’accomplit (1799-1801), grâce au brutal concours de Nelson, qui ternit les lauriers d’Aboukir en versant des flots de sang et en faisant pendre aux vergues de ses vaisseaux les adversaires les plus intrépides du pouvoir arbitraire. La célèbre duchesse de Popoli, accablée d’outrages, échappa avec peine au dernier supplice. Mais la belle et intelligente Eleonora Fonseca ne put se soustraire au gibet ; mais Luigia de Sanfelice fut livrée aux bourreaux, avec « tous les hommes distingués, » — c’est l’expression de Beyle, — du royaume de Ferdinand IV. Luigia di Sanfelice a inspiré à M. P. Giacometti le drame qui porte son nom, et M. Alexandre Dumas a fait de sa tragique destinée le sujet d’un roman. L’ouvrage du général P. Colletta, publié à Lugano en 1834 (Storia del reame di Napoli dal 1734 sino al 1825), sera longtemps une mine inépuisable pour les écrivains qui aiment à rappeler aux peuples le souvenir des martyrs de la liberté.
La Sainte-Alliance, qui avait soulevé les nationalités contre Napoléon, en leur promettant les libertés qu’il avait lui-même enlevées à la France, la Sainte-Alliance n’eut rien de plus pressé que de manquer aux engagements les plus solennels, et de rétablir dans tout l’Occident le règne des abus et du bon plaisir. Dès 1821, l’Italie, livrée aux Césars de Vienne ou à leurs vassaux, essaya de briser ses fers. Le sol trembla de Naples à Turin. L’insurrection nationale, anathématisée par le pape et comprimée par les baïonnettes de l’Autriche, éclata plus terrible en 1848. Alors, comme à la fin du XVIIIe siècle, quelques Italiennes s’exposèrent aux plus grands dangers pour participer à l’œuvre de délivrance.
Christine Trivulce, princesse de Barbian et Belgiojoso (née en 1808), se signala dans ces événements mémorables, dont elle a raconté l’histoire dans la Revue des Deux Mondes (15 septembre, 1er octobre, 1er décembre 1848, 15 janvier 1849). Avant la révolution, elle se rangea du côté des opprimés, et Balzac, ami de Beyle, prétendait que celui-ci avait voulu faire son portrait en peignant la duchesse de San-Severino de la Chartreuse de Parme. Ne pouvant se résigner à vivre sous la domination étrangère, elle s’était, après le mouvement des Romagnes qui suivit la révolution de 1830, établie à Paris, où elle publia un Essai sur le dogme catholique. L’expédition d’Ancône put lui faire croire un moment que le gouvernement de juillet suivrait en Italie une politique digne de la France ; mais ces espérances furent trompées. Plus tard sa grande fortune lui permit de seconder activement le mouvement qu’elle avait appelé de tous ses vœux. Elle leva un régiment de volontaires, sans se préoccuper des rancunes des dominateurs étrangers. À peine les victoires de Radetsky eurent-elles rétabli le pouvoir des Autrichiens en Lombardie, que ses biens furent séquestrés et qu’elle dut quitter l’Italie. Elle a raconté dans ses Souvenirs d’exil, publiés dans le National (1850), et dans Asie Mineure et Syrie, ouvrage qui parut d’abord dans la Revue des Deux Mondes (1855), les péripéties de cette laborieuse époque de son existence. Les Scènes de la vie turque, qu’on a lues dans le même recueil avant qu’elles aient été mises en volume, prouvent que la princesse a étudié avec beaucoup de soin les maîtres des belles contrées qui n’attendent qu’un gouvernement intelligent pour prendre rang parmi les pays les plus fortunés de l’Europe. La princesse Belgiojoso, qui est veuve depuis 1858, continue d’écrire dans l’Italie de Turin.
Sans être Italienne, Anita Garibaldi appartenait à la race latine dont les colonies ont ouvert l’Amérique du Sud et le Mexique, c’est à dire d’immenses contrées qui pourraient nourrir plus de deux milliards d’habitants, et qui végètent encore dans l’anarchie, l’ignorance et la superstition — funeste héritage de la domination des rois « catholiques » et « très fidèles. » Avant de venir en Italie, elle avait rivalisé de bravoure avec son époux dans les combats que le parti républicain livra quelque temps à l’empire du Brésil. Lorsque le général montait le Rio-Pardo, il essaya en vain de mettre à terre son intrépide compagne. « Au fond du cœur, dit-il dans ses Mémoires, j’admirais son courage et j’en étais fier. » Dans un premier combat, l’amazone brésilienne encouragea l’équipage par son attitude héroïque. Sur le pont couvert de blessés et de morts, malgré une grêle de boulets qui criblaient le navire, Anita, la carabine à la main, encourageait les combattants du geste et de la voix, décidée à périr avec eux plutôt que de se rendre. Cette lutte opiniâtre de cinq heures fut suivie d’une rencontre plus terrible, dans laquelle trois petits bâtiments durent résister à une flottille impériale de vingt-deux voiles. « Pendant tout le temps, dit le général, Anita demeura près de moi, au poste le plus dangereux, ne voulant ni débarquer, ni profiter d’aucun abri, dédaignant même de s’incliner, comme fait l’homme le plus brave, quand il voit la mèche d’un canon ennemi. Lorsque toute défense devint absolument impossible, Anita transporta à terre les armes et les munitions. Elle fit ainsi vingt voyages sous un feu qui ne se ralentissait pas, debout dans une petite barque, bravant la mitraille, « fière et calme comme une statue de Pallas. »
Ces deux épisodes suffiront pour vous donner une idée de cette femme héroïque. Vous en trouverez d’autres du même genre dans les Mémoires du général. Une personne de ce caractère ne devait pas hésiter à partager les périls de son mari, lorsque le fils de la Victoire[4], le héros de Rome, de Varèse et de Marsala, quitta l’Amérique méridionale afin de prendre part à la guerre de l’indépendance. Pour vous raconter les dernières années de la vie d’Anita, il faudrait vous parler de l’expédition du Tyrol en 1848 et de la longue défense de la ville éternelle, en 1849, contre les premiers soldats du monde. Quoique les Italiens aient échoué, ils ont eu la gloire de verser leur sang pour la patrie et pour la justice. « L’Italie, disait le fondateur de l’empire français, est environnée par les Alpes et la mer… Isolée dans ses limites naturelles, séparée par la mer et de très hautes montagnes du reste de l’Europe, elle semble être appelée à former une grande et puissante nation… Rome est sans contredit LA CAPITALE que les Italiens se donneront un jour. » (Mémoires, III). Malheureusement, ni le neveu de Napoléon Ier, ni l’Assemblée nationale de la république française n’étaient de cet avis. Les Romains furent sacrifiés à des intérêts de secte ou à l’envie de s’emparer de « l’oracle du Vatican, » envie analogue à celle qui poussait vers Delphes Philippe de Macédoine. Ce n’est pas la dernière fois que l’Italie s’apercevra de la faute immense qu’elle a faite en transformant le patriarche de Rome en vice-Dieu ! Les défenseurs de la cité immolée aux intérêts de la théocratie furent obligés de s’ouvrir un passage à travers les lignes de l’ennemi. Anita, qui était grosse, prit part à cette retraite, exécutée sous le soleil de juillet, si brûlant dans l’Italie centrale. Sa santé avait été mise plus d’une fois à de rudes épreuves. Déjà dans une autre retraite, après la victoire des impériaux à Tarifa, elle avait, pendant trois mois, souffert « tout ce que l’on peut humainement souffrir sans rendre l’âme. » Lorsqu’on eut atteint la rive de l’Adriatique, où les patriotes proscrits voulaient s’embarquer, elle rendit le dernier soupir dans les bras d’un époux qui voyait succomber en même temps et la fidèle compagne de son existence agitée et ses espérances patriotiques.
Je n’ai pas à raconter le sort des victimes de la réaction absolutiste et cléricale. Parmi ces victimes, aucune n’a laissé un plus auguste souvenir que Manin. J’ai vu ce grand citoyen préparer Venise à une défense digne des plus beaux jours de la république vénitienne. Lorsque Manin vaincu se retira à Paris (voy. H. Martin, Manin), sa fille Emilia attira les regards de tous les Français qui s’intéressaient au sort de la pauvre Italie. M. Michelet atteste dans la Femme qu’elle leur semblait une personnification de la patrie martyre. L’historien de Jeanne Darc trouve de nobles accents pour louer dans un langage vraiment français « cette jeune vierge de douleurs, » qui, au milieu de souffrances de toute espèce, après la perte de sa mère et la ruine de sa patrie, au milieu des épreuves inséparables de la pauvreté, sous le triste ciel de la France septentrionale, « gardait sa pensée haute et libre, aimant le pur entre le pur, l’algèbre et la géométrie. » N’est-il pas touchant de voir la jeune exilée chercher des consolations dans ces études qui avaient fait la gloire de ces Italiennes de Bologne et de Padoue, dont une autre exilée de quatorze ans (Rosalia Amari), écrivait la vie en murmurant ces vers de Leopardi :
Donne, da voi non poco
La patria aspetta !..
Quoique les femmes italiennes n’aient pas, même après 1848, pris une part aussi active à la vie intellectuelle que les Françaises, elles y sont cependant moins étrangères que les Espagnoles. La poésie est cultivée par quelques dames des grandes villes, où se sont conservées des traditions littéraires. Une année avant mon premier séjour à Florence, mourait madame Maximina Rossellini (1859), fille de la fameuse improvisatrice livournaise, Fortunata Sulgher-Fantastici. Madame Rossellini, auteur d’odes remarquées (1809), a publié un poème (1843) sur son compatriote, le navigateur Améric Vespuce (1843), qui a donné son nom à l’Amérique. Plus connue que madame Rossellini, madame Laura Mancini, née à Naples en 1823, et digne émule de la Sicilienne Giuseppina Turrisi-Colonna, morte en 1848, a retrouvé les accents qui, en Italie, ont illustré les poètes lyriques de notre sexe. Ce patriotique auteur de l’Italie sur la tombe de Gioberti, suivit son mari dans l’exil, lorsque les opinions du professeur Pascal Mancini l’obligèrent, après les événements de 1848, à chercher un asile à Turin.
Dans le même siècle, Lucrezia Pico-Rangoni, répondait vigoureusement à un misogyne italien par sa *Lettera in difesa delle donne contro un autore che le accusa di essere l'origine di tutti i mali.* (Lettre pour la défense des femmes contre un auteur qui les accuse d'être la cause de tous les maux.)
Le roman de madame de Staël, Corinne, a fait une grande réputation aux improvisatrices italiennes. Le talent d’improvisation n’est pas particulier aux femmes de la péninsule italique ; il appartient à presque toutes les populations méridionales. De tout temps, l’Égypte a eu des almées savantes. Dans les Femmes en Orient, j’ai constaté que l’improvisation existe dans toute la péninsule orientale. Cependant, le peuple italien a une aptitude spéciale pour cette expression spontanée de la poésie. Sans parler des improvisateurs, il compte un grand nombre d’improvisatrices, dont les plus renommées sont Cecilia Mantelli, de Venise, Giovanna de Santi, Teresa Bandettini, de Lucques, et la fameuse Maddalena Morelli Fernandez, morte à Florence en 1800. Cette improvisatrice toscane, qui avait reçu de l’académie des Arcades de Rome, le nom de Corilla Olympica, a donné à madame de Staël l’idée des principales scènes de Corinne.
De notre temps, Giannina Milli, née dans la petite ville de Teramo (ancien royaume de Naples), semble n’avoir pas de rivale. Elle est venue à Livourne pendant mon séjour dans cette ville. Giannina n’a pas trente ans, ses yeux sont noirs et vifs, ses dents fort belles, son sourire plein de charme. Ses poésies ont eu assez de succès pour qu’on les ait réunies en volume. On voit, en les lisant, qu’elle aime son pays ; qu’elle a horreur du despotisme, cause de tous ses malheurs, — et qu’elle déteste « l’aigle d’Autriche, qui a déchiré le lion de Venise de son bec barbare. »
La philosophie et les sciences commencent elles-mêmes à retrouver quelques disciples dans les rangs des Italiennes. Une femme de l’aristocratie, la marquise Florenzi, qui a épousé en secondes noces sir E. Waddington, et que Gioberti a nommée une « exquise intelligence, » a fait connaître à son pays la philosophie de Schelling. Madame Élisabeth Pepoli travaille à populariser les admirables travaux de madame Maria Somerville. Madame Pepoli porte un nom qui oblige ; car les Poggi et les Pepoli, de Bologne, ont toujours eu des hommes et des femmes distingués dans les lettres. Pour ne parler que de l’illustre famille des marquis Pepoli, qui disputa Bologne à la papauté, il suffit de citer, au XVe siècle, Anna et Catherine, laquelle reçut, dit-on, le diplôme de dottoressa, et, au XVIe siècle, Ginevra Pepoli.
Les arts qui ont été cultivés à Bologne par tant de pittrici ; à Florence, par Archangiola Paladina ; à Venise, par Rosalba Carriera ; à Rome, par la scultrice Maria la Fantesca ; à Palerme, par la poetessa Pellegra Bongiovanni-Rosetti, etc., sont aujourd’hui assez négligés par les Italiennes, qui passent trop de temps au corso, exhibition quotidienne, peu digne d’un peuple qui veut reprendre son rang parmi les nations. Cependant Turin citait encore, il y a une trentaine d’années, Sofia Giordona ; plus tard, on parlait en Sicile d’Annetta Turrisi-Colonna, sœur de la poetessa Giuseppina. Mais ces deux pittrici sont mortes en 1829 et en 1848, et je ne pourrais mentionner aujourd’hui que madame Calamatta et des scultrici, par exemple, la grande dame qui signe ses œuvres du pseudonyme de Marcello, et mademoiselle Amalia Dupré, fille du sculpteur que la Toscane compte parmi ses célébrités artistiques.
Je n’en finirais pas si je voulais vous parler des Italiennes qui ont brillé ou qui brillent au théâtre. J’ai entendu madame Adelaïde Ristori (marquise Capranica del Grillo) à Florence, à la fin de l’été de 1860. Née à Cividale, dans le Frioul, en 1821, la future tragédienne joua d’abord le rôle de jeune première dans les comédies. On se rappelle encore à Livourne le temps où elle brillait à côté d’Antoinette Ribotti, et où M. Gherardi del Testa, bon patriote et auteur comique distingué, écrivait pour elle Il regno d’Adelaïde. Mais en 1860, ses succès dans la tragédie l’avaient depuis longtemps décidée à lutter avec Rachel. Sans avoir le talent exceptionnel de la grande actrice israélite, madame Ristori a de l’âme et de l’élan. Du reste, le jour où je l’entendis on était peu disposé à se montrer difficile. Le rôle de Judith, tel que l’a compris M. Paolo Giacometti, prêtait trop aux allusions patriotiques pour qu’on n’en profitât point avec avidité. Le sentiment national, exalté par les triomphes du général Garibaldi, saisissait toutes les occasions pour éclater en applaudissements. Madame Ristori, qui, en 1849, avait quitté le théâtre de Rome pour aller soigner les blessés dans les hôpitaux, était heureuse des victoires de la cause nationale. Son regard et son attitude semblaient dire que le jour était venu où l’Italie ne serait plus seulement la patrie des grands artistes, mais comme autrefois une terre fertile en hommes de cœur et en bons citoyens (ferax virûm).
La renommée des cantatrices italiennes a porté leur nom jusqu’aux extrémités du monde. J’ai eu la bonne fortune d’admirer, dans les grandes villes de l’Occident ou à Pétersbourg, les Grisi, les Alboni, les Frezzolini, les Persiani. Le mari de cette dernière m’ayant donné des leçons de chant, j’ai eu l’occasion de chanter avec elle le duo de l’Addio de Donizetti et le duo Sull’aria des Noces de Figaro.
Pour que les femmes italiennes reprennent dans la société le rang que notre sexe doit occuper dans un État constitutionnel, il faut que le monachisme cesse d’engourdir les âmes par un fatal quiétisme ; qu’une éducation intelligente remplace la niaise éducation des couvents, et que l’instruction fasse, dans toutes les classes, justice de la barbarie, de l’ignorance et des rêveries du moyen âge. Or les moines n’ont pas en Italie traversé un règne comme celui d’Isabelle II en Espagne et de donna Maria II en Portugal. En 1842, la seule Sicile comptait 658 couvents d’hommes, renfermant 18,000 moines — une armée — et environ 12,000 religieuses. À la même époque, dans les provinces continentales du royaume des Deux-Siciles, il y avait 30,000 moines et nonnes. Par compensation, ces provinces n’avaient que 2,000 écoles primaires, et pas une n’était destinée aux filles ! À Rome, le recensement de 1852 donne, — uniquement pour la capitale de l’État pontifical, — 2,000 moines et 1,500 religieuses. En Toscane, les statistiques dressées sous le dernier grand-duc constatent que ce petit pays possède 230 couvents et un nombre considérable de moines, de nonnes et de prêtres. Mais l’instruction des femmes était moins négligée que dans les Deux-Siciles et dans les États pontificaux, quoique la lecture des Bibles jugées hétérodoxes exposât aux peines les plus sévères et les plus grotesques. Dans le royaume de Sardaigne, il y avait sous Charles-Albert 405 couvents, dont 144 de femmes. Ce royaume, si riche en moines et en nonnes, n’avait qu’une instruction populaire fort arriérée, et restée jusqu’en 1848 aux mains des jésuites, dont le roi redoutait, disait-il, « le chocolat » autant que le poignard des sociétés secrètes. Le gouvernement autrichien, obéissant en cette affaire aux tendances de la race germanique, faisait, il faut l’avouer, honte aux souverains indépendants, — ou regardés comme tels, — de Naples, de Rome, de Toscane, de Modène et de Parme. Il avait beaucoup fait dans le royaume lombardo-vénitien pour l’instruction populaire. Le royaume comptait 5,615 écoles primaires et 1,220 écoles de filles. Mais depuis que le royaume d’Italie a été fondé, le gouvernement national a compris combien il importait de relever le niveau intellectuel d’une nation que ses traditions et son génie naturel appellent à jouer un rôle considérable en Occident. Un travail du professeur Matteucci, ex-ministre de l’instruction publique, travail qui a paru dans la Revue des Deux Mondes, donne une idée des sacrifices qu’il s’impose pour atteindre ce but, sacrifices qui malheureusement sont paralysés par l’inertie des basses classes et la persévérante opposition du clergé.
En même temps qu’il s’occupait de lutter contre l’ignorance, le gouvernement travaillait à combattre l’oisiveté. Un projet de loi présenté au commencement de 1864 propose aux chambres la suppression de la plupart des couvents. Le rapport du ministre, M. Pisanelli, constate qu’il existe encore en Italie 2,382 cloîtres ; 1,724 occupés par des ordres propriétaires et 558 par des ordres mendiants. Il y a 1,506 maisons de moines, 876 de nonnes. Les moines profès sont au nombre de 15,494, et les nonnes professes au nombre de 18,198. Les frères lais sont 4,468, et les sœurs converses, 7,671. Les mendiants comptent 13,441 religieux profès et 3,967 frères lais. On évalue à deux milliards la valeur des biens possédés par le clergé régulier et séculier. La Nazione a même prétendu que les couvents seuls possédaient cet énorme capital, tandis que le clergé français tout entier n’avait, avant 1789, qu’un milliard cent millions. Prêtres et moines peuvent attendre à l’aise la céleste béatitude, tandis que des millions de pauvres couvrent l’Italie. Les chiffres que je viens de citer feraient croire que le monachisme n’a nullement souffert des dernières révolutions. Pourtant en 1855 on a, dans le royaume de Sardaigne, fermé 300 couvents ; dans l’Ombrie et dans les Marches, on en a supprimé 709, et 1,167 ont été fermés dans les provinces napolitaines. Il en reste assez pour « que leur nombre, dit la Nazione (16 février 1864), fasse réfléchir sérieusement dans un pays où l’on est plus porté à l’oisiveté du cloître qu’au travail de la terre et à l’industrie. »
Le développement de l’instruction et de la vie laborieuse, en popularisant les notions scientifiques et en donnant un aliment sain et fortifiant aux intelligences, fera disparaître les restes honteux des superstitions du passé. M. Alfred Maury, dans son beau livre sur la Magie au moyen âge, montre quels ravages effrayants un mysticisme sensuel faisait parmi les nonnes italiennes. On trouve encore des traces de ces dangereuses illusions dans les parties les plus reculées de la Péninsule. À Capriana, dans le Tyrol italien, province restée sous la domination de l’Autriche, une visionnaire fameuse, connue sous le nom de « Patiente » de Capriana, a renouvelé, de nos jours, les épisodes les plus curieux de la vie des anciennes extatiques. Les Remarques sur la maladie de Marie-Dominique Lazzari, recueillies par le docteur Dei Cloche, premier médecin de l’hôpital de Trente, remarques publiées dans les Annales de médecine universelle de Milan (novembre 1837), donnent une idée de phénomènes que les apologistes du catholicisme — par exemple, M. de Cazalès, qui s’est fort occupé de M. D. Lazzari, — transforment avec une naïveté amusante en prodiges et en preuves éclatantes de « la divinité de l’Église. » L’ouvrage sur les Stigmatisées du Tyrol, écrit par un professeur de faculté (Paris, 1843), montre que l’abbé de Cazalès ne se fait pas seul les illusions les plus inconcevables sur la nature de ces faits curieux.
M. de Cazalès trouva l’extatique de Capriana dans une petite chambre où le jour pénétrait à peine par une étroite fenêtre qu’on était obligé de tenir ouverte jour et nuit, même à l’époque des plus grands froids. Dans un lit gisait Domenica, « image vivante de Jésus crucifié. » Son visage était couvert de sang à moitié séché comme d’un masque : le sang continuait à couler du front par des blessures « représentant celles de la couronne d’épines. » Sur ses mains et sur ses pieds, on apercevait avec épouvante des plaies larges et profondes, « blessures qui semblaient n’avoir pu être faites qu’avec de gros clous. » Quoique l’écrivain français s’attache surtout aux « traits » qui lui rappellent « le drame sanglant du Calvaire, » cependant il est obligé de parler des « tremblements convulsifs » qui agitaient le corps de Domenica ; du bruit, « pareil à celui d’un rouet » que produisaient ses dents, en s’entre-choquant ; des « paroxysmes convulsifs » qui accompagnaient les terribles assauts du vendredi.
Mais le docteur Léonard Dei Cloche est plus explicite, et ce médecin ne nous laisse pas de doutes sur les causes du « miracle. » Née le 16 mars 1815, la dernière fille du meunier Lazzari, passa sa mélancolique jeunesse à lire les écrits de visionnaires tel que le Napolitain Alphonse de Liguori, et à méditer les écrits les plus propres à bouleverser une imagination méridionale. La mort de son père, arrivée en 1828, acheva de la disposer à l’hypocondrie. Le 12 juin 1835, elle eut aux champs une de ces crises nerveuses que le docteur Bertrand a décrites dans son livre de l’Extase, état fréquent, dit le docteur Fossati, chez les femmes très irritables et d’un tempérament nerveux, et dont le cas « le plus remarquable est celui de sainte Thérèse qui jouissait d’une véritable volupté. » Le lendemain de l’attaque de nerfs, Domenica, personne « fort irritable » éprouva les premières atteintes d’une maladie nerveuse, caractérisée par des convulsions et par l’horreur de la lumière, des odeurs et du bruit. Le docteur qui la revit en 1837, et qui assista au fameux accès du vendredi, a laissé une description minutieuse des scènes dégoûtantes qui se passèrent sous ses yeux. « Pour décrire, dit-il, cet accès avec toutes les formes sous lesquelles il se manifestait, il faudrait dire qu’on y voyait prévaloir tour à tour les convulsions toniques et cloniques, la danse de Saint-Guy, le tétanos partiel et général, la suffocation convulsive, le spasme cynique, le trisme, une sorte de carphologie et d’autres affections du même genre. » Dans ces convulsions atroces, la « sainte » se donnait des coups si violents sur la poitrine, que le bruit en retentissait au loin, et « le grincement de ses dents était tel, qu’on pouvait le comparer à celui d’un chien furieux et affamé qui ronge des os. » On compta qu’elle s’était frappée la poitrine 409 fois dans une heure.
Telle est la malheureuse hystérique qu’on présente à la crédulité des populations du Midi, comme un « tabernacle vivant ; » parce qu’elle a, dit-on, gardé l’hostie près de deux mois sur la langue, des convulsions extraordinaires l’empêchant de l’avaler. Or, sans avoir besoin de recourir à l’Histoire philosophique de l’hystérie du docteur Dubois, il suffit de jeter un coup d’œil sur l’article Hystérie dans le dictionnaire vraiment classique de Nysten, pour se convaincre qu’une « espèce d’étouffement et de strangulation, la perte de la connaissance, des mouvements convulsifs souvent très violents, etc. » sont les conséquences ordinaires de cette affreuse maladie. Mais parfois le mal acquiert une gravité plus alarmante. « Alors, dit le docteur Charbonnier, les accidents débutent subitement et avec force ; les mouvements convulsifs sont violents, ou bien le corps est dans une raideur tétanique ; les malades poussent des soupirs ou des cris étouffés, quelquefois analogues aux aboiements d’un chien ; tantôt elles grincent les dents, tantôt s’arrachent les cheveux… Enfin, dans ces cas extrêmes, l’hystérie est vraiment une scène effrayante ; après les accès, il reste une sensibilité morbide très grande, et divers accidents, même mortels, peuvent survenir. » En résumé, le vendredi est chez l’extatique de Capriana le jour des « scènes effrayantes, » et le reste de la semaine la « sensibilité morbide » est caractérisée par l’horreur de la lumière, des odeurs et du bruit. Quant au phénomène qu’on nomme stigmatisation, il n’est pas particulier au catholicisme, et vous en trouverez l’explication dans le livre de M. Maury, intitulé : la Magie.
Il ne suffit pas que la propagation de l’instruction empêche les Italiennes d’adorer comme des manifestations divines, les infirmités les plus humiliantes, il est essentiel qu’une législation équitable assure à la femme une position digne de la compagne d’un homme libre, et qu’elle se débarrasse des « importations françaises » contraires à l’esprit du droit romain. Or, avant la guerre de l’indépendance, il s’en fallait que la condition civile des femmes fût honorable en Italie. Le bibliophile Jacob (Paul Lacroix), qui visitait la Péninsule à cette époque, ne craint pas d’affirmer que « tout est contraire aux femmes en Italie, — et l’opinion du monde dans lequel on ne leur laisse occuper qu’un rang secondaire — et la législation — et l’éducation. » M. l’avocat Gabba, professeur à l’université de Pise, a, dans un excellent ouvrage della Condizione giuridica delle donne, (Milan, 1861,) prouvé que la législation du royaume constitutionnel de Sardaigne, laissait elle-même beaucoup à désirer. On est obligé de constater que le code de Charles-Albert était moins conforme que le code autrichien, imposé au royaume lombardo-vénitien, aux principes de justice et d’égalité. Le comte de Cavour en était tellement convaincu, qu’il désirait qu’on prît dans la loi française ce qu’elle avait de bon, tout en empruntant une sauvegarde pour la femme à la loi autrichienne. Peut-être avait-il médité sur ces belles paroles prononcées par un des plus ardents amis de l’Italie, H. Beyle (Stendhal) : « L’admission des femmes à l’égalité parfaite serait la marque la plus sûre de la civilisation ; elle doublerait les forces intellectuelles du genre humain et ses probabilités de bonheur. »
Les successeurs du ministre éminent n’ont pas oublié les vœux qu’il exprimait, ainsi que l’atteste ce passage significatif du rapport du ministre garde des sceaux, en présentant le projet du livre Ier du code civil du royaume d’Italie. « Il est indubitable que la femme a et doit avoir le droit d’administrer sa propre fortune et d’en disposer, et il est également certain que le mariage ne peut avoir par lui-même l’efficacité de priver les conjoints de la propriété de leurs biens, de fait il ne l’enlève pas au mari, il n’y a pas de raison juridique pour qu’il puisse l’enlever à la femme. »
Et plus loin :
« L’autorisation maritale n’a pas été réputée nécessaire en Italie, tant que la législation française n’est pas venue l’y importer. Elle est encore actuellement inconnue dans les provinces lombardes, et les jurisconsultes et les magistrats éminents de ce pays attestent que la liberté laissée à la femme de gouverner (regolare) sa propre fortune n’a jamais été plus préjudiciable aux intérêts de la famille que celle qui a été laissée au mari. » (P. 13 et 14).
En outre, tandis que les codes des anciens États considéraient le mariage comme un acte purement religieux (voy. code Alb. art. 108 ; code de Mod. 120 ; code de Parm. 34 ; code de Nap. 189 ; code civil autrich. § 75), le projet le regarde comme un « acte civil » (atto civile, art. 164), rompant ainsi sur un point essentiel avec la tradition théocratique.
Les jurisconsultes de l’école libérale auraient voulu que cette rupture fût plus complète. Il suffit pour s’en convaincre, de lire l’ouvrage de M. le professeur C. F. Gabba Studj di legislazione civile comparata in servizio della nuova codificazione italiana (Milan, 1860), et les observations de M. l’avocat V. de Rossi, della Riforma legislativa del matrimonio nel regno d’Italia, pour constater que le gouvernement a, sur la question du divorce, tenu plus de compte de l’esprit de secte et des préjugés du moyen âge, que la législation autrichienne. En effet, malgré le zèle ultrà-catholique de l’empereur François-Joseph, malgré son trop fameux concordat, le code autrichien laisse aux dissidents le divorce que l’Église romaine interdit seule parmi les communautés chrétiennes. Or, malgré la doctrine de Gioia, malgré les profondes considérations des Studj du professeur Gabba, malgré les vives objections de l’auteur des Osservazioni, qui sont tous favorables au divorce, le projet impose l’indissolubilité du mariage aux dissidents comme aux catholiques. Ainsi, dans le cas où les chambres ne réformeraient pas cette partie du projet, Venise esclave pourrait obéir à une législation plus conforme aux principes libéraux que la Lombardie, délivrée du joug étranger ! Aucun fait ne serait plus propre à donner une idée de la puissance de l’esprit sectaire et à décourager ceux qui ont regardé l’affranchissement de l’Italie, comme le commencement d’une ère nouvelle pour ce beau pays. Ils s’étonnent déjà de voir maintenir dans le statuto une « religion d’État » et parfois les tribunaux d’un État constitutionnel condamner, dans la patrie de Galilée, des écrivains dont le seul crime est d’avoir contesté la légitimité de prétentions repoussées par l’Europe septentrionale, comme par l’Europe orientale.
Oratio quâ ostenditur : artium liberalium studia a sexu neutiquam abhorrere. ↩︎
Isottæ Nogarolæ veronensis Dialogus, quo utrum Adam vel Eva magis peccaverit, quæstio satis nota, sed non adeo explicita continetur. ↩︎
On trouve les portraits des Vénitiennes célèbres dans B. Gamba, Rittrati di donne illustre di Venezia, 1826. ↩︎
Nice (Νίκη) colonie hellénique de Marseille. ↩︎
Dora d'Istria