Les Françaises et le travail

Lettre XII

Lexoje në shqip: Francezet dhe puna

Sommaire de la lettre

L’aristocratie française. — La noblesse campagnarde. — La noblesse de l’Ouest. — La vie des châtelaines. — Curieuses variétés provinciales. — Les peintres de la vie de province. — Mesdames C. Reybaud et L. Figuier. — Rude existence des paysannes. — La noblesse des villes. — Les Parisiennes. — Comment on vit « noblement. » — Les existences actives du faubourg Saint-Germain. — Les Parisiennes aux champs et aux eaux. — Les femmes de lettres de l’aristocratie et de la bourgeoisie. — Les auteurs dramatiques. — Madame de Girardin. — Madame d’Altenheim. — Madame Ancelot. — Madame G. Sand. — Madame de Bawr. — Les poètes. — Madame L. Colet. — Madame Desbordes-Valmore. — Madame Tastu. — Les historiens. — Madame D. Stern. — Mademoiselle Bader. — Mademoiselle de Marchef-Girard. — Les voyages. — Madame L. d’Aunet. — Madame Hommaire de Hell. — La pédagogie. — Madame Guizot. — Mademoiselle Ulliac-Trémadeure. — Madame Pape-Carpentier. — Les Françaises dans l’enseignement. — Les examens. — Le corps enseignant. — Les artistes. — Les peintres. — Madame Lebrun. — Mademoiselle Rosa Bonheur. — Mesdames Juillerat, Brune, Debay, Rude, de Mirbel, Mutel, Herbelin. — Les sculpteurs. — Marie d’Orléans. — Madame Lefèvre-Deumier. — Mademoiselle de Fauveau. — Claude Vignon, sculpteur et romancier. — Le roman. — La musique. — Mademoiselle Bertin. — Madame Lemoine. — L’art dramatique. — La philanthropie. — Mesdames Millet et Mallet. — Le négoce. — Les marchandes. — Triste condition de l’ouvrière.

Quoique les gouvernements qui ont succédé à la république aient conservé le principe de l’égalité devant la loi, la noblesse, rétablie par Napoléon, non seulement n’a pas cessé de subsister, mais elle a vu entrer dans ses rangs une foule de nouveaux membres qu’on appelle « la noblesse de l’empire. » Le fondateur de la quatrième dynastie a réalisé de cette façon le rêve de M. Jourdain. Le vainqueur de Marengo, voulant tenir compte des répugnances que, depuis Molière, la bourgeoisie avait pour les marquis et les chevaliers, s’est contenté de créer des ducs, des princes, des comtes et des barons. C’est ainsi qu’on a vu des régicides et des terroristes, Fouché, par exemple, remplacer le bonnet rouge par une couronne ducale.

Quelle que soit l’origine de la noblesse française, elle a, sauf de légères différences, la même manière de vivre. Obligée de lutter contre les lois éminemment équitables qui maintiennent l’égalité des partages et reconnaissent aux filles le droit d’hériter, elle est forcée ou de pratiquer la théorie célèbre de l’économiste Malthus ou de « mettre du fumier sur ses terres, » c’est à dire, pour parler un langage moins féodal, de chercher des filles à marier chez les banquiers et les riches industriels. Je ne me propose pas d’examiner si des unions où « la raison » domine à ce point relèvent l’idéal du mariage. Je me borne à constater que les comtesses et les baronnes improvisées ne se montrent pas moins fières de leurs blasons que si leurs ancêtres étaient, à Versailles, dans la salle des croisades, ou que si un chevalier de leur lignée avait accompagné le fils de Robert le Diable à la conquête de la « joyeuse Angleterre. »

L’aristocratie française se divise en deux catégories, la noblesse campagnarde et la noblesse des villes. Les nobles qui vivent aux champs ont, surtout dans les provinces reculées de l’empire, conservé des habitudes essentiellement patriarcales. Vous vous ferez aisément une idée de ces habitudes en lisant le récit des guerres civiles de l’Ouest pendant la révolution française. À moitié paysans, à moitié gentilshommes, les seigneurs de village étaient, comme les cultivateurs au milieu desquels ils vivaient, restés fidèles aux idées du moyen âge. Les personnes qui environnaient, à Venise, madame la duchesse de Berry et M. le comte de Chambord, parlaient de la noblesse du Poitou, du Maine, de l’Anjou et de la Bretagne comme d’une fine fleur de chevalerie. Il paraît que les chemins de fer, le télégraphe électrique, le code Napoléon, etc., ont transformé ces provinces ; puisqu’elles ont cessé de s’insurger pour les Bourbons. À l’époque où la belle-fille de Charles X entreprit de renverser Louis-Philippe, hommes et femmes avaient conservé quelques restes de l’ardeur belliqueuse qui éclate dans les curieux Mémoires de la marquise de la Rochejacquelin. Lorsque la duchesse se jeta dans la Vendée, déguisée en paysanne, après avoir coupé ses cheveux, elle put, au combat du Chêne, s’assurer que les Vendéens n’avaient pas perdu l’esprit militaire de leurs aïeux. Mais les souvenirs du passé n’avaient plus leur puissance sur la masse des paysans. Après avoir pansé les blessés sur le champ de bataille, Marie-Caroline ne dut son salut qu’au cheval que M. de Charette lui donna pour remplacer le sien. L’Ouest de la France restant immobile, la duchesse, accompagnée d’un vieillard et d’une jeune fille, M. de Ménars et mademoiselle de Kersabiec, fut obligée de se réfugier à Nantes, où mesdemoiselles du Guigny lui avaient préparé un asile. Elle entra dans la cité démocratique, habillée en villageoise, les pieds nus et souillés par la fange des chemins. Ce jour là, la Vendée finissait.

Maintenant, on chercherait en vain dans les châteaux de pareilles émotions. Quelques ouvrages religieux, des livres de blason, un journal légitimiste, l’Union ou la Gazette de France, les visites des voisins, la conversation du curé ou de « la sœur » sont à peu près les seules distractions des châtelaines. Les hommes n’ont, en général, qu’une instruction fort insuffisante. Ils ont le robuste appétit, l’intelligence épaisse, les mœurs rustiques de chasseurs exténués ou de gens habitués à vivre au grand air pour surveiller l’exploitation de leurs terres. Depuis que les grades de l’armée et de la marine se donnent au concours, ou sont la récompense de l’ancienneté, leur existence a la monotonie de la vie des paysans, dont ils se distinguent moins par les lumières et le sentiment du progrès, que par la conservation de certaines traditions chevaleresques.

Naturellement les habitudes des châtelaines comme celles des paysannes se modifient selon l’origine des populations provinciales. Les Ibères et les Latins du Sud n’ont pas les mêmes coutumes que les Celtes du Centre ou les Germains de l’Est. Plusieurs écrivains de notre sexe ont eu l’heureuse idée de peindre les mœurs de leurs provinces. Madame Sand a décrit les provinces éminemment gauloises du Centre ; madame L. Figuier a peint le Midi ibérique ; madame Louise Reybaud le Sud helléno-latin (provençal) ; mademoiselle Ulrique Trémadeure, auteur des Armoricaines, l’Ouest celtique. Parmi les romanciers, Balzac, un des plus éminents, est un peintre unique de la vie provinciale. Souvestre s’est attaché aux Celtes de la Bretagne, M. Ducom aux Gascons, etc.

Malgré les différences de civilisation qui existent entre les provinces, la condition des paysannes y est, en général, peu satisfaisante. C’est en France, selon M. Michelet (la Femme, XXII), que se trouve l’idéal du « dur laboureur » (durus arator) : « Dans les campagnes, dit-il, beaucoup de dureté. On donne un peu, de peur de l’incendie, mais on laisse mourir ses parents de faim. » Aussi compare-t-il la situation des paysannes à celle des nègres. Parfois on les attelle avec des ânes. La plupart meurent de phthisie, surtout dans le Nord. Les Français, qui s’imaginent qu’ils n’ont rien à envier à leurs voisins, feront bien de faire quelques excursions dans les cantons de Vaud, de Berne et de Zurich. Ils pourront ainsi se convaincre qu’il est possible, sans se laisser aller le moins du monde à aucune « illusion socialiste, » d’assurer aux paysannes une instruction et un bien-être satisfaisants.

Les femmes qui appartiennent à l’aristocratie des villes sont, ainsi que leurs maris, beaucoup moins étrangères que celles qui vivent dans les campagnes aux idées de leur temps. Je vous parlerai surtout des Parisiennes, d’abord parce que je les connais mieux, et ensuite à cause de l’influence que les mœurs de la capitale exercent dans un pays aussi fortement centralisé que la France.

Je commencerai par vous faire remarquer que ce mot « Parisiennes » s’entend plutôt des personnes qui passent à Paris une partie de la mauvaise saison que des filles de la grande cité. Les Parisiennes pur sang sont assez rares, et on les trouverait plutôt dans la bourgeoisie que dans la noblesse. On peut donc, en étudiant les femmes de Paris, avoir une juste idée de la variété parfois étrange des types provinciaux. Mais quelle que soit la diversité de caractère que les femmes de l’aristocratie tiennent de leur origine, leur vie, à Paris, se rapproche plus ou moins du même idéal. Or cet idéal correspond assez bien à la vieille locution « vivre noblement. » Vivre noblement signifie vivre sans rien faire. Que dis-je, rien faire ? Dans la matinée, on fait des visites. Le soir, on va au bal, au spectacle ou simplement « dans le monde. » On reçoit un jour par semaine. Ajoutez à ces occupations quelques pratiques de dévotion. Le dimanche, les saluts ; en carême, les sermons du prédicateur à la mode, des lectures excessivement rares et complétement insignifiantes, et vous aurez une idée assez exacte de l’existence d’une marquise ou d’une comtesse du faubourg Saint-Germain. Toutefois ne vous figurez point que ce manque d’idées et d’occupations sérieuses empêche de les trouver agréables et même spirituelles. Comme elles ont beaucoup de finesse et de tact, elles évitent avec un soin merveilleux tout entretien qui laisserait voir les lacunes immenses de leur instruction. Ayant mille occasions de voir et d’entendre des hommes éminents, elles retiennent de leurs discours quelques phrases « à effet » sur la religion, la philosophie, la politique, dont elles tirent un si bon parti, qu’elles peuvent quelque temps faire illusion aux observateurs superficiels.

Il est aussi difficile de concilier ce genre de vie avec les principes de la philosophie qu’avec les doctrines de la religion : « Que celui qui ne travaille pas, ne mange pas, » dit durement le Nouveau Testament. L’Ancien n’est pas moins clair : « L’homme est né pour travailler comme l’oiseau pour voler. » Or aucun être ne se soustrait impunément aux lois de sa constitution. Que de chagrins puérils, de ridicules intrigues, de sottes passions naissent du vide affreux que l’oisiveté laisse dans une âme ! « L’épouse comblée des biens de la fortune, dit admirablement M. E. de Girardin, fléchit sous le poids d’une oisiveté qui, le plus souvent, enfièvre et égare son imagination. » (La Liberté dans le mariage.) Les médecins affirment, comme les moralistes, qu’une des plaies les plus vives de la société aristocratique est l’oisiveté qui la ronge, et les politiques ajouteront que rien ne la rend plus incapable de jouer un rôle digne de sa position et n’indispose autant contre elle les multitudes, qui gagnent à la sueur de leur front le pain amer de chaque jour.

Quelques femmes, — surtout quand la vieillesse approche, — essaient d’échapper à ce vide en se faisant une apparence d’occupation. Les unes se mêlent d’intrigues plus ou moins diplomatiques, comme « la femme politique, » dont l’honorable Groscassand (de la Gironde) devient épris dans Pied d’argile du spirituel romancier Charles de Bernard (Dugrail de la Villette) ; d’autres, — et c’est le cas le plus fréquent, — à l’exemple de la baronne Pfeffers, de M. Augier, se dévouent aux intérêts du clergé. Dans la charmante description que M. Sainte-Beuve fait du salon de madame Swetchine (Nouvelles causeries du lundi), vous trouverez l’idéal de certaines maisons, où se mêlent les éléments les plus opposés et qui parfois offrent au peintre de mœurs des tableaux dignes de l’immortel auteur de Tartuffe.

Quand la belle saison arrive, la haute société parisienne va dans ses terres, aux bains de mer ou aux eaux. Les femmes, en général, n’ont pas une vive passion pour la vie de château, où leur désœuvrement augmente, surtout quand il faut faire plusieurs lieues pour découvrir des voisins généralement assez rustiques. D’ailleurs la vie des eaux donne une telle liberté, qu’elle permet de reprendre où on les a laissés les mille romans des hivers parisiens. La chronique, genre de littérature qui a grandi en France depuis que la nation s’est moins mêlée de ses affaires, trouve dans les petits drames, dont Baden, Ems, Biarritz ou Trouville sont le théâtre, un aliment inépuisable. Quant aux philosophes qui désirent se rendre compte des habitudes de la société française, ils peuvent y faire les plus utiles observations.

Si l’on tient compte du temps dont disposent les Françaises de l’aristocratie, il semblerait qu’on doit rencontrer parmi elles le plus grand nombre des personnes qui cultivent la littérature. Il n’en est rien pourtant, et quoiqu’il y ait parmi les femmes de lettres des personnes appartenant aux familles ducales (comtesse d’Haussonville, fille du duc de Broglie, madame Amet, fille du duc d’Abrantès) ; des comtesses (comtesse d’Agoult, comtesse Dash, comtesse de Bawr) ; des vicomtesses (madame Victor Hugo) ; des baronnes (George Sand, feu Marie de l’Épinay), les bourgeoises sont en majorité.

Les femmes de la bourgeoisie se divisent en deux catégories bien tranchées, la première participe plus ou moins à l’existence oisive de l’aristocratie ; la seconde déploie dans la littérature, dans l’enseignement, dans les arts, dans le commerce une activité fort remarquable.

Je ne prétends pas vous faire connaître toutes les femmes de lettres françaises. Par exemple, je n’insisterai point sur les romanciers, les romans français étant assez connus. Je vous parlerai surtout des auteurs dramatiques, des poètes, des voyageurs, des historiens et des écrivains qui se sont occupés de l’enseignement.

Fille d’une femme de lettres distinguée, Sophie Gay, feu madame de Girardin, à la fois poète, auteur dramatique et journaliste, est un des noms les plus populaires de la littérature française contemporaine. Dès l’âge de dix-sept ans, elle débuta par des poésies patriotiques. Une de ses premières pièces de vers, les Sœurs de Sainte-Camille, obtenait, en 1822, un prix extraordinaire de l’Académie française. En 1827, elle prenait place parmi les membres de l’Académie du Tibre, qui lui offraient une couronne. Ses Poésies complètes vous donneront une idée du talent de l’auteur de Napoline.

Au théâtre, elle eut besoin d’une plus grande persévérance pour conquérir les suffrages du public. La tragédie était déjà passée de mode, quand Rachel joua Judith et Cléopâtre, et le génie de la grande artiste ne put, au Théâtre-Français, triompher de l’indifférence du public. Dans un genre moins imposant, madame de Girardin fut plus heureuse. C’est la faute du mari ; Lady Tartuffe (satire des fausses dévotes de 1853) ; la Joie fait peur, le Chapeau de l’horloger, furent beaucoup mieux accueillis que ses tragédies. Si la Joie fait peur, excita une vive émotion, le Chapeau de l’horloger provoqua un rire inextinguible.

Madame de Girardin doit surtout sa réputation aux Lettres parisiennes, imprimées d’abord dans la Presse (1836-48) dont son mari était rédacteur en chef. La vogue de ces causeries publiées sous le pseudonyme de vicomte de Launay, est attestée par les nombreuses imitations qu’en font de nos jours les « chroniqueurs. » Malheureusement l’atticisme qui conviendrait à ce genre léger manque trop souvent aux héritiers du célèbre vicomte. La vérité n’est pas non plus à l’abri de toute espèce d’atteinte. Tel chroniqueur se livre à ses rancunes, tel autre s’abandonne à un enthousiasme incompréhensible. J’ai vu parfois avec stupéfaction, transformer en divinités des femmes qui n’avaient pas même la « beauté du diable, » et dont l’intelligence n’était pas supérieure aux charmes. La nécessité d’être intéressant et spirituel quand les événements manquent autant que les pensées, excuse, il faut l’avouer, bien des divagations.

Nous avons trouvé dans madame de Girardin un type essentiellement parisien. Le genre dans lequel elle a surtout réussi, la chronique, ne peut guère se développer que dans une cité dans laquelle s’agitent tant de passions et d’idées, et qui attire les regards de l’univers. Un autre poète, également enfant de Paris, madame d’Altenheim (Gabrielle Soumet) nous fait assister par ses débuts à des scènes essentiellement parisiennes. Née en 1844, la jeune Gabrielle se mêla dès l’adolescence au mouvement intellectuel de la grande cité. « Elle écrivait à peine, dit M. Delaforêt, que déjà elle écrivait des vers. » Encore enfant, elle récitait dans le monde des fragments des Filiales dont le titre indique assez le sujet et les sentiments. Fille d’un poète épique et d’un auteur tragique, madame d’Altenheim devait se sentir attirée par les sujets graves. Deux de ses pièces, écrites en collaboration avec son père, le Gladiateur et Jane Grey, ont été jouées au Théâtre français sous le règne de Louis-Philippe.

Madame Ancelot, est née en Bourgogne en 1792. Les contrées occupées par les Burgondes, à l’époque de l’invasion des barbares, offrent le plus curieux résultat du mélange de la race celtique et de la race germanique. Tandis que les uns, fidèles au génie burgonde, portent le sérieux jusqu’à une majesté parfois outrée et plus teutonique que française (saint Bernard, Bossuet, Buffon, Lacordaire, J.-J. Rousseau, madame de Staël, M. de Lamartine), d’autres (Piron, le président de Brosses, B. de Lamonnoie) sont de véritables représentants de l’ironie gauloise. Madame Ancelot préféra au style emphatique de son compatriote, le prédicateur Lacordaire, un genre plus conforme aux vraies traditions littéraires de la France. Elle sut même mieux que « la Muse de la patrie, » résister à l’envie de chausser le cothurne tragique. Ses plus grands succès au Théâtre-Français, un Mariage raisonnable (1835) ; Marie (1836) et le Château de ma nièce (1837) furent aussi d’éclatants triomphes pour mademoiselle Mars, une des plus célèbres actrices du XIXe siècle. Le théâtre complet de madame Ancelot, publié en 1848, ne comprend pas moins de vingt pièces, dont Marie est la plus estimée. Toute personne qui voudra se rendre compte de la vie parisienne lira avec intérêt ses Salons de Paris[1]. Madame Ancelot a cultivé la peinture et, en 1828, elle a exposé une Lecture chez M. Ancelot.

Deux Françaises qui continuent de prendre une part active au mouvement littéraire, madame G. Sand et madame D. Stern, ont aussi écrit pour le théâtre. Depuis 1848, madame Sand a fait jouer plusieurs pièces à l’Odéon. Cosima, le Roi attend, François le Champi, Claudie, le Mariage de Victorine, les Vacances de Pandolphe, le Démon du foyer, Molière, le Pressoir, Flaminia, Maître Favilla, Mauprat, le Marquis de Villemer, etc., tout en montrant son talent ordinaire d’écrivain, ont prouvé que le roman était sa véritable vocation. Cependant le Marquis de Villemer a eu un succès qui, s’il se renouvelle, appellerait madame Sand à prendre un rang fort distingué parmi les auteurs dramatiques. Madame Stern a fait jouer à Turin son drame de Jeanne Darc, dans lequel les Italiens ont salué une personnification de l’Italie régénérée. Madame Ségalas, (Anaïs Ménard), auteur de plusieurs recueils de poésies (la Femme, les Algériennes, les Enfantines, etc.) ; — la comtesse de Bawr (Sophie de Champgrand), auteur de l’Histoire de la musique, de Mes Souvenirs et du Cours de littérature ancienne ; — l’actrice feu madame Roger (Éléonore Doze), auteur des Confidences de mademoiselle Mars ; — mademoiselle Augustine Brohan, du Théâtre-Français, doivent être également comptées parmi les auteurs dramatiques. Une Suite d’un bal masqué, pièce de la comtesse de Bawr, à laquelle on doit des comédies fort enjouées (Argent et Adresse, le Rival obligeant, l’Oncle inconnu, le Double Stratagème), s’est maintenue au répertoire du Théâtre-Français. La comtesse aurait pu trouver dans sa propre expérience plus d’un souvenir comique.

Le comte de Saint-Simon, après avoir complété, par les voyages, les études de sa jeunesse, songea à se marier pour réunir les gens de lettres et les savants dans son salon. Comme il était dans le canton de Vaud, il fit une visite à Coppet, où se trouvait alors madame de Staël. À peine entré dans le salon de la baronne, il lui adressa ce discours singulier : « Madame, vous êtes la femme la plus extraordinaire du monde, comme j’en suis l’homme le plus extraordinaire, à nous deux, nous ferions sans doute un enfant encore plus extraordinaire. » Madame de Staël ayant refusé de mettre en pratique le « principe de sélection, » Saint-Simon se résigna à épouser Sophie de Champgrand. L’expérience réussit assez mal, sa femme, quoiqu’elle lui parût digne de sa tendresse, ne pouvant « s’élancer avec lui au dessus de toutes les lignes convenues. » Le divorce n’était pas interdit à cette époque, et l’épouse délaissée se maria avec un officier russe, M. de Bawr, qui la rendit heureuse, mais dont la mort fut tragique. Il périt, en 1812, écrasé par une voiture.

Parmi les poètes français de notre sexe, le premier rang est occupé aujourd’hui par madame Colet.

Madame Colet (Louise Révoil, 1810) est originaire d’une province où les sentiments s’expriment avec beaucoup plus de vivacité que dans la capitale de la France ou dans la patrie de madame Ancelot. Née à Aix en Provence, elle a débuté par un recueil de poésies intitulées Fleurs du Midi. Trois ans plus tard (1839), le Musée de Versailles obtint de l’Académie française le prix de poésie, et dans les années qui suivirent (1839-1855), le Monument de Molière, la Colonie de Mettray, l’Acropole d’Athènes furent aussi honorés des suffrages de la même assemblée. Dans les poèmes de madame Colet, comme dans ses essais dramatiques, comme dans ses ouvrages en prose, on peut constater une vive et légitime préoccupation de la condition de la femme française et un grand soin à mettre en relief le rôle de notre sexe dans l’histoire de l’humanité. Il suffit de citer le Poème de la Femme (la Paysanne, la Servante et la Religieuse) ; Charlotte Corday et Madame Roland ; Madame du Chastelet ; l’Essai sur les écrits de madame de Lambert, qui précède ses œuvres morales.

Feu Marceline Desbordes-Valmore était née en Flandre (1786), province qui ne ressemble pas plus à la Provence que la Saxe ne ressemble à l’Italie. Aussi trouve-t-on dans ses poésies plutôt la mélancolie germanique que les sentiments des races méridionales. Madame Ancelot remarque que tous ses écrits portent « le même caractère de naïveté pleine de tendresse rêveuse et d’élans passionnés remplis de tristesse. » Les titres seuls des poésies de madame Desbordes (Élégies, Pleurs, Pauvres fleurs) rappellent son origine et la « souffrance constante » qui, selon madame Ancelot, aurait écarté de son âme les ardentes et joyeuses impressions qu’éprouvent aisément les populations du Midi.

Madame Tastu (Sabine Voïart) née à Metz en 1795, appartient comme madame Desbordes-Valmore à la France germanique. Ses Poésies parurent en 1826. Un de ses biographes constate dans ses Poésies nouvelles la prédominance du « genre élégiaque et sentimental, » cachet de son origine. Elle s’est, dit-il encore, « attachée à chanter les joies du foyer, » autre trait germanique. Les héros de l’Helvétie allemande, les libérateurs des cantons primitifs, lui ont inspiré ses plus beaux vers, — La Liberté ou le Serment des trois Suisses (1825).

Ils étaient là tous trois ! À travers les nuages,
La lune révélait sur leurs mâles visages
D’un héroïque espoir les présages vainqueurs :
Sous leurs habits grossiers battaient de nobles cœurs.
Un serment généreux sort de leurs bouches pures,
Et l’écho menaçant, par l’écho répété,
Redit de monts en monts, avec de sourds murmures :
Liberté ! Liberté !

L’Académie française a couronné, en 1839, l’Éloge de madame de Sévigné par madame Tastu. Depuis cette époque, madame Tastu s’est tournée vers l’éducation et vers l’histoire littéraire. Dans ces derniers temps, elle a accompagné en Orient son fils, qui est consul de France. Parmi les poètes, on doit encore citer, madame Ackermann, mademoiselle Ernestine Drouet dont le volume intitulé Charitas a été couronné par l’Académie, la baronne de Montaran, feu madame d’Arbouville et la marquise Blanche de Saffray.

L’histoire est cultivée avec plus de succès dans la France contemporaine que la poésie. Les noms des Guizot, des Thiers, des Michelet, des Mignet, peuvent être mis à côté de ceux des Macaulay, des Grote, des Mommsen, des L. Ranke et des Gervinus. Il était impossible que les femmes ne cédassent point à l’entraînement, facile à comprendre, qui pousse de ce côté les plus hautes intelligences. Madame D. Stern est incontestablement de toutes les Françaises celle qui a le mieux réussi dans les questions historiques. L’Histoire de la révolution de 1848 (1851) et Vingt-cinq ans de l’histoire des Pays-Bas (1863) attestent que l’auteur des Pensées s’est livré à des études sérieuses ; il tient évidemment à prouver que les femmes peuvent aborder d’autres sujets que « les genres secondaires. » Tout fait espérer qu’on en pourra dire autant de mademoiselle Bader.

L’année même où madame D. Stern publiait Vingt-cinq ans de l’histoire des Pays-Bas paraissait la Femme dans l’Inde antique par mademoiselle Clarisse Bader, membre à vingt-deux ans de la Société asiatique de Paris. Ce livre est une histoire de la femme indoue, depuis l’invasion des Aryas dans la péninsule jusqu’au règne de Vikrama Ditya, un peu avant l’ère chrétienne. En suivant la trace de son sexe dans l’Inde, mademoiselle Bader trouve la femme libre et honorée quand les fils de la noble race aryenne descendent dans le Septasindou, et elle la laisse dans le Maloua, captive au sérail, n’ayant d’autre dieu, d’autre culte que son mari devenu son maître.

Mademoiselle Bader n’est pas la seule Française qui ait compris l’importance qu’ont pour les femmes les recherches historiques sur leur condition. Avant elle, mademoiselle J. de Marchef-Girard, qui dirige maintenant à Paris la Société d’enseignement professionnel pour les filles, avait fait paraître : Les Femmes, leur passé, leur présent, leur avenir. Un critique distingué, un esprit éminemment libéral, enlevé prématurément à la France, M. Léon de Wailly, disait spirituellement à propos de cet ouvrage et des Femmes en Orient : « Quand une œuvre d’émancipation commence à être comprise par ceux à qui elle doit profiter, c’est bon signe ; car d’ordinaire ce sont eux qui jettent la première pierre à leurs libérateurs, en vertu de cet axiome formulé par Vauvenargues, qui dit que la servitude abaisse les hommes — hommes, ici comprend les deux sexes — jusqu’à s’en faire aimer. » — L’auteur d’Angelica Kauffmann ajoute que mademoiselle Marchef, d’accord avec moi sur les principes, n’est pas toujours de son avis sur les moyens d’exécution. « Mademoiselle de Marchef, dit-il, recule devant le divorce, peut-être pour avoir eu moins d’occasions d’y réfléchir en sa qualité de célibataire[2]. »

Les voyages contribuent efficacement au progrès de la science historique, en nous fournissant des données chaque jour plus exactes sur l’état de l’humanité. Si la France n’a pas d’Ida Pfeiffer, elle peut cependant citer les noms de madame Léonie d’Aunet (madame Biard), auteur du Voyage d’une femme au Spitzberg (1854) et de madame Hommaire de Hell, auteur des poésies intitulées : Rêveries d’un voyageur, qui a écrit une partie du grand ouvrage, les Steppes de la mer Caspienne, publié par son mari en 1844-47, et qui a collaboré à son Voyage en Perse et en Turquie.

Les Françaises ont compris depuis longtemps l’importance de la pédagogie. Sous l’empire, nous trouvons madame Campan, dont ma mère a résumé les théories en langue roumaine (Pentru educasia kopiilor, Bukarest, 1839). Madame Guizot (Pauline de Meulan), née à Paris en 1773, se rattache aussi à l’époque impériale. Appartenant à une famille considérable dans la finance, elle se décida à prendre la plume pour adoucir la situation des siens, ruinés par la révolution. L’histoire assez romanesque de son mariage avec M. Guizot, plus jeune qu’elle de quatorze ans, est trop connue pour que je la raconte. Lorsqu’elle fit connaissance avec le célèbre historien, mademoiselle de Meulan écrivait dans le Publiciste, dirigé par Suard. Elle professait déjà des opinions peu compatibles avec la religion de « la majorité des Français, » et elle resta fidèle à ses convictions, jusqu’au dernier moment. Elle mourut avec le calme de ces anciens philosophes qui voyaient approcher l’heure suprême avec l’admirable sérénité d’une intelligence libre de toute vaine terreur.

On doit distinguer dans les écrits de madame Guizot une partie consacrée à la théorie et l’autre à l’application. Les Lettres sur l’éducation domestique résument l’expérience d’un esprit supérieur, mise au service des parents novices. Dans d’autres écrits, par exemple, dans l’Écolier, l’auteur s’attache, en employant la forme dramatique, à faire comprendre aux enfants les devoirs des hommes et à leur donner une idée des vertus qu’ils doivent acquérir. Cet ouvrage, qui a été couronné par l’Académie, est devenu, ainsi que les Enfants et les Nouveaux contes, le modèle d’un genre fort cultivé par les Françaises, spécialement par mesdames Z. Carraud, de Bawr, de Bassanville, de l’Épinay, Lebrun, Bernard, Surville (sœur de Balzac), Woillez et par mesdemoiselles Belloc (d’origine irlandaise), Montgolfier, etc.

Madame Tastu, en écrivant l’Éducation maternelle (1835), madame la comtesse Drohojowska (née Simon de Latreiche), en publiant le livre de l’Éducation des jeunes filles (1854), ont continué l’œuvre pédagogique de madame Guizot, tandis qu’une Bretonne, feu mademoiselle Ulliac Trémadeure, directrice du Journal des jeunes personnes, composait des romans moraux à l’usage de la jeunesse, qui lui ont valu deux fois les couronnes de l’Académie française et qui sont fort répandus en France.

Madame Pape-Carpentier, née dans le département de la Sarthe, en 1815, appartient comme mademoiselle Trémadeure, aux provinces de l’Ouest, et elles ont dû, l’une et l’autre, être assez frappées de l’ignorance où croupissent ces contrées, si différentes d’une partie des départements de l’Est, pour comprendre la nécessité de l’éducation populaire. Madame Pape, qui a débuté par un volume de poésies, les Préludes (1841), a pu se convaincre, en s’établissant à Paris, où elle est aujourd’hui directrice de l’école normale maternelle, que le clergé catholique, n’est pas dans la capitale plus que dans les départements occidentaux, décidé à laisser les femmes étrangères aux congrégations, travailler à l’instruction du peuple. Madame Pape avait publié ses Conseils sur la direction des salles d’asile (1845), son Enseignement pratique dans les écoles maternelles (1849), ses Histoires et Leçons de choses pour les enfants (1859), trois écrits couronnés par l’Académie française, lorsqu’elle a été frappée d’un décret de Rome (1863), qui défendait, sous peine d’excommunication, de lire, de garder, de vendre et d’acheter les Conseils. Personne n’ayant pu dire en quoi madame Pape s’était montrée hérétique, les plaisants ont imaginé que son nom, porté autrefois par tous les évêques et qui l’est encore par les prêtres grecs, avait appelé sur elle « les foudres du saint-siége » comme on dit en France, et que Pie IX avait craint de voir une papesse Jeanne dogmatiser sur les bords de la Seine. Victime des chouans de l’Ouest qui ont tué son père, l’auteur des Conseils a dû encore se soumettre aux vaincus de Castelfidardo et signer une humble rétractation !

La biographie de madame Pape atteste que les Françaises ne se bornent pas à écrire sur la pédagogie, mais qu’elles peuvent occuper des fonctions élevées dans le corps enseignant. Ces mots « corps enseignant » n’ont rien de trop ambitieux ; puisque maintenant les femmes passent des examens en Sorbonne, dans ces murs où la vieille université de Paris attirait, au moyen âge, tant d’étudiants de toute l’Europe, dans ces murs où de nos jours a retenti la voix éloquente des Guizot, des Villemain, des Cousin, des Jules Simon. « La grave, la masculine Sorbonne est vaincue ! » dit M. Legouvé. Tous les ans, au mois d’août, devant un tribunal composé de trois professeurs de l’université impériale de France, du grand rabbin, de deux prêtres catholiques, d’un ministre protestant, de trois dames inspectrices, paraissent les personnes qui prétendent aux diplômes. La sévérité des examens n’empêche pas un grand nombre de jeunes filles de se présenter devant ce tribunal ; on en a même vu, l’année dernière (1863), obtenir devant la faculté des lettres et devant la faculté des sciences, des diplômes de bachelier, au grand scandale de la presse ultramontaine.

Une personne munie d’un diplôme voit s’ouvrir devant elle plusieurs carrières. Elle peut devenir sous-maîtresse dans un pensionnat, maîtresse d’externat ou de pension, donner des leçons en ville ou se charger des fonctions d’institutrice.

D’après ce que dit madame Romieu, dans un ouvrage spécial, les Pensionnats de jeunes filles, la position des sous-maîtresses est triste et précaire. Il n’en est pas de même de la situation des maîtresses de pension et d’institution. La maîtresse de pension doit, il est vrai, être pourvue d’un diplôme de premier degré, délivré à la Sorbonne, et la maîtresse d’institution subir un examen de degré supérieur à l’hôtel de ville, le plus difficile examen que puisse passer une femme qui veut tenir une pension. Ces formalités accomplies, le sort des maîtresses est assuré.

Pour être maîtresse d’externat, il faut obtenir à la Sorbonne un diplôme de premier degré. On ne doit pas s’attendre à faire dans un externat les mêmes gains que dans une pension ; mais la maîtresse a moins de responsabilité, et elle jouit d’une certaine liberté d’action, sa surveillance se bornant à un nombre limité d’heures.

Les femmes professeurs qu’on nomme ordinairement maîtresses au cachet ont encore plus d’indépendance. Mais leur vie est rude, elles ont à lutter contre l’active concurrence des hommes qui enseignent, et elles n’obtiennent la préférence qu’en se contentant d’un salaire inférieur.

Les institutrices ont une meilleure situation matérielle, quoiqu’il s’en trouve dont les gains ne dépassent pas six cents francs. Quant aux souffrances et aux inconvénients inséparables de leur situation, ils ont depuis quelque temps attiré l’attention des romanciers. Le roman d’Eugène Sue, l’Institutrice, ne montre, il est vrai, qu’un côté de la question. D’autres se sont préoccupés de la peine que la mère éprouve à empêcher l’institutrice de devenir une rivale en autorité, et de la difficulté qu’elle a à conserver pour elle l’affection et la confiance de sa fille. Dans ces situations délicates, il est évident que si l’institutrice doit être animée d’un excellent esprit, et posséder au plus haut degré la vertu d’abnégation, aucune mère intelligente et prudente ne se croira jamais dispensée d’une vigilance de tous les instants.

Les inspectrices d’écoles sont de véritables fonctionnaires publics qui ne dépendent que de l’université de France. Pour les écoles des garçons, il y a trois classes d’inspecteurs correspondant aux trois degrés de l’enseignement. Mais les Françaises n’ont point d’enseignement supérieur, on leur interdit même d’assister à Paris aux cours de la Sorbonne, interdiction singulière contre laquelle plusieurs Parisiennes viennent de protester avec raison (février 1864), en demandant par une pétition, qu’on leur ouvre la Sorbonne comme on leur a déjà ouvert le collége de France et le Muséum. Le gouvernement a répondu à cette pétition (mars 1864), en organisant dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne des conférences données par les professeurs de la Sorbonne, du collége de France et de l’école polytechnique où les femmes seront admises. Mais cette mesure, quoique digne d’éloges, ne créant point un enseignement supérieur destiné à notre sexe, il n’y a que deux catégories d’inspectrices, les inspectrices des écoles secondaires (pensionnats et institutions) et les inspectrices des écoles primaires.

La classe des artistes comprend bien des variétés depuis le compositeur jusqu’à l’actrice des petits théâtres, et depuis le peintre renommé jusqu’à la maîtresse de dessin.

Il est beaucoup plus facile à une jeune Française de se consacrer à la peinture que de s’occuper de littérature. Aucun préjugé n’entrave ses débuts dans la carrière ; et les parents ne s’étonnent nullement de voir une fille pauvre demander au pinceau d’honorables moyens d’existence. Le gouvernement lui-même, loin d’écarter notre sexe de ce genre d’occupations, a ouvert aux jeunes personnes sans fortune une école gratuite de dessin dirigée aujourd’hui par mademoiselle Rosa Bonheur. Elles peuvent, dans les expositions, concourir pour les prix décernés par le jury. Cependant là encore le principe d’inégalité subsiste. Évidemment, si mademoiselle Rosa Bonheur eût appartenu au sexe masculin, elle aurait depuis longtemps reçu la croix de la Légion d’honneur.

Avant le XIXe siècle, les Françaises s’occupaient peu de peinture. Cependant on peut citer une exception éclatante, madame Le Brun (Élisabeth Vigée), née à Paris en 1755, membre de l’ancienne Académie royale de peinture et des principales académies de l’Europe. On doit à madame Le Brun plusieurs portraits de femmes célèbres, telles que Marie-Antoinette, Catherine II, madame de Staël en Corinne, madame Catalani, la trop fameuse lady Hamilton en bacchante et en sybille, etc. Ses Mémoires, intitulés : Souvenirs de madame Le Brun, seront lus avec intérêt par toutes les personnes qui s’intéressent à l’histoire de l’art.

De nos jours, mademoiselle Rosalie ou Rosa Bonheur occupe incontestablement le premier rang parmi les femmes artistes. Née en 1822, à Bordeaux, elle a débuté au salon de 1841 par deux petits tableaux : Chèvres et Moutons et Deux Lapins. Depuis cette époque, elle n’a cessé d’exposer des sujets empruntés presque toujours à la vie des animaux. On peut dire sans exagération que son Marché aux chevaux a été le principal succès de l’exposition de 1855. Aussi obtint-elle une médaille de première classe. Mademoiselle Bonheur a aussi sculpté des groupes d’animaux. L’Académie de peinture n’eût pas manqué de l’appeler dans son sein. Mais l’Académie des beaux-arts, qui n’est pas plus sévère pour les nullités du sexe masculin que l’Académie française, se gardera bien de nommer une femme qu’une réputation européenne met fort au dessus de la plupart de ses membres.

Madame Juillerat (Clotilde Gérard) est de Lyon. Elle s’est presque exclusivement occupée de peindre les portraits (par exemple la marquise de Castelbajac). Elle a obtenu une première médaille en 1841. Madame Brune, une Parisienne, n’a pas été effrayée par les difficultés que présente la mythologie et l’histoire. Apulée, Longus et la Bible lui ont fourni ses principaux sujets : Psyché enlevée par Zéphyr, Daphnis et Chloé, Moïse sauvé des eaux. Elle a eu une deuxième médaille en 1831.

Feu madame Debay et madame Rude se sont livrées avec succès à la peinture de genre. Madame Rude a obtenu une médaille de deuxième classe en 1833.

Peu de miniaturistes ont poussé le talent aussi loin que feu madame de Mirbel. Son élève, madame Mutel, une Champenoise, a obtenu une médaille de première classe en 1845. Madame Herbelin, fille du général baron Habert, a conquis presque toutes les distinctions dont un artiste peut être honoré. Il suffit de dire qu’elle a eu une première médaille à l’exposition universelle de 1855.

La princesse Marie d’Orléans, mademoiselle de Fauveau, madame Lefèvre-Deumier, Claude Vignon sont les Françaises qui, de nos jours, se sont le plus distinguées dans la sculpture.

La princesse Marie a été enlevée aux arts par une mort prématurée. Mademoiselle de Fauveau, qui habite maintenant Florence, a pris part à l’expédition de madame la duchesse de Berry en Vendée (1832). Madame Lefèvre-Deumier est une Normande qui a obtenu une mention à l’exposition universelle de 1855. Claude Vignon (Noëmi Constant) est à la fois « sculpteur, romancier et critique, » — ce sont les expressions de M. A. Pommier dans la dédicace de la Dame au manteau rouge. Du reste, je ne dois pas oublier que parmi les Françaises dont je vous ai entretenue dans cette lettre, en m’occupant de l’histoire, des voyages, du théâtre, etc., la plupart ont écrit un ou plusieurs romans. Ainsi mesdames de Girardin, Ancelot, Louise Colet, Léonie d’Aunet, de Bawr, D. Stern, Juliette Lamber, d’Arbouville, de Montaran, doivent être comptées parmi les romanciers. Il faut aussi placer dans cette classe d’écrivains mesdames Élisa Voïart, la comtesse d’Hautefeuille (sous le pseudonyme d’Anna Marie), Joséphine Amet, feu la baronne de Bruchez (sous le pseudonyme de Marie de l’Épinay), Joséphine Martin (sous le pseudonyme d’Anna Prévost), madame Berton née Samson, etc.

La musique occupe un grand nombre de Françaises, mais plutôt comme profession que comme art. Il n’est pas rare de voir des personnes de la classe élevée, obligées, par des revers de fortune, de recourir au travail, donner des leçons de piano. Les pianistes, quoique nombreuses, sont, en général, bien rétribuées à Paris.

Les femmes se sont jusqu’à présent livrées rarement à la composition, et il serait impossible de citer un compositeur de notre sexe qui ait une position pareille à celle de madame Sand dans le roman et à celle de mademoiselle Bonheur dans la peinture. Cependant un poète, dont les Glanes ont été couronnées par l’Académie française, mademoiselle Bertin, sœur du directeur des Débats et appartenant à une famille dans laquelle le goût des arts est héréditaire, a composé plusieurs opéras, Guy Mannering, le Loup garou, Fausto et Esméralda. Madame Ancelot, tout en louant « les gracieuses et fortes mélodies de ces compositions musicales, » ajoute « qu’aucune n’a eu un succès décidé. » Plusieurs Françaises ont aussi composé des romances. On peut citer mesdames de Bawr et Lemoine (Loïsa Puget). Le Soleil de ma Bretagne, et autres romances de L. Puget ont joui d’une véritable popularité.

Le rôle des actrices est à peu près partout le même. Aucune situation ne présente de plus grand contraste, depuis l’actrice des grands théâtres parisiens dont la célébrité occupe toute la presse et dont les gains sont considérables, jusqu’à la « jeune première » qui doit se contenter, dans quelques villes de province des plus modestes honoraires et des vers de quelque bel esprit de Brives-la-Gaillarde ou de Landerneau. Les habitudes varient autant que les positions. Si certaines actrices ont tous les travers des lorettes, d’autres, dit madame Romieu, « se transforment en bourgeoises honnêtes et bornées, » au grand profit de la morale, dont les prescriptions ne sont pas, hélas ! toujours faciles à mettre d’accord avec les intérêts de l’art.

Mais sans vouloir aborder de trop graves questions, ni essayer de concilier la vertu et l’esthétique, je suis heureuse de vous faire remarquer que, dans ces deux derniers siècles, notre sexe a brillé du plus grand éclat sur la scène française, et que les Mars, les Contat, les Clairon, les Rachel peuvent être mises en parallèle avec les acteurs les plus renommés.

Je n’en finirais pas, si, quittant le domaine des lettres et des arts, je voulais chercher les traces de l’activité des femmes françaises dans la philanthropie, le commerce et les manufactures.

Cependant je ne puis passer sous silence les noms de madame Millet, qui a fondé les salles d’asile et de madame Mallet, auteur des Femmes en prison.

M. Michelet croit que la Française, plus que l’Anglaise, plus que l’Allemande, plus qu’aucune femme, peut devenir pour l’homme, non seulement une compagne, mais « l’ami, l’associé, l’alter ego. » Si la personnalité décidée de la femme latine ne lui paraît pas exempte d’inconvénients, il en constate ici les avantages. On ne s’appuie que sur ce qui résiste. « Avec un tel associé, dit l’auteur du Prêtre, la maison prospérera. » Il semble être surpris de son habileté à « tenir les livres. » Il ne faut pas s’en étonner. Expulsées par les hommes du travail qui leur convenait le mieux, les femmes ont appris, avec une patience et une résignation vraiment admirables, à faire des comptes dans le « petit cabinet vitré de quelque sombre magasin » tandis que les commis, — « plus femmes que les femmes, » dit M. Michelet — déroulent les rubans et manient les dentelles. L’esprit d’ordre, l’économie, la vigilance que les Françaises ont révélés dans le commerce, ont obligé la législation à concéder aux marchandes qui exercent le commerce en leur propre nom, une liberté contraire à ses habitudes : « La femme marchande publique, dit le Code Napoléon, peut, sans l’autorisation de son mari, s’obliger pour tout ce qui concerne son négoce, et, audit cas, elle oblige aussi son mari, s’il y a entre eux communauté de biens. » (art. 220.)

Les ouvrières se divisent en deux catégories : l’ouvrière des champs et l’ouvrière des manufactures. En parlant des paysannes, je vous ai donné une idée de la condition de l’ouvrière des champs. Les ouvrières des manufactures sont encore plus à plaindre. Que pourrai-je ajouter au tableau tracé par M. Jules Simon, dans le beau livre intitulé : l’Ouvrière ? M. Michelet n’est pas moins explicite, et la Femme contient des détails véritablement navrants « sur le travail exterminateur et la promiscuité des manufactures. » L’illustre historien trouve que rien n’est plus propre à montrer « la barbarie de l’Occident, » que la paysanne « qui meurt de travail et l’ouvrière qui meurt de faim. » La machine à coudre ayant supprimé la « couseuse » et la machine à lin, la fileuse, l’ouvrière isolée, après avoir lutté longtemps contre la terrible concurrence des couvents et des prisons, où l’on travaille pour le gouvernement, attend, dans une profonde angoisse, la fin d’une crise économique d’autant plus funeste que, dans la question des salaires nous allons encore retrouver une criante inégalité. Madame Romieu affirme qu’il est des professions où la Française est payée deux ou trois fois moins que l’homme, et où l’on exige d’elle plus de travail. Elle va jusqu’à dire que la femme qui habite les grands centres, ne peut pas se soutenir par son travail, et les tableaux qu’elle met sous les yeux de ses lecteurs ne confirment que trop ces désolantes assertions. Les renseignements qu’elle donne sur le taux des salaires dans divers départements de l’empire ne sont guère rassurants. À mesure que les moines et les nonnes s’enrichissent, à mesure que les armées permanentes absorbent chaque jour des capitaux plus considérables, il est naturel que le peuple devienne toujours plus pauvre.


  1. Madame de Bassanville vient aussi de publier les Anciens Salons de Paris. ↩︎

  2. Illustration du 10 décembre 1856. ↩︎

Pjesa e radhës
Les Italiennes

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