Sommaire de la lettre
Les Ibères. — Les femmes basques. — L’Espagne latine. — Décadence de l’Espagne depuis la mort d’Isabelle Ire. — Anéantissement des franchises espagnoles. — Lutte de Marie de Pacheco contre le despotisme de la maison d’Autriche. — La maison de Bourbon et Napoléon. — Règne et cruautés de Ferdinand VII. — La loi salique en Espagne. — Avénement d’Isabelle II. — Régence de Marie-Christine de Bourbon. — Renaissance de la liberté. — Le règne d’Isabelle II met un terme à la décadence de l’Espagne. — Décrets d’Isabelle contre les couvents d’hommes. — Développement de la civilisation espagnole sous son règne. — Obstacles à la régénération complète de l’Espagne. — Influence des nonnes. — Triste état de l’instruction. — Les femmes de lettres. — Le roman. — Madame Fernan Caballero. — Biographie de F. Caballero. — Ses idées rétrogrades. — Idéalisation du passé et caricature du temps présent. — Flatteries adressées aux vieilles passions nationales. — Intérêt qu’offre l’œuvre de F. Caballero. — F. Caballero comme peintre de la vie andalouse et des femmes espagnoles. — La poésie. — Dona Gertrude Gomez de Avellaneda. — La philosophie mystique. — Sainte Thérèse. — Condition civile des Espagnoles. — Les nonnes en Espagne et dans l’Amérique espagnole. — La mère Agueda et les Carmélites de Lerma.
Les peuples qu’on nomme Latins, parce qu’ils parlent des langues dérivées du latin, n’appartiennent pas comme les Germains et les Slaves à la même famille. Je vous ai parlé de l’origine des Italiens. Les Français sont, en majorité, des Celtes latinisés, les Roumains n’ont pas fait disparaître les Daces du territoire qu’ils occupaient avant les conquêtes de Trajan, et les Espagnols et les Portugais ont eu pour ancêtres les Ibères, dont les Basques d’Espagne et de France ont conservé les traditions. MM. Arndt et Rask rattachent, il est vrai, les Basques aux Finnois et M. Dartey les fait descendre des Sémites. Mais on est généralement disposé à voir en eux avec Pritchart, un débris de l’ancienne race ibérique.
La grande invasion celtique refoula les Ibères dans les gorges des Pyrénées, forteresses naturelles où ils bravèrent les Carthaginois, les Romains, les Goths, les Francs et les mahométans.
La hiérarchie féodale, qui a couvert tout l’Occident, n’a jamais existé chez ce peuple. En Guipuzcoa, en Biscaye, en Alava, la constitution ne reconnaissait ni nobles, ni personnes titrées. Aucune profession n’entraînait l’idée de dérogation.
La race est remarquablement belle. Les femmes possèdent à un haut degré les traits qui la caractérisent. Leur figure à la fois régulière et animée, leurs grands yeux remplis d’expression, leur bouche presque toujours entr’ouverte par un sourire quelque peu moqueur, leurs longs cheveux tombant en tresses jusque sur leurs jambes, ou roulés autour de la tête comme un diadème, frappent tout d’abord l’observateur le moins attentif. Presque toutes ont les épaules et le cou remarquables par la pureté des lignes, et ce trait de beauté, si rare d’ordinaire, leur donne quelque chose d’éminemment gracieux.
Les caractères moraux et intellectuels de ce peuple répondent à son extérieur. La propreté est remarquable dans les ménages. L’instinct de la poésie et de la musique est développé chez les Basques. Actifs, fiers et indépendants, ils dédaignent leurs voisins espagnols ou français.
Mais la masse de la population de l’Espagne n’a pas aussi bien résisté que les Basques aux influences étrangères. Le pays était latinisé même avant le Nord de l’Italie (la Gaule cisalpine). La péninsule ibérique appartenait aux Romains 225 ans avant le Christ. Dès le temps de Néron, elle fournissait à Rome ses principaux philosophes (Sénèque) et ses meilleurs poètes (Lucain), enfin elle lui donna, quand Trajan fut adopté par Nerva, ces Césars espagnols, qui fondèrent la nationalité roumaine et qui firent croire un moment à Tacite et aux républicains que le principat et la liberté n’étaient pas inconciliables. (Voy. A. Thierry, Tableau). Mais lorsque l’empire fut envahi par les Barbares, la fortune de l’Espagne fut bien inférieure à celle de la Gaule. L’espoir qu’elle eut un moment de s’organiser sous des rois d’origine germanique (les Goths) fut anéanti par les invasions africaines, et dans la lutte avec les disciples du Prophète, la nation contracta des habitudes d’intolérance farouche qui s’aggravèrent quand la dynastie autrichienne enleva à l’Espagne les franchises dont toutes les révolutions racontées par M. Rosseuw-Saint-Hilaire (Histoire d’Espagne, nouvelle édition 1846-56), n’avaient pu parvenir à la priver.
Il est glorieux pour notre sexe qu’une femme magnanime ait été le dernier rempart des libertés espagnoles, quand le jour de la décadence eut sonné. On connaît généralement le beau rôle que joua Juan de Padilla, le martyr de Villalar. Mais on oublie trop que lorsque l’intrépide défenseur des communeros eut payé de sa tête son héroïque résistance au despotisme des Habsbourg (1522), sa veuve, Marie de Pacheco, lutta jusqu’au dernier moment contre ses bourreaux et contre les traîtres. Retranchée dans Tolède, sans s’effrayer de l’abandon où la laissaient les lâches qui avaient juré de défendre la « ligue, » elle leva des soldats, parcourut la cité, en tenant dans ses bras, l’enfant que la mort tragique du héros castillan avait rendu orphelin et en faisant porter devant elle un tableau qui représentait le supplice de son époux. On essaya en vain de la corrompre et de l’effrayer. Elle se laissa investir dans la ville, et elle l’aurait défendue jusqu’au dernier soupir sans la trahison du clergé catholique, toujours favorable au pouvoir absolu. Forcée de quitter Tolède, elle gagna le Portugal au milieu de périls de toute espèce et y mourut dans l’exil, supportant avec courage la misère et l’oubli. « Maria Pacheco, dit avec raison M. Genevay, est une des plus belles et des plus énergiques figures qui se trouvent dans le martyrologe des peuples. »
Depuis cette désastreuse époque, l’Espagne déclina de jour en jour. De la mort de la célèbre Isabelle Ire date en réalité sa décadence. Instrument trop docile de la politique des Habsbourg, qui visaient à la monarchie universelle, la nation espagnole devint, en servant cette politique, odieuse aux autres peuples latins aux yeux desquels elle personnifia l’inquisition, le despotisme et l’oppression des nationalités. Elle ne tarda pas à recueillir les fruits amers de l’ambition aveugle des Charles-Quint et des Philippe II, princes débauchés et persécuteurs, dont M. Mignet a fait connaître le véritable caractère dans Charles-Quint à Yuste et dans Antonio Perez et Philippe II. Le mal devint si grand sous leurs héritiers que l’Espagne descendit au dernier rang des nations latines. Aussi accueillit-elle avec plus de défiance que l’Italie elle-même le mouvement imprimé aux Latins par la révolution de 1789. Il est vrai que Napoléon, politique de l’école des Charles-Quint, des Louis XIV et des Nicolas Ier, au lieu d’initier pacifiquement les deux péninsules aux idées nouvelles, voulut faire de ces populations des instruments de son aveugle ambition, des vassaux d’un nouvel empire d’Occident. Les Espagnols se soulevèrent comme un seul homme, et le sol qui avait donné naissance aux Cid et aux Pélage dévora les envahisseurs.
Mais l’Espagne ne se trouva pas inutilement en contact avec les soldats de la révolution. Les plus illustres défenseurs de la nationalité espagnole finirent par se rappeler les vieilles libertés de leurs pères et par se prononcer contre le pouvoir absolu. À peine remonté sur un trône qu’il n’avait pas su défendre, l’inepte et féroce Ferdinand VII, dont vous trouverez le portrait ressemblant dans le comte de Toreno (Histoire du soulèvement, etc.), persécuta tellement les meilleurs patriotes qu’une insurrection éclata (janvier 1820), et qu’il aurait été obligé de faire de grandes concessions au parti constitutionnel sans l’intervention des Bourbons de France. (1823.)
Le parti « apostolique » ou absolutiste, invoquant la loi salique, établie par Philippe V, le fondateur de la dynastie bourbonienne, voulait après la mort de Ferdinand, porter au trône son frère Carlos. Mais la terre natale de Blanche de Castille et d’Isabelle Ire n’a aucun goût pour cette importation gauloise. Dès 1789, un acte solennel des Cortès (représentation nationale), avait aboli la pragmatique de Philippe V. Je vous ai dit comment Marie-Christine, régente pendant la minorité d’Isabelle II, fut obligée de recourir au parti libéral. Le roi des Français, Louis-Philippe, répara les maux faits à l’Espagne par Louis XVIII, en appuyant fortement, avec le concours de l’Angleterre, la royauté constitutionnelle, et malgré plusieurs conspirations carlistes et les agitations causées par des insurrections démocratiques, malgré les fautes justement reprochées à la reine dans les Frauen der Zeit, Isabelle a jusqu’à présent mieux résisté aux orages que les Bourbons de France, de Naples et de Parme.
Assurément, je suis loin de donner mon approbation à tous les actes du règne d’Isabelle II. Mais quelque jugement qu’on porte sur les actes et sur la personne de cette souveraine, on devra se souvenir que le génie est aussi rare sur les trônes que partout ailleurs, et surtout ne jamais oublier que la régénération de l’Espagne date du règne d’Isabelle. Vous vous rappelez le tableau lugubre que Ruy-Blas trace de l’Espagne dans un drame de M. Victor Hugo. Ce tableau, il faut l’avouer, est conforme à l’histoire. Les revenus publics étaient scandaleusement dilapidés, le commerce ruiné, l’agriculture anéantie, le génie original de la nation comprimé par l’inquisition. Les Bourbons, fidèles aux traditions absolutistes de Louis XIV, fils d’une princesse espagnole, ne remédièrent pas aux maux du pays. Un seul prince relativement éclairé comme Charles III, ne pouvait guérir tant de blessures. Quand ce prince monta sur le trône (1769), il trouva l’Espagne dépeuplée. À force de brûler les hérétiques, — au temps de Voltaire (voy. Michelet, Régence), on amusait encore les reines avec d’horribles auto-da-fé, — de chasser les négociants juifs, d’expulser les cultivateurs maures, la population n’était guère que de neuf millions d’âmes. Les efforts d’un prince patriote, qui eut le courage de donner l’exemple aux rois catholiques en chassant les jésuites, les talents d’hommes tels que Campomanès, Aranda, Olavidez, Florida Blanca, retardèrent la décadence sans l’arrêter. Elle recommença avec Charles IV pour ne s’arrêter qu’à la mort de Ferdinand VII.
Lorsque sa fille monta sur le trône, l’Espagne était dévorée par le monachisme, qui entretenait l’ignorance, la paresse et la mendicité, en donnant l’exemple de vices trop conformes aux penchants des races méridionales. En 1834, un pays qui manquait de bras pour l’agriculture, la marine et le commerce, avait 1,940 couvents, une population de 30,905 moines et de 27,700 religieuses. Les décrets du 29 juillet 1837 et du 1er septembre 1841, légalisèrent la suppression des monastères d’hommes, effectuée en 1835. Tandis que le gouvernement de la reine rendait à l’agriculture les biens de main-morte, il s’occupait d’ouvrir l’Espagne au commerce, par la création d’un réseau de lignes ferrées qui s’étend chaque jour ; il facilitait à l’industrie l’entrée des provinces les plus reculées, et, donnant à des États plus avancés sous d’autres rapports, un exemple éclatant de libéralisme et de dédain des traditions surannées du moyen âge, il finissait par abolir les passe-ports.
Malgré les graves atteintes portées à la liberté religieuse, — que les chambres encouragent au lieu de les blâmer, — l’esprit de progrès triomphera probablement. Le monachisme, — même avec la protection de la sœur Patrocinio, — n’est plus l’arbitre des destinées de l’Espagne ; la presse, sans être précisément libre, est dégagée des entraves qui lui interdisaient tout mouvement, et des hommes que Ferdinand VII eût fait pendre ou étrangler (l’horrible garrotte est encore en usage en Espagne) occupent dans l’État les plus hautes positions.
L’instruction n’a pas malheureusement marché aussi vite que la construction des chemins de fer et la réorganisation de l’armée espagnole. Comme dans presque tous les pays latins, l’enseignement primaire est dans un fort triste état. En 1852, on n’évaluait qu’à 1,898,288 le nombre des Espagnols sachant lire, et celui des individus sachant à la fois lire et écrire ne dépassait pas 1,221,001. L’instruction des filles était, cela va sans dire, encore plus négligée que celle des garçons. Ceux-ci avaient à leur disposition 17,009 écoles primaires, et les filles n’en avaient que 5,021.
On ne doit pas s’étonner de voir les femmes privées d’instruction, rester étrangères au mouvement intellectuel. Tandis qu’en Allemagne, en Angleterre, en France, notre sexe compte tant d’écrivains, l’Espagne ne peut guère citer que deux noms, encore Mme Fernan Caballero n’est point d’origine espagnole. Il est vrai que cette dame a tellement adopté tous les préjugés des conservateurs de la Péninsule ibérique, qu’il est impossible de reconnaître dans l’auteur des Récits et Tableaux de mœurs, une compatriote de Lessing, de Kant et de Herder. En lisant les écrits de cette fille d’une république germanique, on se rappelle ce que dit, dans Niko Veliki, la baronne de Reinsberg qui parle d’une anglo-américaine devenue comtesse : « Grace était aristocrate comme une vraie républicaine. »
Un négociant de Hambourg, M. Bohl de Faber, consul de cette république à Cadix, choisit pour gendre le marquis d’Arco Hermoso. Doña Cecilia, devenue veuve, épousa don Antonio de Arron, consul d’Espagne en Australie. Sous le pseudonyme de Fernan Caballero, nom d’un petit bourg de la Manche, Cécile Bohl a publié plusieurs romans dont la réputation a franchi les Pyrénées. Dans les pays latins, on se résigne rarement, après un pareil succès, à continuer à se livrer solitairement à la culture des lettres. On s’empresse de courir dans quelque capitale pour se produire dans les cercles ou dans les corsi et récolter promptement le tribut d’admiration qu’on mérite. Mais avec un bon sens pratique qui rappelle son origine germanique, Doña Cecilia a joui paisiblement dans la retraite de la popularité de ses œuvres. Tandis que le vulgaire s’étonnait, — s’indignait presque ! — de ne jamais rencontrer à Madrid le romancier « le plus renommé des Espagnes et des Indes, » madame F. Caballero continuait de dater ses récits de Jerez, du Puerto Santa Maria, de San Lucar, etc. Sans doute elle n’ignorait pas que son établissement dans la capitale n’aurait pas plus satisfait le monde bavard des oisifs que son goût pour la vie studieuse et retirée. Lorsque madame de Staël brillait dans les salons, on se demandait malignement où elle trouvait le temps d’écrire ses livres. Si madame Fernan Caballero agit d’une façon entièrement opposée, on ne manquera pas de s’irriter contre un romancier qui prétend décrire le monde sans l’étudier « dans les grands centres. » Fernan Caballero est assurément de l’avis de ce meunier que fait parler un des meilleurs peintres de la société latine :
. . . . Qu’on me blâme ou me loue,
Qu’on dise quelque chose, ou qu’on ne dise rien,
J’en veux faire à ma tête. . . . . . .
Le poète, non content d’ajouter qu’il « le fit et fit bien, » donne à ses lecteurs cet avertissement significatif :
Allez, venez, courez, demeurez en province ;
Prenez femme, abbaye, emploi, gouvernement,
Les gens en parleront, — n’en doutez nullement[1].
Fort capable de dédaigner les vaines réclamations de la foule quand il s’agit de la manière de régler son existence, madame Caballero n’est pas, dans la manifestation de ses idées, aussi indépendante des traditions du pays où elle vit. L’Espagne aurait besoin d’écrivains décidés et clairvoyants qui lui fissent, par leur initiative, regagner le temps perdu dans des siècles de torpeur et de sommeil. Loin que cette tâche, digne d’un noble cœur et d’un grand esprit, ait tenté F. Caballero, elle semble avoir voué son intelligence à la défense des idées que la comtesse Hahn, vieille et désenchantée, a prises sous sa protection. Comme les gens qui regrettent sans cesse le paradis perdu, elle gémit dans la Gaviota sur la ruine de ces couvents, d’où sont sortis tant de bourreaux, d’inquisiteurs et de dégoûtants satyres, qu’elle voudrait, malgré l’histoire, malgré les faits innombrables contenus dans les écrits de Llorente, de Rosseuw-Saint-Hilaire, de Toreno, etc., présenter comme de modestes et pieux anachorètes. Elle ose affirmer que les hôtes de ces « riches et somptueux monastères, » asiles de la paresse, de l’ignorance et de passions plus dangereuses encore, « guérissaient en même temps les maux de l’âme et du corps. » Elle veut nous faire croire que la croix du Galiléen « doux et humble de cœur » qui prononça tant d’éloquents discours contre les princes des prêtres et les pharisiens, « semble s’affaisser sous le poids de la douleur » en voyant fermées les portes d’où sortirent les chefs des « armées de la foi, » les moines-brigands qui ont été la honte et la terreur de la Péninsule !
C’est en vertu du même système d’idéalisation que le paysan, resté fidèle aux erreurs qui ont causé la rapide et honteuse décadence de ce beau pays, devient le véritable représentant des idées et des vertus nationales. Si l’on en croyait doña Cecilia, il faudrait chercher la Salente de Fénelon dans quelque village bien « séparé du monde (de la civilisation) par de hautes montagnes, » où « les petites filles (et trop souvent les grandes), baisent la main du curé, » dans quelque Val de Paz, dont « les lumières de ce siècle novateur se sont dédaigneusement détournées. »
Idéaliser avec une étourderie sans égale le passé tout entier — excepté les combats de taureaux, antipathiques à la race germanique — telle est la moitié du labeur que s’impose madame Caballero. L’autre consiste à cribler d’épigrammes l’homme qui ne regarde pas l’ère des Torquemada, comme l’apogée de l’espèce humaine. Don Andrés qui réussit dans « diverses entreprises, celle, entre autres, de la démolition des couvents, » est à ses yeux le « type du citoyen moderne, » et, en cette qualité, il offre l’aimable assemblage de tous les défauts. Le « citoyen moderne, » en tant que membre de l’espèce humaine, n’est ni infaillible, ni impeccable, mais il est fort supérieur à ces monstres qui, même au siècle dernier, se repaissaient des angoisses de tant de victimes humaines dans les « actes de foi. » Au siècle où la tolérance avait déjà tant d’illustres défenseurs « l’Espagne, dit M. Michelet dans la Régence, suivait, bride abattue, la carrière des auto-da-fé. En 1721, la seule ville de Grenade, sur l’échafaud de plâtre où quatre fours en feu (figurant les prophètes) mangeaient la chair humaine, Grenade mit en cendres neuf hommes et onze femmes. C’est l’année des Lettres persanes. » — Dans l’année de la Henriade, Philippe V, à Madrid, célèbre une fête digne du « grand artiste » Néron, « la fête épouvantable d’une grillade de neuf corps vivants, l’horreur des cris, l’odeur des graisses, des fritures de la chair humaine. »
Les Anglais qui ont bravement chassé les inquisiteurs, les Français qui ont, en 1789, commencé la régénération de la société latine, ne sauraient plaire à madame Caballero. Les premiers sont notoirement « hérétiques, » et M. de Maistre (du Pape) a prouvé que les seconds sont à peu près « schismatiques. » Les portraits peu flattés des compatriotes d’Élisabeth et de La Fayette que doña Cecilia introduit dans ses romans, semblent avoir été composés pour entretenir, au delà des Pyrénées, les vieilles rancunes nationales, ce « chauvinisme » qui n’est ni moins borné ni moins déplorable que la teutomanie de certains écrivains des pays germaniques. Sans doute, un écrivain espagnol a le droit de dire aux compatriotes de Cervantès, de Calderon et de Lope de Vega, qu’ils pourront, — dès qu’ils en auront la ferme volonté, — marcher à côté des grands peuples de l’Europe. Mais est-il utile de faire croire à une nation qui commence à peine à sortir du gouffre où l’avaient plongée les ennemis de la lumière et de la liberté, qu’elle n’a rien à envier au glorieux royaume-uni et au florissant empire des Gaules ? On aura beau murmurer les mots de « Saxons apostats » et de « Français voltairiens, » après tout, en dehors de la réforme et de la renaissance, dont Luther et Voltaire personnifient admirablement l’esprit émancipateur et tolérant, il n’y a point de civilisation, il n’y a qu’une barbarie plus ou moins orgueilleuse. Le jour où l’excellent moine de Wittemberg a dit : « Brûler les hérétiques est contraire au Saint-Esprit, » il a mérité d’être compté parmi les continuateurs de l’apôtre qui disait : « Il faut qu’il y ait des hérésies ! » Le jour où Voltaire a protesté contre les bourreaux de Calas, il s’est montré meilleur chrétien que les prêtres de son temps.
Je ne voudrais pas cependant vous faire croire que les récits de madame Caballero ressemblent en tout à ces romans dogmatiques, dont l’Occident est inondé, romans qui ne sont que des thèses fort peu récréatives en faveur du catholicisme, du méthodisme, du piétisme, du panthéisme, etc., et qui ressemblent si peu aux modestes chefs-d’œuvre qui s’appellent Don Quichotte, Gil Blas, Tom Jones et Manon Lescaut. Sans doute les écrits du romancier espagnol gagneraient à être débarrassés de certaines déclamations ou insinuations malveillantes, mais on y trouve des études consciencieuses sur un pays trop peu connu et qui intéresse particulièrement toutes les nations latines. Si F. Caballero avait vécu dans une capitale, elle n’aurait vu qu’un monde qui se ressemble à peu près partout, à Berlin comme à Paris, à Pétersbourg comme à Madrid. Mais l’auteur connaît fort bien la vie de province, les cités de l’Andalousie et les villages d’une des plus curieuses contrées de la Péninsule. Il nous mène à Cadix, à Séville, qui sont partout dans son œuvre, à Rota (Pauvre Dolorès) ; dans le monde (Lagrimas) et au hameau (la Famille Alvareda) ; dans la demeure isolée du pauvre cultivateur (la Gaviota) et sous le toit du laboureur opulent (Clemencia).
Il est impossible que parmi tous ces tableaux ne se trouvent pas bien des détails sur la condition et les tendances des Espagnoles. La Gaviota (la mouette) par exemple, cette fille de pêcheur, nature sauvage, rétive et fantasque, qui, grâce à sa voix, devient une artiste courtisée, qui sacrifie l’amour d’un grand d’Espagne à un torero, et qui finit par devenir la compagne hargneuse d’un barbier méprisé, n’est-elle pas un type original ? Les femmes de Clemencia méritent également l’attention. On aime à contempler dans sa majesté rustique la maîtresse de la maison, austère et froide, qui sent toute l’importance sociale que possède la compagne d’un cultivateur aussi riche et aussi influent que don Martin Ladron de Guevara, « qui eût parlé au roi du même ton qu’au mendiant ; » sa belle fille Clemencia, jeune femme d’un bon naturel, mais qui, livrée aux séductions d’un monde qui la charme, ne sait pas reconnaître l’amour sincère et dévoué sous les formes modestes d’un cousin élevé aux champs. On doit aussi signaler un caractère comme celui de Rita (Famille Alvareda), ce modèle des coquettes du village, qui, mère de deux enfants, prête l’oreille aux propos d’un ancien troupier et dont l’humeur fait un si frappant contraste avec les dispositions mélancoliques de sa belle-sœur. Je conclus de ces remarques, qu’il serait facile de multiplier, que si les théories philosophiques de l’auteur de l’Une dans l’autre, d’Une dernière consolation, de Se taire durant la vie « ne méritent pas un quart d’heure de peine, » ses observations sur une des fractions les plus importantes et les moins connues de la société latine et sur la vie intime des Espagnoles peuvent être étudiées avec fruit. Il est à regretter qu’un écrivain capable de se rendre un compte exact des choses ait fait moins de concessions aux plus légitimes aspirations de son temps qu’un théologien comme Balmès, et qu’il ait préféré rivaliser d’exagérations avec Donoso Cortès, marquis de Valdegamas. Mais de puériles déclamations n’empêcheront pas les peuples latins de s’intéresser vivement à l’avenir de l’Espagne. Ainsi la patrie du Cid aura toujours pour les Roumains un attrait particulier, puisqu’elle a été la terre natale de Trajan, du grand empereur qu’ils regardent comme leur Romulus, comme le fondateur et l’expression grandiose de leur nationalité. Quant aux nations latines de l’Occident, elles attendent avec impatience le jour où le règne de la tolérance achèvera la régénération d’un pays qui a été de nos jours purifié — tant de sang innocent a coulé dans la Péninsule ! — par le martyre de Riego, de Torrijos et de ses amis.
Sans être aussi connue en dehors de l’Espagne que Fernan Caballero, doña Gertrude Gomez de Avellaneda, s’est exercée dans des genres plus élevés et plus difficiles. Déjà nous trouvons une femme parmi les anciens poètes, Inez de la Cruz, qui vivait dans un couvent du Mexique. Doña Gertrude n’a pas seulement cultivé la poésie lyrique (Poesias lyricas, Madrid, 1841), mais aussi la tragédie, la comédie et le roman. Ses tragédies ont reçu le plus bienveillant accueil, et sa nouvelle intitulée : les Deux Femmes passe pour le meilleur roman qu’elle ait écrit. La mort prématurée de son mari, don Pedro Sabator, qui lui fut enlevé après quelques mois de mariage, sembla la dégoûter de la vie littéraire. Mais elle n’a pas tardé à reprendre la plume et à donner des preuves significatives de son activité et de la variété de ses aptitudes.
Quel qu’ait été le succès des romans de Fernan Caballero et des tragédies de doña Gertrude de Avellaneda, la carmélite Thérèse de Cépède, canonisée par l’Église romaine en 1621, doit être considérée comme l’écrivain le plus éminent qu’on trouve parmi les femmes espagnoles. Son autobiographie (Discurso o relacion de su vida, 1562) est un des écrits qui jettent le plus grand jour sur les causes et les effets de ce mysticisme sensuel que les philosophes de l’Église romaine nomment comme Thérèse « le chemin de la perfection » (el camino de la perfeccion). Mais les écrits de Thérèse ont une valeur indépendante de l’intérêt scientifique. Ses poésies permettent de la placer parmi les poètes classiques de ce XVIe siècle qui autorisait de si grandes espérances et qui donne une idée si élevée du génie naturel des Espagnols. Ses ouvrages en prose, ses dissertations ascétiques, dont le plus célèbre est le Château de l’âme, font concevoir une opinion très avantageuse de la vivacité de son imagination et de son éloquence. De même que la vie de Maria de Pacheco montre que les Espagnoles peuvent comprendre les idées libérales et se dévouer à leur culte, ainsi les œuvres de Thérèse, traduites aujourd’hui dans toutes les langues de l’Europe, prouveraient seules qu’elles seraient susceptibles d’un grand développement intellectuel, si leur instruction n’était pas si complétement négligée, et si les préjugés d’un autre âge ne leur interdisaient pas l’examen des questions philosophiques.
L’Espagne n’a pas été, comme la France sa voisine, le théâtre de discussions animées sur la condition des femmes. La législation qui règle cette condition, est empruntée au droit romain, dont les principes ont conservé tant d’influence sur les nations novo-latines. Les mêmes lois régissent la plus grande partie de l’Espagne (España uniforme). Quelques contrées ont gardé leurs fueros (priviléges). Ce sont les provinces qui relevaient autrefois de la couronne d’Aragon (España assimilada), les provinces basques et le royaume de Navarre (España foreal). On s’explique cette différence de lois par la diversité des destinées. Il n’est pas étonnant que les Basques, ayant résisté avec plus de succès que le reste de la population aux invasions des Germains et des Arabes, aient conservé, avec leur nom antique d’Escualdunac, une langue et des traditions étrangères à la race indo-européenne, et que le génie de la vieille Ibérie se soit maintenu dans la contrée où leur influence est prédominante.
Dans l’España uniforme, la condition des filles est conforme aux lois de Justinien. Les majorats, institution aristocratique et germanique, faisaient naguère passer les immeubles de mâle en mâle par ordre de primogéniture. Mais cette institution ayant été abolie, le principe d’égalité reçoit dans les héritages sa pleine application.
L’exercice du droit de propriété n’est pas non plus entravé chez les filles. Dès qu’elles sont majeures, c’est à dire à l’âge de vingt-cinq ans, elles peuvent administrer leur fortune. Mais le projet de code (il n’existe encore que des coutumes), trouvant avec raison qu’il n’est pas nécessaire, surtout dans un pays méridional où le développement est rapide, de reculer la majorité jusqu’à vingt-cinq ans, propose de fixer à vingt ans l’âge d’émancipation pour les filles comme pour les garçons.
Quand il s’agit de mariage, la fille n’est pas obligée d’attendre l’âge d’émancipation pour se marier sans le consentement de ses parents. À vingt-trois ans, elle peut disposer de sa main.
Pour remédier à la dépopulation causée par l’expulsion des Maures et des Juifs, le gouvernement espagnol favorisa les mariages par des moyens inusités ailleurs. Ainsi toute fille mineure peut être mariée par autorité de justice, dès qu’un jeune homme majeur déclare qu’il peut répondre de son consentement, qui, dans ce cas, tient lieu de l’autorisation des parents. De son côté, une fille majeure peut se marier de la même façon avec un mineur, en faisant sa déclaration devant le tribunal.
La fille, enlevée de cette façon par la justice, est déposée dans une maison sûre où on lui laisse quelques semaines de réflexion. Si elle persiste, on procède au mariage, et il ne reste aux parents d’autre ressource que de la déshériter.
Le mariage fait retomber la femme en minorité. Elle ne peut exercer aucune autorité légale sur ses enfants, soumis exclusivement au pouvoir paternel. Elle conserve, il est vrai, la propriété de ses biens ; mais le mari en est le seul administrateur légal. Si elle lui survit, elle hérite d’une moitié des acquêts faits par le ménage, nommés en Espagne los gananciales.
Les veuves sont, comme en France, assimilées aux filles majeures. La minorité de la femme cesse avec la vie du mari. À moins qu’elle n’ait donné des signes de démence, de prodigalité, etc., elle reprend l’administration de ses biens. La tutelle des enfants lui appartient de droit, si le mari ne la lui a pas enlevée pour des motifs équitables.
La recherche de la paternité est permise aux intéressés.
Les Espagnols, uniquement préoccupés de la pensée de se délivrer des moines, n’ont guère songé jusqu’à présent aux couvents de femmes. Aussi existe-t-il encore beaucoup de nonnes dans les États de Sa Majesté catholique. M. Dabbadie qui a visité les anciennes colonies de l’Espagne (À travers l’Amérique du Sud) donne une singulière idée de la manière dont le célibat est observé par les religieuses dans ces climats brûlants. Les traditions de la mère patrie ne sont pas, il faut bien le dire, de nature à faire croire que les nonnes y soient beaucoup plus rigoristes. Sainte Thérèse eut une peine infinie à « réformer » les carmélites ; mais certaines scènes qui ont eu pour théâtre les couvents de cet ordre, « le plus austère de tous, » feraient croire qu’elle a consumé sa vie dans une tâche inutile. Les carmélites de Lerma méritent la célébrité qu’elles ont acquise. La mère Agueda, qui faisait des miracles dans leur monastère, eut cinq enfants du provincial des carmes, Jean de la Vega, surnommé l’Extatique. Sa nièce, — il en était de même d’autres nonnes du monastère, — n’observait pas mieux son vœu de chasteté, et les inquisiteurs de Logrogno ne purent faire comprendre à cette fille, entrée au couvent à l’âge de neuf ans, qu’il y eût du mal à obéir à la volonté de son confesseur.
Le chanoine Llorente cite un trait plus étrange encore. Cet écrivain aragonais, attaché au saint-office dès 1785, fut nommé, en 1789, premier secrétaire de l’inquisition. Or, le nouveau secrétaire était, par une circonstance providentielle, partisan de la révolution qui éclatait alors en France. Ses fonctions lui permirent de recueillir de précieux renseignements qu’il a résumés plus tard (1815-17), pendant son séjour forcé en France, dans son Histoire critique de l’inquisition espagnole. Il raconte, au chapitre XXVIII du tome IIIe de cet ouvrage, qu’il fut chargé d’interroger un capucin accusé d’avoir, dans un couvent de dix-sept béguines qu’il confessait, séduit treize de ces filles. L’inquisition était fort indulgente pour ce genre d’abus ; mais le moine ayant eu l’imprudence de dire que Jésus s’était montré à lui dans l’hostie pour lui donner le pouvoir de dispenser du VIe commandement du Décalogue, le « saint office » trouvait l’idée assez hérétique. « Quoi, lui disait-on, est-il probable que N.-S. Jésus-Christ vous ait apparu pour vous dispenser d’un commandement de Dieu ? » — « Il a bien dispensé Abraham du Ve, en lui ordonnant de tuer Isaac, et les Juifs du VIIe, en leur permettant de voler les Égyptiens. » — « C’étaient des mystères favorables à sa religion. » — « Mais quoi de plus favorable à sa religion que de tranquilliser treize âmes pieuses et de les préparer à une union parfaite avec l’essence divine. » Llorente ayant objecté qu’il était étonnant que de pareilles grâces eussent été seulement obtenues par les plus jolies nonnes du couvent, le moine répondit avec le plus grand sang-froid à l’auteur de l’Histoire politique des papes : « L’esprit souffle où il veut ! »
Si vous rapprochez les faits rapportés par le docte chanoine des textes cités par Pascal dans les Provinciales, et des considérations sur la morale catholique par lesquelles Sismondi termine son Histoire des républiques italiennes, considérations si faiblement réfutées par Manzoni, vous vous demanderez naturellement si les Occidentaux, au lieu de s’exténuer en beaux discours sur « l’atmosphère empoisonnée de l’Orient, » ne feraient pas mieux de songer quelque peu aux abus qui compromettent l’existence de la civilisation occidentale ?
La Fontaine, liv. III, fabl. I. ↩︎
Dora d'Istria