Sommaire de la lettre
Origines et développement de la nationalité portugaise. — Grandeur du Portugal sous la dynastie d’Aviz. — L’esprit d’intolérance ruine le royaume. — Soumission à l’Espagne. — Dynastie de Bragance. — Ministère de Pombal. — Règne de Maria Ire. — Naissance du parti libéral. — Jean VI et la révolution de 1820. — La reine Carlotta et dom Miguel chefs du parti absolutiste. — Pierre IV abdique en faveur de Maria II. — Dom Miguel s’empare du gouvernement. — Chute de l’usurpateur. — Commencement de la régénération du Portugal. — Maria II ferme les couvents. — Progrès accomplis depuis sa mort. — Condition civile des Portugaises. — Coup d’œil sur la race latine. — Condition civile des femmes latines depuis la fondation de Rome jusqu’à Justinien. — Conséquences des invasions en Orient et en Occident. — Renaissance du droit romain dans la société latine. — Idées que les Germains ont de l’avenir de cette société. — Leur opinion sur la vertu des femmes latines. — Objections des médecins, des voyageurs et des jurisconsultes latins. — Danger et puérilité des discussions de ce genre.
Malgré le nom de Lusitani par lequel les Romains distinguaient les anciens habitants de la majeure partie du Portugal des autres populations de la péninsule ibérique, il est certain, grâce aux recherches de M. Boudard, que l’ibère était parlé en Lusitanie comme dans l’Hispanie. D’autres races vinrent se mêler aux premiers habitants. De même qu’en Espagne, les Celtes, les Romains, les Slaves (Vandales), les Germains, les Arabes se succédèrent sur le sol portugais. Délivré des musulmans, ce beau pays fit un moment partie des domaines de la Castille. Alphonse VI donna à titre de fief une partie du Portugal à un descendant du roi de France Robert, Henri de Bourgogne, qui avait épousé Thérèse, fille naturelle du roi de Castille. Le comte Henri se rendit indépendant à la mort d’Alphonse VI, et son fils, Alphonse Ier, le Conquérant, prit le titre de roi. La descendance mâle de la dynastie de Bourgogne s’étant éteinte avec Ferdinand Ier, un bâtard, Jean Ier, le Grand, fut le premier souverain de la branche illégitime de Bourgogne, nommée aussi dynastie d’Aviz. Sous cette dynastie, le Portugal devint un des États latins les plus florissants. Franchissant les limites de leur territoire, les Portugais attaquèrent le monde barbare avec une résolution chevaleresque qui fit l’admiration de l’Europe. Après la conquête de Ceuta, enlevée aux musulmans, ils s’ouvrirent la route des Indes, ils s’assurèrent de riches possessions en Afrique et surtout en Asie. Les noms de Barthélemy Diaz, de Vasco de Gama, d’Almeida, d’Albuquerque, d’Alvarez Cabral, qui donna au Portugal l’immense territoire du Brésil, prouvent que les Latins peuvent, sous un gouvernement entreprenant, rivaliser d’énergie avec les Anglo-Saxons.
Malheureusement un funeste génie s’empara du Portugal sous Jean III. Au moment même où, par la faute de l’esprit d’intolérance, commençait la décadence de l’Espagne, le roi de Portugal livrait ses États à l’inquisition, il persécutait les juifs dont le commerce enrichissait son peuple ; enfin il laissait les jésuites s’établir en maîtres sur son territoire et préparer la ruine de la maison d’Aviz en la lançant dans les plus folles entreprises. L’imprudente expédition d’Afrique, la bataille d’Alcaçar-Quivir, où périt le roi Sébastien, réduisirent le royaume aux dernières extrémités. À la mort du cardinal Henri, successeur de Sébastien, le Portugal, incapable de se défendre, était réuni aux possessions du roi d’Espagne, le farouche Philippe II (1580).
La maison de Bragance eut la gloire de rendre l’indépendance aux Portugais (1640). Mais les compatriotes de Viriathe, ce fier adversaire de la domination romaine, dégradés par le despotisme et par la superstition, ne recouvrèrent pas, avec l’autonomie de leur pays, les mâles vertus de leurs ancêtres. À partir de 1697, on cessa de convoquer les Cortès ; en 1703, on signa avec l’Angleterre le traité de Methuen qui transformait le royaume en colonie commerciale de la Grande Bretagne.
Un des plus grands hommes d’État de la race latine, un disciple de la philosophie française du XVIIIe siècle, Joseph Carvalho-Melho, marquis de Pombal, entreprit de rendre à sa patrie la splendeur dont elle jouissait sous la glorieuse dynastie d’Aviz, et de lui faire reprendre le rang qu’elle occupait autrefois en Europe. La lutte qu’il engagea contre les forces coalisées de l’inquisition, de la compagnie de Jésus et d’une aristocratie dégénérée, fut un long combat de vingt-sept ans, dans lequel il montra toute l’énergie, mais aussi toute la dureté des magistrats de la république romaine. Lorsque Joseph Ier mourut, les jésuites étaient expulsés du Portugal et du Brésil ; les désastres causés par le terrible tremblement de terre de 1755 étaient réparés ; le commerce renaissait, le trésor de l’État contenait 240 millions, et les factions rétrogrades se voyaient réduites à l’impuissance. Malheureusement, Maria Ire (1777) avait la tête trop étroite pour comprendre la nécessité des réformes entreprises par le ministre de son père. À peine montée sur le trône, qu’elle partagea plus que l’autorité, jusqu’en 1786, avec son mari Pierre III, elle s’empressa de disgracier Pombal, donnant ainsi une preuve de faiblesse d’esprit qui devait, pendant la révolution française, aboutir à la folie (1792). La maladie de la reine la rendit étrangère aux grands événements racontés par M. J.-M. de Souza, dans son Historia de Portugal desde o Reinado de D. Maria I até a convenção d’Évora Monte (Lisbonne, 1838). Son fils Jean, chargé de la régence, n’échappa à l’invasion française (1807) qu’en s’embarquant pour le Brésil.
Mais les soldats de Napoléon et de l’Angleterre, tout en luttant sur le territoire portugais, réveillaient les idées qui semblaient mortes avec Pombal. L’empereur des Français et ses légions fermaient partout les couvents, et leurs aigles devenaient pour les moines une véritable tête de Méduse. Les soldats protestants de la Grande Bretagne ne montraient pas de meilleures dispositions pour les ordres monastiques. D’un autre côté, l’esprit militaire se ranimait parmi les Portugais, jaloux de prouver aux Anglais qu’ils étaient dignes des secours de leurs alliés. Jean VI, en succédant à sa malheureuse mère (1816), fut obligé de tenir compte de cet état des esprits, de faire des concessions et d’abolir l’inquisition. Ces concessions satisfirent si peu une nation qui se sentait mûre pour la liberté, qu’une révolution éclata à Porto, le 24 août 1820. Le roi était personnellement assez bien disposé en faveur de la Constitution, dont il jura, à son retour du Brésil, de respecter les bases. Mais la reine Carlotta, fille de Charles IV, roi d’Espagne, qui n’avait pas plus d’intelligence que son père, mais son troisième fils, dom Miguel, étaient prêts à résister par tous les moyens au progrès des idées libérales. M. J.-F. Freire de Carvalho a exposé les causes qui décidèrent le parti qui se glorifie du titre de légitimiste à recourir à l’usurpation (Ensaio politico sobre as causas que preparâo a usurpacâo do D. Miguel, Lisbonne, 1842). Entraîné par l’opposition de la reine, de dom Miguel, du clergé et d’une partie de la noblesse, le faible roi supprima la Constitution de 1822. Mais comme le parti absolutiste (les serviles) trouvait qu’il n’agissait point avec assez de vigueur contre les libéraux, il engagea contre Jean VI une lutte qui ne se termina qu’avec la mort de ce prince (10 mars 1826).
Le second fils de Jean, Pierre, plus connu sous le nom de dom Pedro, déjà empereur constitutionnel du Brésil depuis 1822, fut appelé à succéder à son père. Mais ce prince, après avoir donné une nouvelle constitution, la Carta de Ley, abdiqua en faveur de sa fille, donna Maria da Gloria, qui devait épouser son oncle Miguel et dont l’heureux caractère promettait aux Portugais des jours meilleurs. Mais dom Miguel, dont l’ambition égalait l’incapacité — à dix-neuf ans, il ne savait ni lire ni écrire — n’était pas disposé à se contenter d’être « le mari de la reine. » Il se servit de l’autorité que lui donnaient ses fonctions de régent pour abolir le régime constitutionnel et gouverner en souverain absolu. Appuyé par les moines et par la populace, dont il partageait le bigotisme et les instincts crapuleux, il fit peser sur le Portugal un joug de fer. Un fait suffira pour donner une idée du gouvernement des serviles. En 1831, dans la seule ville de Porto, il y avait onze mille suspects. Heureusement les États constitutionnels n’étaient pas disposés à souffrir un pareil régime. La quadruple alliance (22 avril 1834), signée par le roi Louis-Philippe, la reine d’Angleterre, la reine d’Espagne et la reine de Portugal, représentée par dom Pedro, tuteur de sa fille, amena la défaite de dom Miguel et la capitulation d’Évora (24 mai 1834). Cet acte solennel qui porte sa signature, n’empêche pas l’ancien chef du parti absolutiste de se donner à l’étranger comme souverain légitime du « Portugal et des Algarves. » En 1851, il s’est marié à Adélaïde, princesse de Lowenstein-Wertheim-Rosemberg, et il travaille, depuis cette époque, à perpétuer une famille qui est l’espoir du parti clérical portugais.
Du règne d’une femme date en Portugal comme en Espagne, la régénération d’une noble race. Le règne de l’intrépide Maria II commence par l’abolition des ordres monastiques qui avaient fourni à la faction rétrograde ses plus fanatiques champions (1834). Quoique la loi n’ait pas encore proclamé la liberté des cultes, les dissidents ont joui d’une tolérance qu’on leur refusait depuis le règne de Jean III. Dans un pays où les philosophes eux-mêmes — il suffit de se rappeler ce que dit le comte A. de Saint-Priest (Histoire de la chute des jésuites) de certains actes de Pombal — n’étaient pas exempts de cruauté, la peine de mort, sans être abolie, a cessé d’être appliquée depuis longues années. Le gouvernement, insensible à ces déclamations de la presse monacale qui terrifient aujourd’hui plus d’un souverain, a tenu tête aux envahissements du clergé, et les sœurs de charité ont pu se convaincre qu’à Lisbonne on se rend mieux compte de leur adroite politique qu’à Paris ou à Madrid. Le Monde décerne maintenant au Portugal le titre de « persécuteur des saintes filles de Vincent de Paul ; » parce qu’il n’a pas laissé les intrigues miguélistes agiter les classes inférieures et soudoyer les conspirations sous prétexte de soulager leurs misères.
Tels ont été les résultats généraux des règnes de Maria II, de Pierre V et de Louis Ier. Donna Maria, morte en 1853, n’a pas elle-même joui de la transformation de son pays. Les agitations qui suivent toute révolution, ont rempli son règne. Mais ses fils ont continué son œuvre. L’aîné, Pierre V, s’embarquait à Ostende, lorsque j’y étais, pendant la saison des bains (1855). Ce jeune prince qui venait de parcourir plusieurs États de l’Europe et de visiter l’exposition universelle, allait prendre les rênes du gouvernement confiées, pendant la régence, à son père Ferdinand. Enlevé à ses États par une mort prématurée, il a eu pour successeur son frère Louis, dont l’alliance avec le roi d’Italie — il a épousé la princesse Maria-Pia, seconde fille de Victor-Emmanuel II — atteste l’intention de tenir tête aux partisans de la théocratie.
Il est à désirer que le royaume de Portugal s’occupe le plus tôt possible de la rédaction d’un code civil qui lui permette de mettre sa législation en harmonie avec les tendances libérales qu’il manifeste. La législation actuelle a pour base les Règles pour diriger le royaume qui remontent au temps du roi dom Emmanuel le Fortuné (1495-1521), règles modifiées, il est vrai, par des lois postérieures, spécialement par celles que les Chambres ont votées depuis l’établissement du régime constitutionnel.
La condition civile des femmes présente le même contraste que dans les autres États latins. La Ordemnacâo (liv. IV, t. 96), s’appuyant sur la CXVIII Novelle, chap. Ier, admet le partage égal entre les filles et les garçons. Toute fille majeure peut administrer ses biens. Seulement on peut dire que dans un pays où l’organisation se développe promptement, l’âge de vingt-cinq ans fixé par les anciennes ordonnances pour la majorité des deux sexes ne semble pas heureusement choisi. Cependant le code de procédure de 1841 (art. 453), n’a rien innové dans cette question.
Pour les femmes mariées, il existe deux régimes, le régime dotal et le régime de communauté. Quel que soit le régime, elles n’ont aucune part à l’exercice de la patria potestas. La séparation de corps et de biens est comme en France le seul remède à l’abus de la puissance maritale, comme elle est la seule ressource de l’époux à qui la loi reconnaîtrait le droit de rompre toutes relations avec sa femme. Si la législation portugaise est sur ce point conforme à la loi française, elle s’en écarte sur un autre point, en permettant la recherche de la paternité. Le désaccord est encore plus significatif dans la question de la « loi salique ; » car la nation portugaise pense comme la Revue germanique (1er mai 1863) que « le génie féminin s’adapte si bien au rôle de reine constitutionnelle ; » elle estime « qu’il a su en tirer un parti si considérable et si utile à la société, que de nos jours, l’exclusion politique des femmes, presque universellement réalisée, ne menace pas de les déposséder du dernier retranchement où s’exerce leur capacité gouvernementale. »
Indépendamment des Français, des Italiens, des Espagnols et des Portugais, il existe en Europe plusieurs autres groupes appartenant à la civilisation latine. Tels sont les Wallons de la Belgique, les Suisses romans de Genève, du Valais, de Neuchâtel, de Fribourg et du Jura Bernois ; les Romansches du canton des Grisons, et surtout les Roumains des Principautés-Unies, de la Bessarabie, de l’Autriche et de la Turquie. Les Roumains ne sont pas moins de dix millions d’âmes, établis dans des contrées fertiles qui pourraient nourrir une population quadruple, et dont M. César Bolliac a fait connaître les immenses ressources dans sa Topographie de la Roumanie (Paris, 1856). Je ne vous parlerai pas plus des Roumains transdanubiens que des autres, d’abord parce que je ne veux vous entretenir que des nations de l’Europe occidentale, ensuite parce que j’ai donné des renseignements étendus sur les Roumains dans les Femmes en Orient et même dans les passages des Excursions en Roumélie et en Morée, où il est question des Roumains soumis au padishah. J’ajouterai seulement que la Roumanie indépendante a pour base de sa législation le droit romain, et que la dot est aussi inviolable qu’elle l’était au temps de Justinien.
Si vous jetez un regard en arrière, vous vous apercevrez que depuis Romulus jusqu’à nos jours, la condition des femmes latines est en rapport avec l’élévation des idées qu’on a de la justice.
Commençons par nous transporter dans la république romaine, vers le temps des décemvirs. L’esprit aristocratique domine tout. Les bases de la famille sont la puissance paternelle et la puissance maritale. Le « père de famille, » maître unique, a, selon l’énergique expression du droit, « le domaine de la maison. » Lui seul peut posséder. Sur les esclaves, il exerce la puissance dominicale qui est sans limites ; sur ses enfants, la patria potestas ; sur sa femme, la puissance maritale, qui ne sont guère moindres que la puissance dominicale. Du reste, je vous en ai montré les conséquences d’après MM. Michelet et Martin.
La femme qui cesse d’être en puissance de père ou de mari, tombe, dans le premier cas, sous la tutelle de ses agnats, (collatéraux descendants d’une ligne masculine), dans le second, sous celle des agnats de son mari. Un agnat, même mineur, peut être tuteur d’une femme. Comme pour un républicain français de nos jours, pour le Romain de cette époque, l’homme représente la raison.
À la fin de la république, la puissance paternelle est toujours en vigueur ; mais elle tend à s’adoucir.
C’est surtout en ce qui concerne le mariage que se fait sentir l’influence des nouvelles doctrines inspirées par la philosophie hellénique. On commence à éviter les formes de mariage qui créent la puissance maritale, et les unions par consentement se multiplient. Ensuite, la condition de la femme en puissance de mari s’améliore de droit et de fait par l’institution des dots, ainsi que l’a prouvé M. Laboulaye dans son excellent chapitre de son Histoire de la propriété foncière en Occident. Sans doute, le régime dotal, à ses premiers essais, est encore loin de produire ce qu’il réalisera plus tard ; la dot tombe dans le domaine quiritaire du mari (domaine dont le droit est à l’abri de toute contestation), qui peut l’aliéner, sauf restitution, condition que mille circonstances peuvent rendre illusoire ; mais du moins un principe fécond est posé : La femme est reconnue propriétaire : elle a son bien à elle dans la famille.
De forcée qu’elle était et dévolue toujours aux agnats, la tutelle des femmes devient optive (de opto, je choisis) ; en vertu du testament de celui qui l’avait en puissance, la femme peut désigner son tuteur.
L’empire, ayant besoin de se créer des alliés contre le patriciat républicain, travailla habilement à améliorer la condition des femmes et des peuples conquis. Les travaux des jurisconsultes contemporains de Septime Sévère et d’Alexandre Sévère nous montrent l’alliance du droit national et du droit universel dans son plus beau développement. À mesure qu’on s’éloigne de ce siècle, l’élément indigène perd du terrain, et dans la législation de Justinien, que les Slaves et les Roumains revendiquent également comme un de leurs frères, le droit romain se réduit à peu près au droit des gens.
Je vais vous donner en quelques mots une idée de la situation sous Alexandre Sévère.
La puissance paternelle s’est adoucie. Le droit de vie et de mort sur les enfants a été enlevé au père, et des chefs de famille sont punis « comme assassins » pour avoir osé invoquer ce droit, toujours inscrit dans la loi. Le droit de vendre ses enfants est presque aboli.
La puissance maritale, qui allait sous la république jusqu’au droit de tuer sa femme, est tombée en désuétude, et avec elle tombent aussi les modes de mariage qui la font. La confarréation n’est plus pratiquée que par les pontifes, conservateurs par position de tous les vieux abus. Le régime dotal s’est développé : la dot de la femme, devenue inaliénable sans son consentement, le sera bientôt malgré ce consentement. La répudiation, dont le mari pouvait user et abuser, est remplacée par le divorce. La tutelle des femmes n’est plus que de pure forme, il suffit qu’elle ait des enfants pour en être affranchie. Quelque temps encore, et non seulement la femme ne sera plus en tutelle, mais elle pourra être tutrice.
La législation de Justinien accorde aux filles le même droit qu’aux garçons à l’héritage de la famille, tout en continuant de considérer l’épouse comme une mineure. Cet empereur a mis la dernière main au droit romain, qui tient chez les nations sorties de la société romaine une place vraiment immense. « Si les lois romaines, dit Bossuet dans le Discours sur l’histoire universelle, ont paru si saintes que leur majesté subsiste encore, malgré la ruine de l’empire, c’est que le bon sens, qui est le maître de la vie humaine y règne partout, et qu’on ne voit nulle part une plus belle application des principes de l’équité naturelle. »
En Orient, les invasions asiatiques font reculer la civilisation chrétienne, en empêchant le développement du droit. Mahomet naît sous le règne du successeur de Justinien, et l’islamisme ne devait pas seulement enfermer dans le harem une multitude de femmes, il devait, par une déplorable imitation, fortifier chez les chrétiens tous les préjugés favorables au gynécée et à la séquestration. Dans l’Europe occidentale et centrale, les Barbares, en constituant sur les ruines de l’empire d’Occident, un nouveau patriciat, ramenèrent presque partout la condition de notre sexe à un état aussi contraire à la raison qu’à la justice. Le divorce fut aboli, mais la répudiation fut audacieusement pratiquée par les chefs de la société qui succédait au monde helléno-romain. Le régime de la communauté, conséquence logique du communisme primitif, prit place à côté du régime dotal, créé par la civilisation, quand il ne le supplanta pas entièrement. Mais depuis la Renaissance, surtout depuis la révolution française, une lutte est engagée entre le droit romain et les restes de la barbarie féodale et catholique. À mesure que le moyen âge recule, l’esprit moderne tend non seulement à opposer le droit romain aux traditions communistes du monde barbare, mais à le compléter en assurant à l’épouse une situation conforme au principe d’égalité.
De son côté, la société germanique a commencé une ère nouvelle avec la réforme. Fière des progrès qu’elle a accomplis sous l’étendard de Luther, elle se montre parfois sévère pour les Latins qui ont encore tant de peine à se débarrasser du joug de la théocratie et de la superstition. Des accusations motivées on passe aisément à des reproches injustes ou exagérés. Dans un siècle où la bourgeoisie, classe dont les habitudes sont calmes et les passions modérées, devient de plus en plus dominante, « la vertu » devait naturellement devenir le sujet de discussions acharnées entre les teutomanes et les « chauvins. »
Malheureusement il n’existe pas de mot qui jette plus d’obscurité sur ce genre de questions que le mot « vertu. » La sagesse hellénique la plus élevée identifiait cette idée avec celle de « justice. » Pour les sectes mystiques, vertu a un sens bien différent. Une fille est surtout « vertueuse » si par le célibat elle se soustrait à toutes les obligations qu’exigent d’elle la raison, la nature et la société, pour se vouer à la « contemplation. » Cette morale est empruntée à l’Inde fataliste, esclave et paresseuse. En pays germanique et protestant, naturellement cet idéal est différent. Dans ces contrées froides ou tempérées, d’où la vigne est généralement bannie, où les passions sensuelles sont si peu excitées, la chasteté est tellement facile qu’on regarderait de plus mauvais œil que chez les Latins toute personne qui n’y serait pas fidèle. Faut-il en conclure que les femmes germaines sont toujours chastes et, avec certaines publications teutomanes, que la licence est le privilége des femmes latines ? Les médecins, les voyageurs et les jurisconsultes des pays latins se montrent excessivement irrités de cette hypothèse.
Si elle était fondée, disent les premiers, tout ce qu’on dit des conséquences du « sentimentalisme » teutonique devrait être relégué au rang des fables. Il faudrait donc classer parmi les mythes les relations des mémoires du dernier siècle, résumés d’une manière si piquante par M. Boscowitz, rédacteur de la Revue germanique, dans ses articles intitulés : l’Allemagne au XVIIIe siècle, et accuser d’erreur tous les récits militaires, russes ou français, des compagnons de Souvarov et de Bonaparte, qui ont trouvé en Italie bien des résistances inattendues, et en Allemagne des sympathies parfois excessives, que le défaut de personnalité et la mollesse habituelle font aisément comprendre. Des physiologistes n’attacheront jamais grande importance aux déclarations du cant anglais et de la pruderie germanique. Si, disent-ils, le cœur des jeunes latines s’enflamme plus facilement, le penchant qu’elles ont à l’amour les préserve d’autres inconvénients, de déplorables inclinations qui produisent « l’ennui, le dégoût de la vie, et souvent le suicide, » inclinations dont un illustre médecin genevois, Tissot, a si bien décrit le caractère et montré les funestes résultats. La statistique enregistre seulement le nombre des enfants naturels, tandis que la chasteté, — et avec elle la santé comme l’intelligence des individus, la beauté, la force des races, — peut être compromise par des abus qui ne seront jamais inscrits dans les documents officiels.
Étendant leurs observations des filles aux femmes mariées, ils citent des faits recueillis par des médecins de race germanique ; par exemple le discours de rentrée, prononcé par un professeur considéré de l’une des principales écoles de médecine des États Unis. L’auteur d’On criminal abortion (Philadelphie, 1854) rapporte que les mères de cette partie de l’Amérique se portent à des extrémités condamnées par les lois divines et humaines, pour se délivrer du souci, des dépenses et des embarras de la famille, — « ou pour tout autre motif léger et dégradant. » Il insiste sur ce point, que cette « basse appréciation » n’est pas limitée aux gens ignorants des classes inférieures, mais que le mal a gagné les classes élevées, et il fait appel aux législateurs, aux philosophes et aux théologiens « pour détruire de pareilles mœurs. »
Les voyageurs appartenant aux pays latins ne manquent pas de prendre parti pour les médecins. Les femmes latines ont, disent-ils, « le cœur sur la main. » Leurs projets, leurs amours, leurs faiblesses, leurs déceptions arrivent vite au public par la filière si bien décrite par La Fontaine dans les Femmes et le Secret. Les femmes germaniques sont, au contraire, d’une prudence consommée. Habituées dès l’enfance à la réflexion et au calcul, elles savent tout arranger et tout expliquer. Ainsi, pour ne citer que quelques faits, on voit dans certains cantons la plus étrange licence, organisée en institution sous le nom de Kiltgang, résister à toutes les attaques. Autre détail caractéristique : aucune Allemande n’a d’amant, comme une Italienne ou une Espagnole. À ses yeux, tout amant se transforme si facilement en « fiancé, » qu’un poète gaulois, Brizeux, irrité de voir la docte Allemagne peuplée de fiancés, s’écriait avec colère : « Éternelle fiancée d’un éternel professeur ! »
Cette tactique achevée se retrouve dans les manifestations de toute espèce. Dans le Nord, les femmes adaptent à leurs fenêtres des miroirs mobiles pour regarder à leur aise les passants sans être vues. Quelle surprise cette ingénieuse idée causerait à une Piémontaise ou à une Romaine !
On ajoute que si la race germanique possédait les priviléges qu’elle revendique, elle les conserverait sous le ciel du Midi. Or, si vous quittez la mer du Nord pour aller vers le Danube, vous verrez Germains et Germaines prendre tous les instincts des populations méridionales. Les nombreux lecteurs des Récits des temps mérovingiens d’Augustin Thierry, avaient déjà remarqué la transformation rapide des chefs germains à l’époque de l’invasion des Barbares. À Vienne et à Munich, le même phénomène se reproduit. La religion est aussi peu spiritualiste qu’à Rome et à Madrid ; l’amour du plaisir est universel ; la taciturnité fait place à une jovialité caractéristique, enfin les statistiques qu’on tient tant à produire attestent que les enfants naturels sont aussi nombreux dans les capitales de l’Autriche et de la Bavière que dans la résidence des empereurs français, cette Babylone latine vouée à tant d’anathèmes !
Les jurisconsultes latins interviennent alors pour se plaindre des écrivains qui s’en rapportent exclusivement aux documents officiels quand il s’agit de questions où l’amour-propre national est si fortement engagé. Ils citent tel juge d’instruction d’un pays germanique brûlant « par pudeur patriotique » les papiers constatant une foule de délits pareils aux crimes dénoncés en Amérique par l’auteur d’On criminal abortion, et ils disent que les peines draconiennes portées dans certains cantons de la Suisse allemande, n’ont eu d’autre résultat que d’enrichir quelques médecins livrés à la plus coupable industrie. Dans la partie germanique du nouveau monde, ajoutent-ils, une police défectueuse laisse passer inaperçus beaucoup de délits, et d’ailleurs, la loi trop indulgente innocente des faits reconnus comme criminels en France. Avocats et médecins français souscriraient donc volontiers aux conclusions d’un travail destiné à établir la criminalité parmi leurs compatriotes.
« Les crimes de cette nature qui se commettent à New York, dépassent de beaucoup ceux qui ont lieu en France, toute proportion gardée[1]. »
Pour moi, sans prendre parti dans ce débat acharné, je crois que tout philosophe impartial en peut conclure qu’il n’existe pas en Europe de « peuple de Dieu. » Aucune nation n’a le monopole de la vérité, de la justice et de la sainteté. Les teutomanes et les « chauvins » sont donc également dignes du mépris des penseurs, et tout observateur impartial trouvera chez une Allemande des qualités qui manquent aux Françaises, et chez les Françaises des dons qui n’ont pas été accordés aux Allemandes. « Allah, dit un proverbe arabe, n’a déshérité aucune de ses créatures. » Permettez-moi d’opposer l’autorité de cet « infidèle » aux manies querelleuses des Occidentaux, et de souhaiter à des peuples justement fiers de leurs lumières et de leur progrès un peu de charité chrétienne. Appartenant moi-même à la race pélasgique, à cette race illustre qui a donné à l’humanité Eschyle, Socrate, Dante et Michel Ange, j’aurais pu — pour rester fidèle à l’usage, — jeter aux gémonies tout ce qui est étranger au monde helléno-romain. De puériles provocations, — telles que les déclamations de Fallmereyer contre les Hellènes, — justifieraient peut-être chez les peuples du Midi de pareilles représailles. Mais elles sont indignes des véritables amis de la liberté et de l’humanité, qui croient que l’Europe, — fatiguée de luttes sans merci qui ne profitent qu’au despotisme, — finira par devenir une grande famille dont la tâche glorieuse est d’appeler le reste du monde au banquet fraternel de la civilisation.
Docteur A. Thomas, Annales d’hyg. publique et de méd. légale, 2e série, tom. V, 1130. ↩︎
Dora d'Istria