Les Françaises et l'Église

Lettre XI

Lexoje në shqip: Francezet dhe Kisha

Sommaire de la lettre

L’Église et les nonnes. — Les couvents de Lyon et de Paris. — Les religieuses cloîtrées. — Les carmélites. — Le Carmel en Orient et en Espagne. — Sainte Thérèse et une théorie de M. Deschanel. — M. Maury et les nonnes hystériques. — Les carmélites en France. — Madame Acarie. — Les saignées et les prisons monastiques. — Les ursulines. — Une visite au tombeau de sainte Ursule et des 11,000 vierges. — Comment se faisaient les saints au moyen âge. — Première entrevue avec les ursulines. — L’instruction et l’éducation dans les couvents. — Les visitandines. — Saint François de Sales et sainte Chantal. — La bienheureuse Marie Alacoque et le sacré cœur. — Vert-vert et les visitandines. — Les religieuses non cloîtrées. — Les sœurs de charité. — Saint Vincent de Paul et Louise de Marillac. — L’idéalisation des sœurs de charité et l’histoire. — Conséquences du célibat monacal dans les États méridionaux de l’Occident. — Les sœurs de charité et Carolina Chisholm. — La population de la France et les couvents. — Les directeurs des sœurs de charité. — Tendances des lazaristes. — Adroite tactique du jésuitisme. — Les sacrifices des sœurs de charité. — La beauté, la jeunesse et la noblesse au couvent. — Le courage monastique et la bravoure française. — Perpétuité de l’esprit du moyen âge dans les couvents. — Les hallucinations des nonnes. — La sœur Anne-Catherine-Emmerich et ses historiens. — La passion du Christ et la vie de la Vierge. — Progrès de la superstition en Occident. — La stigmatisée de Draguignan. — Condition civile des nonnes françaises sous les divers gouvernements. — Le tiers-ordre chez les dominicains et les franciscains. — Les congrégations des jésuites. — Les 8,000 associations françaises. — Les richesses des moines et des nonnes. — Leur situation financière sous Louis XVIII, Charles X, Louis Philippe et Napoléon III. — Influence des nonnes dans l’éducation. — Statistique des écoles monastiques. — La moralité des couvents. — Les nonnes et les institutrices laïques. — L’Église et les Françaises des derniers temps. — L’aristocratie. — La bourgeoisie. — Les paysannes. — Les agriculteurs sous le « grand roi » et depuis 1789. — Efforts que fait l’Église pour entraver l’instruction primaire. — L’instruction primaire en France. — La loi Guizot et la loi Falloux. — L’institutrice et le « morceau de pain. » — Des objections qu’on oppose en France à l’instruction primaire obligatoire.

Tandis qu’en France, la société civile se préoccupe trop peu des questions qui importent le plus à son avenir, l’Église romaine, beaucoup moins insouciante, travaille à consolider et à étendre sa domination. Les instruments qu’elle emploie de préférence sont les ordres monastiques dont les chefs résident à Rome, où ils reçoivent les inspirations directes du souverain spirituel de cent cinquante millions d’âmes.

Le temps n’est plus où les moines, humbles et austères anachorètes, ne pouvaient prétendre ni à la prêtrise ni à l’épiscopat. Aujourd’hui, ils ont tout envahi, et les évêques sont peu de chose en présence de ces associations redoutées, — dont j’ai essayé de faire connaître les tendances dans la Vie monastique et dans les Lettres à un philosophe athénien, — qui disposent de capitaux immenses, étendent leurs rameaux sur l’univers chrétien tout entier et s’assurent la domination de la terre, tout en recommandant sans cesse aux pauvres d’esprit de songer uniquement au « royaume du ciel, » comme ces chasseurs expérimentés qui ont bien soin de placer les novices dans les endroits où le gibier ne passe jamais !

Je vous ai déjà signalé la politique consommée de l’Église romaine dans l’organisation des couvents de femmes. Je suis loin de penser, comme la plupart des journalistes, que cette politique a perdu son ancienne habileté. Je crois plutôt avec lord Macaulay, le plus renommé des historiens anglais de notre temps, qu’il faut attribuer à la profondeur de la diplomatie pontificale le peu de succès qu’ont obtenus la république et Napoléon Ier dans leurs luttes avec la papauté. Si vous voulez avec moi jeter un coup d’œil sur l’organisation des couvents de nonnes, vous pourrez vous assurer vous-même de l’exactitude des assertions de l’illustre collaborateur de la Revue d’Édimbourg.

En général, les peuples latins commencent leurs révolutions par se débarrasser des moines. Les décrets de la constituante française sont justement célèbres. Après la mort de Ferdinand VII, l’Espagne constitutionnelle s’insurgea contre les couvents. Le Portugal a aussi fermé les monastères d’hommes sous donna Maria II. En Piémont, Victor-Emmanuel II a fait payer aux monastères la victoire remportée à Novara par les Autrichiens, leurs alliés. Mais quand les moines disparaissent, les nonnes restent pour leur préparer un retour plus ou moins triomphal. C’est ainsi qu’on a vu, en France, après 1848, les ordres masculins se dédommager des décrets portés contre eux par la constituante et maintenus par Napoléon Ier, par Louis XVIII, par le dévot Charles X (ordonnances de 1828) et par Louis-Philippe. Aujourd’hui, jésuites, dominicains, franciscains, maristes, etc., pullulent sur le sol de la Gaule, et, « pour la plus grande gloire de Dieu », accumulent de tels biens, qu’un économiste qui n’est pas hostile au monachisme, M. L. de Lavergne, a soutenu dans la Revue des Deux Mondes que les biens du clergé étaient aujourd’hui aussi considérables qu’avant 1789. La crédulité humaine est encore, en l’an de grâce 1864, la meilleure source de richesses.

Notre sexe, dont quelques misogynes nient la capacité en matière de finances et d’administration, a certainement la plus grande part dans ce prodigieux résultat. Si vous veniez à Lyon, pour ne citer qu’un exemple, vous seriez comme je l’ai été moi-même, surprise de la grandeur des maisons que les nonnes y possèdent, de la quantité des capitaux dont elles disposent et de l’influence souveraine qu’elles exercent. Une spirituelle dame allemande, dont M. Michelet cite le récit, n’a pas éprouvé moins de stupeur en voyant pour la première fois « le pieux quartier de Paris qui contient tant de couvents. » Bien des causes contribuent à tourner du côté de la vie monastique l’ardente activité de notre sexe. Aussi les ordres ou congrégations de femmes sont-ils encore plus variés que les ordres de moines. On les divise en religieuses cloîtrées et en religieuses non cloîtrées. Les carmélites, les ursulines et les visitandines appartiennent à la première catégorie, les sœurs de Saint-Vincent de Paul à la seconde.

Les carmélites sont, comme leur nom l’indique, un ordre qui prétend tirer son origine de l’Orient. Le prophète Élie, ce farouche défenseur du monothéisme sémitique, aurait bâti leurs premières cellules sur le Carmel. Il est plus facile de prouver que Louis IX trouva des moines établis sur cette montagne, et qu’il en ramena quelques-uns à Paris. Mais l’Occident n’est guère favorable à l’ascétisme oriental, et l’ordre dégénéra tellement, que deux Espagnols, Thérèse d’Avila et Jean de la Croix, eurent beaucoup de peine à réformer, au XVIe siècle, les couvents des carmélites. Thérèse, que l’Église romaine a canonisée, nous a laissé dans son autobiographie (Discurso o relacion de su vida, 1562) un des livres qui jettent le plus de jour sur la situation morale des nonnes du Midi.

Il y a plusieurs années, un habile critique, M. Émile Deschanel, affirma que les visions et les merveilles de la vie de Thérèse pouvaient s’expliquer parfaitement par l’hystérie et par la violence de passions méridionales comprimées. Cette assertion fut traitée de « scandaleuse » et « d’impie, » comme cela arrive toutes les fois que la science rend compte de quelque phénomène tenu pour miraculeux par les siècles d’ignorance. Mais depuis, un des membres les plus éminents de l’Institut, M. Alfred Maury, bibliothécaire des Tuileries, a donné à l’hypothèse de M. Deschanel toute la valeur d’une démonstration scientifique. Avant d’écrire ses Légendes du moyen âge et son livre, la Magie et l’Astrologie, le docte professeur au collége de France, qui est à la fois médecin, philosophe et archéologue, avait soumis à l’examen le plus approfondi la vie des nonnes canonisées ou regardées comme bienheureuses. Il est arrivé à cette conclusion digne des plus sérieuses méditations des moralistes et des âmes vraiment chrétiennes : « Il est certain aujourd’hui que des accès d’hystérie sont venus se mêler aux extases pieuses d’une foule d’illuminées et les ont souvent déterminées. » (Légendes, 90). Dans les Légendes du moyen âge, M. Maury cite comme preuve les œuvres de sainte Thérèse, la vie de Marie Alacoque, les révélations de sainte Brigitte et de sainte Gertrude (Légendes, 90-91), la curieuse correspondance de la sœur Cornuau, amie de Bossuet, avec cet oracle de l’Église anglicane, etc. Dans la Magie, il a ajouté un grand nombre de faits de la plus haute importance à ceux qu’il avait d’abord signalés. Quand le mysticisme sensuel et solitaire, dont il a décrit les tristes égarements, ne suffisait pas aux nonnes ardentes du Midi, l’histoire de la mère Agueda nous donne une idée des emportements auxquels elles se laissaient entraîner.

Une femme d’une activité prodigieuse, madame Acarie (la bienheureuse Marie de l’Incarnation), établit les carmélites en France et les ursulines à Paris. Mais au XVIIe siècle, l’esprit du temps était peu favorable à un ordre tel que les carmélites, qui recommandaient les austérités du moyen âge. Les contemporains de Grégoire VII et d’Innocent III se figuraient que, à l’aide d’un jeûne exterminateur, de veilles accablantes et de saignées fréquentes, ils pourraient obtenir des personnes consacrées à la vie religieuse l’exacte observance de leurs vœux. Le Traité sur les prisons monastiques, par le savant bénédictin Mabillon, atteste que le knout et les in pace étaient, — M. Michelet croit que cette discipline atroce est encore en vigueur, — le complément nécessaire du régime monacal. Mais, au siècle de Descartes, on ne se faisait point d’illusion sur l’efficacité de pareils moyens. Aussi les carmélites ne jouirent jamais en France d’une grande popularité. L’ordre ayant été supprimé en 1790, la fraction féminine du Carmel reparut sous la restauration. Mais la révolution avait porté un coup terrible à la vie « contemplative, » et les carmélites de nos jours doivent se résigner à enseigner. Madame Romieu n’en parlant pas dans le chapitre de son livre[1] qu’elle consacre à la Femme dans la vie religieuse, j’en conclus que le Carmel est loin d’avoir, dans cette spécialité, l’importance du Sacré-Cœur.

La plus ancienne congrégation de femmes qui ait enseigné est celle des ursulines. J’ai vu à Cologne le tombeau que la tradition a donné à la patronne des ursulines. Les légendaires ayant pris le nom d’Undecimilla, nom de la seule compagne d’Ursule (Ursula et Undecimilla, V. V. M. M.), pour une expression numérique, prétendent qu’elle fut martyrisée par les Huns, ancêtres des Magyars, avec onze mille vierges. M. Maury remarque que le double sens d’un nom a souvent permis aux papes de fabriquer des saints ou des saintes. Mais sainte Undecimelle est assurément un des plus curieux exemples de cette prodigieuse étourderie. Au lieu de l’avouer, on continue de montrer, à l’église qui porte dans la ville de Cologne le nom d’Ursule, les reliquaires contenant les restes de ses compagnes, avec le tombeau de la sainte et les tableaux représentant la légende. À Cologne, plus qu’ailleurs, on tire beaucoup d’argent de ces exhibitions étranges.

Lorsque le tombeau qu’on dit renfermer le corps d’Ursule eut été découvert en 1156, son culte devint si populaire, que trois corporations savantes, en France, la Sorbonne ; en Autriche, l’université de Vienne ; en Portugal, l’université de Coïmbre, la prirent pour patronne. Protectrice de tant d’étudiants, elle donna au XVIe siècle son nom à la congrégation fondée par une Italienne, Angèle de Merici, congrégation qui s’appliqua à l’éducation des filles. Grégoire XII obligea les ursulines à la clôture, et ajouta aux trois vœux que font les nonnes (pauvreté, célibat, obéissance), le vœu d’élever gratuitement les jeunes filles. En 1789, elles avaient, en France, près de 300 couvents.

Ce résultat n’avait pas été obtenu sans beaucoup de peines. Il faut lire la Chronique des ursulines pour avoir une idée de la répugnance que la seule pensée de l’instruction des filles, même la plus banale, inspirait aux hommes de ce temps.

Lorsque Françoise de Saintonge voulut fonder à Dijon une maison d’ursulines, son père, conseiller au parlement de cette ville, eut peine à consentir à cette étrange résolution. Il consulta quatre docteurs en théologie, afin de savoir si instruire des femmes « n’était pas une œuvre du démon. » (Chronique, fondation de Dijon). Mais leur décision, favorable aux ursulines, ne calma pas les bonnes âmes bourguignonnes, et un soulèvement populaire faillit compromettre l’œuvre naissante, tant une simple éducation de catéchisme, un enseignement de litanies, inspirait alors de terreur.

Ma première entrevue avec les ursulines est antérieure à mon mariage. Je visitais, avec une partie de ma famille, les monuments de la curieuse cité, fondée par la reine Liboussa, cité que les Slaves nomment « Prague au seuil doré. » Vous verrez dans l’ouvrage de M. A. Michiels, Histoire secrète de l’Autriche, comment les Césars de Vienne ont exterminé la fleur de la noblesse tchèque, et noyé dans des flots de sang cette nation slave. Depuis, l’anéantissement des « schismatiques » fils de Huss, dignes héritiers des libertés religieuses de l’Orient, les couvents ont couvert le royaume de Podiebrad. Prague seule en a dix-sept, et leur opulence fait honneur au zèle des catholiques. Le monastère de Strahow, pour ne citer qu’un exemple, possède une galerie de 500 tableaux. Le couvent des carmélites se dresse orgueilleusement sur le Hradschin, cette acropole de Prague, à côté de ce fameux palais de saint Venceslas, d’où les nobles jetèrent par les fenêtres les gouverneurs impériaux. Sans avoir le même intérêt artistique que le cloître de Strahow ; sans occuper une position aussi importante que les carmélites, le couvent des ursulines m’intéressait d’une manière particulière, à cause du rôle qu’elles jouent dans l’éducation de notre sexe.

Comme les ursulines sont cloîtrées, ma mère fit demander pour elle et pour moi la permission d’entrer dans le couvent. Mais la supérieure, qui s’empressa de venir à la grille, dit qu’elle avait lu dans les journaux notre arrivée à Prague, et qu’elle consentait avec plaisir à permettre à mon père l’entrée du couvent. Après un moment d’hésitation, elle accorda en souriant la même faveur à l’aîné de mes frères, en faisant observer qu’il était encore assez jeune pour l’obtenir. Cette religieuse m’apprit qu’elle était fille d’un général, qu’elle avait eu « des peines de cœur, » sans m’expliquer jusqu’à quel point ces peines avaient influé sur sa vocation. Une jeune nonne, que je rencontrai dans le monastère, portait sur son pâle et triste visage des traces bien plus profondes des épreuves de la vie.

Je ne pourrais pas vous dire d’une manière positive de quelle manière l’enseignement était dirigé chez les ursulines de Prague. En général, l’instruction que donnent les couvents varie selon les lumières de chaque pays. En interrogeant les Allemandes, les Françaises et les Italiennes élevées par les nonnes, j’ai pu me convaincre que les religieuses mettent partout « l’éducation » fort au dessus de l’instruction, et que par « éducation » elles entendent surtout une stricte orthodoxie et un grand éloignement pour les idées du temps et pour le monde. Toutefois madame Romieu, qui ne semble pas hostile aux couvents de femmes, avoue que les monastères sont loin d’être exempts de la malignité qu’ils reprochent aux mondains, et que les « caquetages féminins y sont peut-être plus intolérables encore que dans le monde. » Quant au genre de passions concentrées dont les écrits des nonnes célèbres portent tant de traces, les ouvrages des plus habiles médecins occidentaux prouvent que la nature humaine est aujourd’hui ce qu’elle était au temps des Thérèse et des Marie Alacoque.

Plusieurs membres du clergé ont été frappés depuis longtemps des inconvénients que le genre de vie des carmélites et des ursulines avait pour les imaginations. Nous voyons dès le temps de la restauration catholique un prélat qui en a été un des principaux instruments, faire une timide tentative dans une autre direction.

L’évêque d’Annecy, François de Sales, depuis canonisé, détacha du monde une charmante veuve, l’aïeule de madame de Sévigné, Jeanne Frémiot, baronne de Chantal, et il fonda avec elle la congrégation de la Visitation (1618). La règle était loin d’être sévère, et la clôture ne fut pas d’abord imposée. Il s’agissait surtout de visiter et de consoler les pauvres malades. Mais l’esprit contemplatif prit vite le dessus, et les nonnes devinrent la proie de ces infirmités dont le docteur Dubois (d’Amiens), a été l’historien (Histoire philosophique de l’hypocondrie et de l’hystérie). Nous voyons déjà sainte Chantal, dans un accès de mysticisme hystérique, se tatouer le sein avec le nom du Christ. La mort de saint François la fait tomber dans un délire de désespoir. Dix ans après, lorsqu’on ouvre le tombeau de l’évêque savoyard, elle est encore livrée aux plus étranges hallucinations. Elle reste en oraison près du corps, « dans une extase d’amour, » dit un de ses dévots historiens, et elle croit sentir « très sensiblement » la main du bienheureux, posée sur sa tête, la serrer « par une tendre caresse. »

Avec Marie Alacoque, le mal atteignit les dernières limites. Cette fille avait été malade dès son enfance. Guérie d’une paralysie, elle attribua à la Vierge le rétablissement momentané de sa santé. Mais après son entrée dans la congrégation des visitandines, le déplorable état de son système nerveux se manifesta par des extravagances, des visions, des prophéties et des miracles. Elle voulut, comme sainte Chantal, s’imprimer le nom de Jésus sur le sein, mais elle employa un canif au lieu d’un fer chaud. Le Christ, au dire de ses historiens, ne fut pas insensible à cet acte d’enthousiasme. Plus heureuse que madame de Chantal, dont un simple mortel avait pressé tendrement la tête, elle reçut des visites du céleste fiancé ; elle célébra avec lui des noces pareilles à l’hyménée de sainte Catherine de Sienne ; elle signa de son sang le contrat dressé par la supérieure. Elle eut même l’insigne bonheur de voir le cœur saignant de Jésus dans sa poitrine entr’ouverte. Les jésuites profitèrent de ces folles rêveries pour populariser la dévotion au sacré-cœur, aujourd’hui si répandue en Occident, et célébrée par une des plus grandes solennités de l’Église romaine. Je vous renvoie, pour le reste de la vie de la fameuse visitandine, à ses historiens officiels. L’évêque Languet, membre de l’Académie française, a raconté les miracles de Marie Alacoque, et Voltaire lui a assuré l’immortalité du ridicule. Mais aujourd’hui Voltaire n’est plus l’auteur favori de M. Prudhomme. Il paraît que Marie Alacoque, morte en 1690, est devenue « bienheureuse », qu’elle est plus à la mode que jamais, et qu’il est question de la canoniser.

Le XVIIIe siècle, moins naïf que le nôtre, se moqua des visitandines et des visions de la sœur Alacoque. La Visitation après avoir subi, en 1733, les courtoises épigrammes de Gresset, se vit, sur la scène de 1792, exposée aux impitoyables sarcasmes de Picard, l’auteur des Visitandines. Cette congrégation, qui comptait 6,000 religieuses au dernier siècle, est comprise par madame Romieu parmi les couvents cloîtrés qui, en France, s’occupent d’enseigner.

François de Sales disait qu’il avait créé sa congrégation pour les veuves et les femmes infirmes. Vincent de Paul, fondateur de la congrégation de Saint-Lazare, aidé d’une veuve, madame Legras (Louise de Marillac), employa à une œuvre bien plus importante des éléments plus énergiques. En outre, il comprit beaucoup mieux la nécessité d’une organisation plus conforme aux idées du temps et aux tendances de son pays. Aussi les sœurs de charité, nommées parfois sœurs grises, ont-elles rempli le monde catholique du bruit de leur renommée.

Vous avez vu en Orient plusieurs filles de Saint-Vincent de Paul, et j’en ai moi-même rencontré souvent dans mes voyages. Tout en admettant qu’elles ont les qualités de leur race, et qu’elles sont fort supérieures à ces nonnes stupides, ignobles et sales qui se traînent dans les cités de l’Italie centrale et méridionale, je n’admets pas qu’il faille les considérer le moins du monde comme des êtres extraordinaires.

Je commencerai par opposer aux sœurs de charité les motifs de premier ordre qui doivent faire redouter aux États l’idéalisation du célibat. On sait quelles ont été pour l’Espagne, l’Italie, l’Amérique du Sud, etc., les conséquences de l’enthousiasme inspiré par le monachisme. Tandis que les plus riches pays déclinaient rapidement, des contrées pauvres, déshéritées par la nature, étonnaient l’univers par leurs progrès miraculeux. L’Angleterre grandissait dans les rochers du pays de Galles et de l’Écosse pour dominer les mers ; la Prusse créait dans les sables de Brandebourg la première puissance de l’Allemagne du Nord. Il est vrai qu’à Londres, à Édimbourg, à Berlin, au lieu de s’extasier niaisement devant les merveilles des couvents, on glorifiait la mère de famille, le sein fécond qui donnait à la patrie des citoyens, des savants, des laboureurs, des marins, des soldats. Aussi pendant que la race latine a beaucoup de peine à occuper et à cultiver le sol fertile que lui ont légué ses pères, la race anglo-saxonne et l’Allemagne protestante envoient chaque année au delà des mers un « printemps sacré » qui va porter jusqu’aux extrémités du monde la religion, les sciences, les mœurs des peuples les plus entreprenants et les plus laborieux du globe. Grâce à ces intrépides pionniers de la civilisation, l’Afrique du Sud, l’Amérique du Nord, l’Australie, la Nouvelle Zélande, l’Océanie tout entière, l’Asie méridionale, se couvrent de cités florissantes. Un univers nouveau sort du néant avec une prodigieuse rapidité. L’histoire de ces mondes qui prendront bientôt leur place dans la politique, se glorifiera de dévoûments bien autrement grands et surtout infiniment plus utiles, que la dévotion des filles de Vincent de Paul. Quelle sœur de charité pourrait être mise à côté de cette Carolina Chisholm, dont M. Michelet a si bien raconté l’admirable histoire dans la Femme ? « Elle est, dit-il, la légende d’un monde, et son histoire grandira d’âge en âge. »

Les deux derniers recensements faits en France (Moniteur du 31 décembre 1856 et Journal des économistes de février 1857) montrent que le monachisme ressuscité y produit les mêmes résultats qu’en Espagne et en Italie. Tandis que l’accroissement de la population est vraiment extraordinaire dans les pays anglo-saxons (Angleterre et États-Unis), pendant dix ans, il n’a eu qu’une marche insensible dans un pays où l’émigration est minime. Ce résultat a été un si vif sujet d’alarmes pour les économistes français, que quelques-uns ont manifesté leurs inquiétudes par les propositions les plus excentriques. Le remède est bien simple. Envoyer les bataillons oisifs des moines à la charrue ; faire des nonnes des mères dévouées à la famille, et rendre à l’agriculture les armées chargées de protéger les couvents de Rome et de Mexico.

Indépendamment de ces considérations générales, quand il s’agit d’une congrégation, on doit se demander d’abord de quel esprit elle est animée. Je rends pleine justice avec M. Feillet (Vincent de Paul et la misère au temps de la Fronde) à l’humanité de Vincent, et je me garderai bien de refuser le titre de saint à cet excellent homme. Mais les saints meurent et sont, hélas ! toujours remplacés par des fanatiques, des hypocrites ou des politiques. Or M. Michelet, dans son Histoire de France (Louis XIV), a prouvé que les lazaristes ne sont ni moins intolérants, ni moins fourbes, ni moins impitoyables, que les dominicains et les jésuites. Dans le Prêtre, il ne s’était pas montré plus favorable à MM. de Saint-Lazare, et toutes ses expressions méritent d’être sérieusement méditées, surtout en Orient. « Le jésuitisme, dit-il, agit par les sulpiciens qui élèvent le clergé ; — par les ignorantins (frères de la doctrine chrétienne), qui élèvent le peuple ; — par les lazaristes, qui dirigent six mille sœurs de charité. » (Préface de la VIIe édition.) Le triste rôle que ceux-ci ont joué au XVIIe siècle, en se faisant les instruments dévoués des exécrables persécutions de Louis XIV contre les protestants, nous apprend ce qu’il en faudrait attendre si eux et leurs pénitentes devenaient maîtres en pays « schismatique. » Lorsqu’en Occident un peuple revendique, comme les Italiens, son indépendance et ses libertés sans l’autorisation du « Saint-Père, » je n’ai pas besoin de vous dire de quel côté sont les lazaristes, les sœurs de charité, leur innombrable clientèle et leurs immenses ressources. Il ne faut pas oublier que la fortune des lazaristes est évaluée à trente millions par le Dictionnaire de la conversation, dans un article écrit par un de leurs admirateurs.

Tout ce monde-là, soyez-en convaincu, n’a de la naïveté que les apparences ; il est gouverné par des politiques consommés ; il se rit de la candeur dont les libéraux de toutes les couleurs donnent chaque jour de nouvelles preuves. Lorsqu’il a devant lui une place fermée à ses jésuites redoutés, à ses dominicains héritiers de l’inquisition, à ses franciscains cyniques, à ses opulents lazaristes, il tâche d’y introduire une avant-garde aux yeux languissants et baissés, au pâle visage, à la douce voix, aux airs timides, capable, en un mot, de rassurer les plus défiants, et, s’il parvient à convaincre l’ennemi qu’il n’y a rien à redouter d’un sexe pieux, modeste et craintif, sa victoire est infaillible. En effet, puissance de l’association, unité de direction, discrétion éprouvée, constance inébranlable dans les desseins, richesses immenses, soumission absolue aux plans de la papauté : tout ordre catholique possède ces formidables éléments de propagande et de conquête, et l’apparition de la coiffe des sœurs grises n’est pas un symptôme aussi insignifiant pour le penseur et pour le politique que pour le vulgaire imprévoyant et crédule. Ces réflexions expliquent l’inquiétude causée, dans ces derniers temps, en Portugal, par l’apparition d’une colonie de sœurs de charité.

Laissons de côté des considérations qui exigeraient beaucoup de développements, pour en venir à cette phrase de Voltaire, tant de fois commentée en prose et en vers… couronnés par l’Académie française : « Peut-être, dit l’auteur de Candide, dans un de ces moments où il croyait, comme M. Cousin, devoir « tirer son chapeau au catholicisme, » n’est-il rien de plus grand sur la terre que le sacrifice que fait un sexe délicat de la beauté, — de la jeunesse, — souvent de la haute naissance, pour soulager dans les hôpitaux ce ramas de toutes les misères humaines dont la vue est si humiliante pour l’orgueil et si révoltante pour notre délicatesse. »

Tel est l’idéal, comparons-le avec la réalité.

« L’humanité n’est pas belle, » a dit un moine fort connu, le dominicain Lacordaire. Je suppose que les moines et les nonnes sont compris, comme nous autres profanes, dans cet axiome. L’expérience se chargerait, du reste, de faire justice de toute prétention contraire. Je n’ai rien vu d’aussi laid ni d’aussi ignoble dans les pays du Midi que les moines et les nonnes. Je comprends qu’à côté de ces êtres repoussants, les filles de saint Vincent de Paul, avec leur coiffure coquette, dont les grandes ailes flottent au vent, leur robe grise ordinairement propre, avec leurs habitudes de civilisation française, semblent charmantes. Mais toute illusion qui tendrait à les transformer en beautés ne résisterait pas à l’examen. En général, ce ne sont point des filles d’un extérieur agréable qui peuplent les couvents.

Quant au sacrifice de la « jeunesse, » ce mot exige quelques distinctions. Dans les brûlants pays du Sud, il pourrait avoir un sens. Aussi n’est-ce point dans les deux péninsules catholiques que se recrute la congrégation des sœurs de charité, mais dans les contrées où, s’il faut en croire les observations de M. Alfred Maury sur les rapports du climat avec les passions, le célibat n’est pas fort pénible. Dans son fameux sermon sur le mariage, le jésuite Bourdaloue, qui vivait en France, avoue que les vierges consacrées à Dieu n’ont pas sur les bords de la Seine de bien rudes combats à soutenir, et que la condition des femmes mariées est bien plus pénible que la leur.

Mais pourquoi parler des femmes ? M. Legouvé ne dit-il pas que pour une partie des filles françaises, la vie est « un calvaire ? » S’il en est ainsi, une nonne fait-elle un grand « sacrifice » en entrant chez les sœurs de la charité, où elle est bien logée, bien vêtue, bien nourrie, et tellement considérée, que la croix d’honneur, refusée en France aux femmes les plus distinguées, a brillé plus d’une fois sur le froc gris des sœurs, comblées par l’Académie de ses « prix de vertu ; » où elle est tellement encensée que les poètes l’exaltent comme un véritable ange descendu du ciel ? On parle de « sacrifices ! » Qu’on cherche dans le beau livre de M. Jules Simon, l’Ouvrière, dans la Femme de M. Michelet, à qui la France impose des sacrifices au dessus des forces humaines ! Ce n’est pas assurément aux opulentes dames du Sacré-Cœur ou aux heureuses filles de Vincent de Paul, mais à ces pauvres mères dont la vie n’est qu’un long martyre ; qui luttent, une partie de leur vie, contre la nudité, le froid et la faim et pour lesquelles les philosophes, les poètes, les académiciens, les politiques n’ont ni une bonne parole ni une pensée !

Des yeux des sœurs on a compté les larmes,
Les yeux du peuple en ont trop pour cela.

Pourtant ces femmes oubliées et dédaignées donnent à la France les premiers soldats du monde, et c’est avec le morceau de pain arraché de leur bouche amaigrie qu’elles nourrissent et qu’elles élèvent les ouvriers et les soldats dont la patrie, ingrate pour leurs mères, est si justement fière.

Voltaire pouvait affirmer de son temps que souvent la haute naissance contribuait à grossir les rangs des sœurs hospitalières. À une époque où l’iniquité des lois françaises obligeait les filles nobles à opter entre le cloître et la condition de « servantes de leurs frères, » tout fait croire qu’il en devait être ainsi. Le tableau que M. Legouvé fait de la condition actuelle des filles pauvres de l’aristocratie et de la haute bourgeoisie me porterait à croire que le chagrin doit en jeter encore plus d’une dans les couvents. Mais, dans ce désespoir d’un cœur ulcéré, il faudrait être aveugle pour voir l’ombre du dévoûment à la sainte cause de l’humanité. Il est moins « humiliant » de soigner des malades dans un hôpital que de subir les dures épreuves que la pauvreté impose à des âmes naturellement fières, dans un siècle « qui danse devant le veau d’or, » ainsi que le dit énergiquement M. Pierre Leroux.

Notez bien que je ne nie aucun des actes de courage attribués aux sœurs. Chez un peuple poltron, — hélas ! il en est de tels, — de pareils actes seraient assurément dignes d’admiration. Mais qui n’est pas brave en France ? M. Victor Hugo n’a-t-il pas dit qu’en juillet 1830, les vieillards, les enfants et les femmes se ruaient sur les lourds bataillons ? L’histoire de la « grande nation » n’est-elle pas remplie des actes d’énergie d’une multitude de femmes héroïques depuis Jeanne Darc jusqu’à madame Roland ? Voit-on jamais dans les épidémies les médecins français, « ces odieux matérialistes, » ces disciples de Cabanis et de Broussais, hésiter à sacrifier leur santé et leur vie à leurs pénibles devoirs ? Qu’on cesse donc de nous présenter comme des exceptions des filles que leur qualité de Françaises oblige encore plus que leur titre de nonnes à préférer le danger à la honte. Cette remarque s’applique à plus d’un fait analogue, et l’auteur de l’Histoire des religions, M. Clavel, a eu raison de constater qu’il est absolument impossible d’attribuer à l’Église ce qui est dû uniquement à la bravoure celtique et à l’énergie germanique. Avant d’être catholiques romains, les Gaulois ne disaient-ils pas que si le ciel tombait ils le soutiendraient avec le fer de leurs lances ? Avant d’être baptisés, les Germains n’avaient-ils pas jeté dans la poussière le colosse de l’empire ? Les femmes des Gaulois et des Scandinaves n’ont-elles pas bravé la mort dans cent combats avant de connaître le nom de Jésus-Christ ?

L’étrange état de l’intelligence et du cœur que j’ai constaté chez les Thérèse et chez les Marie Alacoque est loin d’avoir disparu de l’Occident. On y trouve encore, comme au moyen âge, des extatiques et même des stigmatisées. M. Maury, dans un article fort remarqué de la Revue des Deux Mondes, reproduit et augmenté dans son savant et spirituel ouvrage sur la magie, a donné les plus curieux détails sur l’origine de la stigmatisation, si commune chez les illuminées d’Occident et dont Gertrude, Ida de Louvain, Catherine de Sienne, Osanne de Mantoue, toutes canonisées, offrent de curieux exemples. Parmi les plus extraordinaires que j’aie découverts en Occident, je dois vous signaler la sœur Anne-Catherine Emmerich, dont la vie, si l’on en croit son historien, l’Allemand Brentano, a été un perpétuel prodige. Dans des visions non moins étonnantes que les révélations des Brigitte et des Gertrude, elle a vu se dérouler devant ses yeux des scènes qu’on veut nous donner comme un complément du Nouveau Testament.

La sœur Emmerich était augustine au couvent d’Agnetenberg, à Dülmen. Le comte Léopold de Stolberg, esprit crédule, qui avait abjuré le protestantisme pour des motifs vraiment frivoles, mit le frère de Bettina en rapport avec cette visionnaire célèbre. Clément Brentano passa des années auprès d’elle, étudiant ses visions avec une patience éminemment germanique. Elle vivait dans une contemplation si persévérante de la passion du Christ, qu’elle avait reçu l’empreinte des plaies du crucifié. Chaque année, aux approches de la semaine sainte, quand ses méditations devenaient plus ardentes, les stigmates reparaissaient. Sur ses mains, sur ses pieds, à son flanc, une rougeur que Brentano jugeait naïvement surnaturelle indiquait la marque des clous et du coup de lance. Ses promenades imaginaires ne se bornaient pas à la Palestine ; elle poussait quelquefois ses courses jusqu’à l’Himalaya, et les ampoules qui lui venaient aux pieds, — le docteur Demangeon, auteur d’un livre remarquable sur le pouvoir de l’imagination, cite bien des faits semblables, — attestaient la fatigue que lui causaient ces excursions faites en rêve. Un jour, elle visita la reine Marie-Antoinette dans son cachot. Les excursions dans les campagnes du paradis ou dans les cachots de l’enfer ne lui étaient pas interdites. Elle vit Luther se démenant comme un possédé, mais exempt du supplice des flammes. Le Murillo de l’école de Dusseldorf, l’Autrichien Steinle, a reproduit trait pour trait les paysages paradisiaques vus par la nonne dans les dessins qui servent d’illustrations à son histoire.

Les ouvrages de la sœur Emmerich sur la passion du Christ et sur la vie de Marie, recueil de ses principales visions, ont été traduits en français par M. de Cazalès, fils du célèbre orateur de la constituante, rédacteur du Correspondant, ancien représentant du peuple et autrefois professeur à l’université de Louvain en Belgique. Ce seul fait vous donnera une idée du progrès de la superstition en Occident. On a aussi publié une traduction italienne, et les éditions multipliées de ces bizarres élucubrations inondent aujourd’hui les pays catholiques, où la vie de la Vierge par la sœur Emmerich fait concurrence avec un ouvrage semblable écrit par une nonne visionnaire dont l’Espagne est la patrie. Il s’agit de Marie d’Agreda, qui nous apprend, dans sa Mystique cité de Dieu, ce que Marie faisait dans le sein de sa mère, etc.

La France méridionale possède aussi, dans les environs de Draguignan, une stigmatisée dont M. le docteur Reverdit a écrit la vie pour le Mercure artésien. Si de pareilles choses se voyaient dans « le crédule Orient, » quels cris ne retentiraient pas des bords de la Seine aux rives de la Vistule ! Que ne dirait-on pas si quelque philosophe oriental écrivait un livre tel que la Mystique chrétienne (Die Christliche Mystik) de Joseph Gœrres, où un des oracles de l’Allemagne catholique considère les rêveries et les infirmités de quelques pauvres nonnes comme des preuves éclatantes de la divinité de son Église.

Je ne prétends point vous apprendre tout ce qui regarde les religieuses. Je me borne à vous donner une idée de leur genre d’existence. En France, leur condition civile est loin d’être la même qu’avant la révolution. Sous l’ancien régime, le catholicisme étant la religion de l’État, le gouvernement imposait aux moines et aux nonnes l’observance des vœux, appelés solennels, de chasteté, d’obéissance et de pauvreté. En conséquence, une religieuse ne pouvait pas quitter le cloître pour se marier. Elle n’avait pas non plus le droit d’hériter ou de recevoir une donation. Les familles nobles avaient intérêt à maintenir de force dans les monastères les filles qu’on y enterrait en foule.

Il en est encore ainsi dans les contrées où le catholicisme est la religion de l’État. Mais en France, les vœux monastiques ont été abolis par un décret du 15 février 1790. Napoléon Ier, craignant de froisser le sentiment national, ne tenta qu’une restauration incomplète du monachisme. Par un décret du 18 février 1809, il autorisa les sœurs hospitalières à faire seulement des vœux de cinq ans, et comme ce décret n’a pas été révoqué par la loi de la restauration (24 mai 1825), qui a légalisé l’existence de toutes les communautés de femmes, on en conclut que tout vœu qui dépasse une période quinquennale, n’a pas de valeur aux yeux de la loi. Il n’est donc pas rare de voir des religieuses se marier, comme l’auteur d’Étienne Saulnier, madame Joséphine Amet, fille du duc d’Abrantès, qui a été d’abord sœur de charité.

Les religieuses conservant la faculté d’hériter, les familles riches n’ont plus le même intérêt à grossir le nombre des « victimes cloîtrées. » Il en résulte que généralement les ordres se recrutent maintenant en France parmi les filles du peuple. Aussi quand une personne appartenant à une famille aisée montre quelque envie d’entrer au couvent, les diverses congrégations se disputent une « âme » qui peut ajouter sa fortune aux revenus de la congrégation. M. Michelet attribue à ce motif le zèle des confesseurs à pousser leurs riches pénitentes vers le couvent.

Les lois de la révolution française ne reconnaissaient pas plus la clôture que les vœux perpétuels. Depuis le concordat conclu entre Napoléon et le pape Pie VII, l’autorité municipale, tout en obligeant les simples citoyens à la respecter, revendique le droit de pénétrer à toute heure dans les monastères, afin de s’assurer qu’il ne s’y passe rien de contraire aux lois qui garantissent aux nonnes la liberté civile. Malheureusement l’influence des couvents est si grande, que ces lois sont loin d’offrir les garanties suffisantes. Un mémoire de l’avocat Tilliard (Caen, 1846) montre que, même sous Louis-Philippe, la loi française mourait trop souvent à cette frontière des couvents de nonnes qui s’appelle la « clôture. » Les révélations contenues dans l’Indépendance belge prouvent que le mal a constamment grandi depuis 1846.

En Orient, il n’y a pas de milieu entre la vie monastique et la vie séculière. Les occidentaux ont trouvé le moyen de rattacher aux ordres religieux une infinité de personnes qui ne se soucient pas de s’enfermer dans un cloître, et qui pourtant sont fort disposées à prendre les moines et les religieuses pour guides dans les affaires les plus importantes. Au moyen âge, les hommes et les femmes qui s’affiliaient aux ordres des Dominicains et des Franciscains, s’appelaient tiers-ordre et obéissaient à des règles particulières. Les jésuites ont, à leur tour, établi des congrégations, le Sacré-Cœur, l’Immaculée Conception, qui, selon M. Aubert de Vitry, ont employé tous les moyens pour séduire et abrutir les pays catholiques, les flagellations des deux sexes qui « incitaient à d’horribles voluptés, » — je me sers des expressions de M. Aubert, — enfin tous les procédés propres à faire prévaloir « un ultramontanisme pernicieux sur le catholicisme véritable. » La première de ces congrégations fut établie à Rome au collége des Jésuites (1563). Les oratoriens en formèrent aussi dans leurs établissements ; on en vit aussi dans les pensionnats de jeunes personnes. La révolution en débarrassa momentanément la France. Mais à peine le concordat de 1801 était-il signé, que Delpuits, ex-jésuite, rétablit la congrégation, qui devint fort nombreuse. Napoléon, brouillé avec le pape, la chassa du sol de l’empire. Réorganisée sous les Bourbons, elle forme aujourd’hui « un grand royaume souterrain de 8,000 associations. » La baronne Pfeffers dans le Fils de Giboyer vous montrera que les imitateurs des flagellants du moyen âge ne sont pas plus scrupuleux qu’autrefois sur le choix des moyens. Peut-être le spirituel auteur aurait-il dû chercher dans l’éducation donnée par les nonnes, le point de départ de pareilles existences. Après avoir élevé les filles qu’on leur confie, les religieuses sentent la nécessité de conserver sur elles une partie de leur influence. En les affiliant à quelque association, elles sont bien sûres de ne pas les perdre de vue, et de pouvoir, au besoin, les faire servir à leurs plans.

Les documents officiels me permettent de vous donner une idée exacte des ressources matérielles que possèdent maintenant les couvents français et de la part que les nonnes prennent à l’éducation des filles. En mai 1860, le procureur général de la cour de cassation, le sénateur Dupin, disait dans un rapport officiel qu’il existait alors en France 4,932 associations religieuses autorisées et 2,870 non autorisées. Il ajoutait que la propriété immobilière des premières était évaluée à cent millions ; mais qu’il était impossible de savoir jusqu’où s’élevait la propriété mobilière des unes et des autres. En effet, plusieurs procès rapportés par l’Indépendance belge montrent que les congrégations peuvent, sans que l’État s’en aperçoive, accroître indéfiniment le chiffre de leurs capitaux. Dans le rapport qu’il adressait en 1862 à l’empereur sur les travaux du conseil d’État, M. Baroche disait que de 1852 à 1860, les dons faits aux évêchés s’élevaient à 2,125,028, c’est à dire une somme presque égale à celle qu’ils avaient reçue dans les huit années précédentes. Dans le même laps de temps, les séminaires ont obtenu des fidèles 2,759,586 fr. et les paroisses, 18 millions et demi. Quant aux congrégations monastiques, elles ont mis dans leurs coffres :

Période Somme
De 1815 à 1830 (15 ans) 17 millions.
De 1830 à 1845 (15 ans) 6 millions.
De 1845 à 1860 (9 ans) 9 millions.

Il ne faut pas négliger d’ajouter à ces chiffres les acquisitions à titres onéreux, qui sont souvent des formes déguisées de la donation, et qui dans toute hypothèse témoignent de la richesse acquise par des voies connues ou inconnues.

Or la valeur de ces acquisitions faites de 1802 à 1814 (Napoléon Ier) n’était que de 105,400 fr.

De 1815 à 1830 (Restauration), progrès sensible, il s’agit d’une valeur de 5 millions 1/2.

De 1830 à 1845 (Louis-Philippe), nous trouvons encore une valeur supérieure, 6 millions.

Enfin pendant les neuf années écoulées de 1852 à 1860 (Napoléon III), les acquisitions montent au chiffre énorme de 25 millions de francs.

Aussi telle congrégation de femmes, qui ne date que de 1844, possède aujourd’hui 25 millions de biens fonds, sans compter les valeurs mobilières. Pauvres sœurs !

La part que les religieuses prennent aujourd’hui à l’éducation de notre sexe leur assure autant que leurs richesses, une influence immense sur les destinées de la France. M. Louandre affirmait dans la Revue des Deux Mondes de 1844, (règne de Louis-Philippe) qu’elles élevaient plus de six cent mille filles (622,000). De tels chiffres autorisaient M. Michelet à dire : « Nos filles sont élevées par les ennemis de la révolution et de l’avenir. »

D’après l’Exposé de la situation de l’Empire (1863), le nombre des écoles de filles est de 26,592, dont 13,491 (un peu plus de la moitié) sont dirigées par des institutrices laïques, et 13,101 par des nonnes.

Sur ces 13 mille nonnes, 12,335 n’ont que « la lettre d’obédience. »

De même pour les salles d’asile. On en compte 3,162, dont 958 dirigées par des institutrices laïques, qui sont toutes munies du certificat d’aptitude.

Aussi un député M. Havin, directeur du Siècle, disait-il dans la discussion de l’adresse de 1864 : « 13,000 écoles laïques comptent 614,000 élèves ; 13,000 écoles congréganistes, un million de filles. »

Les Français qui se réjouissent de cette prodigieuse extension du monachisme dans leur pays, prétendent que les congrégations offrent les garanties d’une moralité exceptionnelle ! Il s’en faut de beaucoup, puisque en trente mois on a constaté douze fois plus de crimes (en général des attentats contre les mœurs des enfants), chez les instituteurs congréganistes que chez les instituteurs laïques. Déjà l’Allemagne a été, avant la révolution, scandalisée par les mœurs des régents de la compagnie de Jésus qui deviennent trop souvent « des Tyrcis et des Corydons de collége. » Il en résulta un procès épouvantable qui n’est pas oublié assurément des fiers compatriotes de Luther et de Lessing.

Malgré les inquiétudes que peuvent faire naître de pareils faits, la législation accorde aux congrégations un privilége vraiment extraordinaire. Une autorisation de la supérieure, que l’on nomme « lettre d’obédience » suffit pour donner à une nonne, qu’elle soit cloîtrée ou qu’elle puisse sortir du monastère, le droit d’enseigner. Ainsi non seulement une religieuse est dispensée de subir en Sorbonne des examens qui constateraient sa capacité, mais elle a pour elle la protection du clergé, l’appui de sa congrégation, la bienveillance des rétrogrades de toutes les couleurs. Dans une situation tellement inégale, il ne reste d’autre ressource à la pauvre institutrice que de mourir de faim ou de prendre le froc.

L’Église ne compte pas seulement sur le dévoûment des nonnes, elle est assurée des vives sympathies d’une fraction considérable des Françaises.

Lorsque la noblesse de France embrassa, au XVIIIe siècle, les doctrines des encyclopédistes, on ne vit pas les maris obliger leurs femmes à rester fidèles au catholicisme. Mais quand la bourgeoisie se fut emparée des affaires, elle essaya dès le début de sa domination de faire prévaloir un système qui lui sembla plus prudent. S’emparant de la distinction admise par Voltaire entre « l’honnête homme » — le gentleman des Anglais, — et la « canaille, » elle prétendit, — tout en adoptant pour règle une indépendance complète en matière religieuse, — que le catholicisme était bon pour la classe destinée, croyait-on, à rester dans une humble minorité. Mais comme la loi plaçait les femmes parmi les mineurs, le catholicisme devint la foi des paysans, des ouvriers, des enfants et des femmes. Quelques-uns pensaient qu’il fallait même lui abandonner les vieillards des deux sexes par indulgence pour l’âge qu’on nomme dédaigneusement « la seconde enfance. »

Lorsque les plus viriles des nations germaniques, les Scandinaves, les Anglo-Saxons, les Hollandais et les Allemands du Nord, abandonnèrent l’Église romaine au XVIe siècle, personne ne s’avisa de mettre en pratique les axiomes qui ont fait à Joseph Prudhomme une réputation si méritée. Aussi l’unité de la civilisation germanique n’a pas été brisée, et le mari et la femme n’ont point dû se ranger sous des drapeaux divers. La bourgeoisie française a cru se montrer plus habile, en partageant la société en deux camps, comme s’il était possible, en plein XIXe siècle, d’avoir une doctrine ésotérique, — bonne pour le sexe fort, — et une doctrine exotérique — abandonnée au sexe faible !

L’aristocratie française n’admet pas plus qu’au XVIIIe siècle, cette périlleuse combinaison. Lorsqu’elle s’est aperçue que la philosophie du XVIIIe siècle était aussi funeste au principe aristocratique qu’à la théocratie, elle est redevenue catholique, et tandis que les jeunes filles sont élevées au Sacré-Cœur ou dans des établissements analogues, les jeunes gens sont confiés aux jésuites ou à leurs affiliés. Quand on connaît la fierté des femmes de la noblesse française, on peut douter qu’elles se fussent arrangées de la politique qui prévaut dans les classes moyennes. Mais là, elle semble tellement naturelle que, si l’on en croit les biographes du chef de l’école positive, la plus avancée des écoles françaises, madame Littré était fidèle à toutes les pratiques du catholicisme, et mademoiselle Littré suit l’exemple de sa mère.

Parmi les philosophes français, M. Michelet, plus hostile que les autres à l’Église romaine, a fort bien compris tout ce que cette situation avait d’étrange. Son livre fameux intitulé : le Prêtre, la Femme et la Famille, est une véhémente protestation contre le dualisme accepté par la bourgeoisie française. Mais le système nommé « juste-milieu » qu’elle avait adopté, s’accommodait trop bien de pareils arrangements, pour qu’elle se préoccupât beaucoup des réclamations du professeur au collége de France. On se borna à répondre que le temps des polémiques « acharnées » était passé, et que le « voltairianisme » était aussi contraire à l’esprit de « l’éclectisme » que le jésuitisme des cléricaux.

Loin que la révolution de février ait poussé la bourgeoisie à donner raison à M. Michelet, on a vu un certain nombre de membres de cette classe, suivre l’exemple donné par l’aristocratie après la grande révolution française. Comme M. Maréchal, du Fils de Giboyer, ils ont cru que la noblesse et la haute bourgeoisie, coalisées sous l’étendard de l’Église romaine, seraient en état de résister à la turbulence des classes ouvrières. La date du Fils de Giboyer prouve que ces espérances ont, sous l’empire, continué d’exercer leur action sur les esprits, quoique les ardeurs de la « réaction religieuse » commencent à inquiéter plus d’un nouveau converti, et à préparer des défections semblables à « l’apostasie » finale de M. Maréchal.

Mais le spirituel auteur, en peignant l’indignation de madame Maréchal contre la conduite de son époux, nous apprend assez que les femmes de la haute bourgeoisie ne sont point pressées de changer d’étendard. On peut ajouter que la majorité de notre sexe est, en France, de l’opinion de madame Maréchal. Sans doute, dans plus d’une ville et même dans les villages qui ont des rapports avec Paris, les bourgeoises et les paysannes sont fort loin de se presser aux portes des confessionnaux. Mais dans un assez grand nombre de départements, les femmes de la noblesse, une partie des bourgeoises, la plupart des villageoises, les congrégations féminines s’efforcent de consoler l’Église de l’abandon où la laissent les hommes instruits. Il suffit d’entrer dans un des temples du catholicisme pour être frappé des conséquences de cet état de choses. On dirait que presque tous les hommes sont à la guerre, tant on voit au pied des autels peu de membres du sexe masculin. À Paris, les blouses elles-mêmes (les ouvriers) brillent par leur absence, et c’est à peine, si dans cette immense cité, on peut rassembler pour les solennités destinées à frapper les imaginations, quelques milliers de gentilshommes, de bourgeois riches et de laquais. Malgré les ressources matérielles dont dispose l’Église, ressources énumérées dans le curieux ouvrage de M. de Pressensé, du Catholicisme en France, il est évident que l’Église gallicane tend à devenir de plus en plus une Église essentiellement féminine.

Dans les autres contrées latines, les choses n’en sont pas encore là.

En général, la foi au catholicisme correspond au degré plus ou moins grand de l’ignorance. Ainsi, l’Italie est plus dévote que la France ; l’Espagne plus catholique que l’Italie et le Portugal. L’Église voyant avec terreur ces résultats des lumières, fait tous ses efforts pour empêcher la propagation de l’instruction, surtout de l’instruction primaire, sous prétexte qu’elle est nuisible à « la moralité, » c’est à dire à ses intérêts. En effet, si sa théorie était fondée, les provinces napolitaines et siciliennes seraient le séjour de toutes les vertus, et je n’ai pas vu le légitimiste le plus résolu oser soutenir cette thèse. Jusqu’à présent le clergé catholique n’a pas trop mal réussi à rendre à peu près impossible l’instruction des multitudes. On a prétendu que dans une armée prussienne de 290,000 hommes, on ne trouverait peut-être pas six soldats ne sachant ni lire ni écrire. S’il s’agissait d’une armée italienne, a dit un docte membre du Sénat d’Italie, (M. Matteucci), il faudrait peut être renverser la proposition.

Même en France, l’ignorance domine dans le peuple. Vous n’en seriez pas surprise, si vous aviez une idée de la condition de la classe agricole. « L’on voit, » disait un écrivain du grand siècle, « certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu’ils fouillent, et qu’ils remuent avec une opiniâtreté invincible : ils ont comme une voix articulée ; et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine ; et en effet, ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières, où ils vivent de pain noir, d’eau et de racines. » Le maréchal Vauban, l’archevêque Fénelon, le magistrat Pesant de Boisguilbert, constatent l’exactitude de l’effrayant tableau tracé par l’auteur des Caractères. Sans doute, la révolution, tant maudite par ceux qui ne connaissent pas l’histoire du passé, a transformé en hommes les « animaux farouches » de La Bruyère ; mais la situation des agriculteurs français laisse encore beaucoup à désirer, ainsi que l’atteste l’ouvrage de M. Bonnemère, l’Histoire des paysans.

Leur savoir est encore inférieur à leur bien-être. Les livres de MM. Guichard et Leneveux (l’Instruction en France) et de mademoiselle Daubié (du Progrès dans l’enseignement primaire, 1862) prouvent que la France vient après le Hanovre, la Saxe, la Bavière et même l’Autriche. Avec la Prusse, aucune comparaison n’est possible. En 1845, sur une armée de 122,897 Prussiens, deux soldats seuls ne savaient ni lire, ni écrire. En France, dans l’année 1864, 600,000 enfants — c’est le chiffre officiel — restent privés de toute espèce d’instruction, et dans 1,018 communes, il n’y a point d’école. Les neuf départements les plus éclairés sont les départements voisins de l’Allemagne, foyer de la réforme. La Seine (Paris), ne vient que le dixième.

Il va sans dire que les femmes échappent encore plus aisément que les hommes à l’influence bienfaisante de l’instruction, et pourtant M. J. Simon a dit avec raison : « Lorsqu’on donne l’éducation à un garçon, c’est l’homme qu’on éclaire ; lorsqu’on la donne à une fille, c’est la famille qu’on éclaire. » En 1853, la moitié des femmes ne purent signer à leur mariage. En 1864, 19,303 communes n’ont ni écoles publiques de filles, ni écoles libres pour elles. Rien n’est moins surprenant. La loi de 1833, d’ailleurs excellente, en organisant l’instruction primaire pour les garçons, jugea qu’il n’était point temps de s’occuper des filles.

La loi Falloux, rédigée par le parti clérical, se garda bien de montrer plus de zèle. Aussi, l’Exposé de la situation de l’empire, présenté aux chambres de 1862, dit-il : « La position des institutrices, que la loi de 1850 n’a pas voulu (dans l’intérêt des nonnes qui enseignent) assimiler aux instituteurs communaux, réclame toujours l’intérêt du gouvernement. »

En 1863, le ministre de l’instruction publique avoue que les institutrices, ont dans ce temps de cherté universelle, pour se nourrir, s’habiller, etc., 400 fr. par an, (parfois 340, moins d’un franc par jour) c’est, dit-il franchement « un morceau de pain. » Je le crois bien ! Et il demande — pour 1865 — 500 fr. ! « Mieux vaudrait pour elles être servantes ! » s’écriait M. J. Simon dans la discussion de l’adresse de 1864.

Or la France, qui ne peut pas donner un « morceau de pain » à ses institutrices, trouvait le moyen de payer au clergé, — en une seule année, — 42,411,050, tandis que le casuel rapportait aux églises de Paris la somme énorme de 5,080,000 fr., disent MM. Garnier et Guillaumin dans l’Annuaire de l’économie politique pour 1851. En Italie et en Espagne, c’est bien autre chose ! La phrase ordinaire sur « la moralité » ne serait pas ici déplacée. En effet, un article des Débats du 2 juillet 1863 montre que les procès pour cause d’adultère ont été surtout fréquents dans les départements arriérés de la France.

Il faut donc opposer d’autres arguments que « le danger de l’immoralité » à ceux qui demandent pour les filles comme pour les garçons l’enseignement primaire obligatoire. Cet enseignement, dit-on, est contraire à la liberté. « Je respecte la puissance des parents, disait en 1864, dans la discussion de l’adresse, un député conservateur, M. Nogent Saint-Laurens, lorsqu’elle est bienfaisante et pure. Mais si elle laisse un enfant dans le vagabondage, elle m’inspire peu de respect. » Aussi affirmait-il que « l’instruction obligatoire ne l’effrayait pas beaucoup. » C’est une mesure socialiste, disent d’autres. S’il en est ainsi, pourquoi M. Cousin, en 1833, proclamait-il énergiquement la nécessité de l’enseignement obligatoire devant la chambre des pairs, comme rapporteur d’une commission composée des ducs de Crillon et Decazes, des marquis de Laplace et Jaucourt, des comtes de Germiny et Portalis, du professeur Villemain ? Pourquoi les économistes les plus éminents, Turgot, Adam Smith, Rossi, MM. J. Stuart Mill et Baudrillart, etc., se sont-ils prononcés en sa faveur ? Pourquoi les États-Unis, la Confédération helvétique (excepté Genève et les cantons rétrogrades de Schwytz, Uri et Unterwalden), la Prusse, l’Autriche, la Saxe, le Hanovre, le Wurtemberg, Bade, Saxe-Weimar, Saxe-Cobourg-Gotha, la Hesse électorale, Hesse-Darmstadt, Nassau, la Bavière, la Hollande, le Danemark, la Suède, la Norwége, le Portugal, pays fort peu socialistes, l’ont-ils accepté ? Toutes les objections du parti clérical sont de vains prétextes. On entrave partout et toujours la liberté des parents par des mesures bien autrement « socialistes, » et il est étrange d’entendre les gens qui ont tant approuvé l’enlèvement du jeune Mortara et tant de faits semblables, se poser en défenseurs des droits du « père de famille. »


  1. La Femme au XIXe siècle. ↩︎

Pjesa e radhës
Les Françaises et le travail

Lexoje gjithë librin offline: Shkarko e-book · EPUB