Sommaire de la lettre
Les Asiatiques en Occident. — Arrivée des israélites dans l’Europe occidentale. — Leur condition sous les empereurs d’Occident. — Lois de l’empereur d’Orient Justinien contre eux. — Intolérance des Espagnols et de leurs rois Wisigoths. — Persécutions en France sous les Mérovingiens et sous les Carlovingiens. — Les israélites en Allemagne et en Italie. — L’usure et la consultation d’Alix de Bourgogne. — Les femmes israélites pendant les persécutions. — Les persécutions n’empêchent point le développement du mosaïsme. — Victoire définitive du spiritualisme. — Maimonide et son symbole. — La femme du rabbin Moïse et la résurrection. — Triomphe de la monogamie. — Gerschom et l’assemblée de Worms. — Superstitions des chrétiennes et des israélites. — L’Église romaine et la Synagogue. — Les croisades et les Hébreux. — Mort tragique d’un grand nombre de femmes israélites. — Les flagellants, les miracles et l’ignorance conjurés contre les hébreux. — Les femmes enterrées vives en France. — Les bûchers en Suisse. — La persécution atteint son apogée. — Les filles d’Israël en Espagne avant le règne d’Isabelle Ire. — Rachel et Alphonse IX. — La proscription en Espagne et en Portugal. — Les mères et les enfants volés. — Dom Emmanuel modèle de Pie IX. — Triste situation des israélites en Occident au début du XVIe siècle. — La réforme et l’aurore de la délivrance. — Les hébreux en Hollande après la réformation. — Les femmes israélites en Italie au XVIIe siècle. — La naissance des filles. — Pouvoir du père sur la fille. — Le mariage. — La répudiation et la dispense du pape. — Omnipotence du mari. — Les veuves et le lévirat. — Les deux femmes d’Adam. — Les israélites en France au XVIIIe siècle. — Triomphe du génie de la renaissance. — Décrets libérateurs de la Constituante. — Heureux résultats de l’émancipation. — Rapides progrès de l’instruction parmi les israélites. — Les femmes de lettres. — Mesdemoiselles Hertzveld. — Grâce Aguilar. — Les artistes. — Rachel et ses sœurs. — Mademoiselle Judith.
Dans les Femmes en Orient, j’ai signalé la présence de populations asiatiques chez les peuples de l’Europe orientale. Le même fait existe en Occident, où j’ai trouvé des arméniens, des bohémiens et des israélites.
Les arméniens et les tribus errantes qu’on nomme en France bohémiens n’ont pas dans l’Europe occidentale la même importance que dans nos contrées. Sans doute, on rencontre des arméniens à Vienne, à Londres, à Amsterdam et à Livourne, mais ils ne sont pas assez nombreux pour y exercer une action très sensible. Quant aux bohémiens, ils forment en Occident plutôt des groupes que des tribus. La condition des israélites est fort différente. D’abord, ils constituent, dans certaines contrées occidentales, — en Hollande, par exemple, où ils sont plus de soixante mille, — un élément important de la population ; ensuite beaucoup d’entre eux ont acquis des richesses assez considérables pour que des cités entières, même les gouvernements, soient obligés de tenir compte de leurs dispositions.
Les israélites ne sont point, comme les arméniens et les bohémiens, une nation indo-européenne. Ils appartiennent à cette race sémitique ou syro-arabe qui s’étendait des bords de l’Euphrate jusqu’aux rives de la Méditerranée et à l’extrémité de la péninsule arabique. Depuis l’exil de Babylone, on donnait aux Hébreux le nom de Juifs, dérivé de Jehoudi (Juda) ; « mais, dit Samuel Cahen, le traducteur de la Bible, le mot juif a reçu depuis longtemps une acception si avilissante, appliquée même à ceux qui ne professent pas la religion juive, que les sectateurs de Moïse ont cru de nos jours devoir reprendre leur nom biblique d’israélites, et les chrétiens, qui ne croient pas devoir perpétuer l’humiliation de ceux qui sont leurs aînés dans une religion monothéiste, ont approuvé ce changement, dont la France a eu l’initiative. »
On se figure généralement que les israélites sont arrivés en Occident après la prise de Jérusalem par Titus. Rien n’est moins exact. Eux-mêmes prétendent qu’ils ont, à une époque fort reculée, suivi, en Espagne, leurs voisins les Phéniciens. Il est certain qu’ils étaient déjà répandus dans les contrées occidentales dès la fin de la république romaine et qu’ils furent favorisés par César. Mais les épigrammes d’Horace, de Martial et de Juvénal, qui diffèrent peu du sévère jugement de Tacite, prouvent qu’ils n’avaient pas acquis les sympathies des Romains, qui les accusaient d’un patriotisme intraitable, qui leur reprochaient d’être obstinément attachés à une religion intolérante, et enfin de détester le genre humain. Il est vrai que Tacite ne semble pas avoir bien distingué les Judéo-chrétiens des Juifs. On sait, du reste, qu’il n’avait pas plus d’estime pour les enseignements de Jésus que pour la loi de Moïse.
Les israélites se montrent déjà avec un trait essentiel qu’ils ont conservé jusqu’à nos jours. Le monothéisme décidé de la race sémitique devait la mettre en opposition avec le génie indo-européen ; l’horreur qu’elle avait des simulacres, si chers aux Indo-Européens, était de nature à la rendre aussi odieuse aux païens, adorateurs des « dieux immortels, » qu’aux hommes du moyen âge prosternés devant les statues des saints. L’idée qu’elle se faisait de « l’idolâtrie » n’était pas seulement la conviction des docteurs et des théologiens. Elle était aussi prononcée chez les femmes que chez les prêtres, et plus d’une fois on vit notre sexe traiter avec une rigueur digne d’un Samuel ou d’un Élie les adorateurs des « idoles, » ou protester devant les partisans de l’hellénisme avec une intrépidité remarquable contre les divinités de la Grèce. Il suffit de citer l’histoire de Jahel et celle de la mère des sept frères Macchabées.
Dans les premiers siècles de l’Église, l’antagonisme entre le christianisme, à la fois héritier de Platon et de Moïse, et le judaïsme qui s’efforçait de réconcilier l’Académie et la synagogue, n’eut pas un caractère violent. Les empereurs étaient fort occupés avec les ariens et les nestoriens qui s’efforçaient plus ou moins de concilier la dogmatique orthodoxe avec les traditions platoniennes sur le Logos. Quoique Constantin, fils du premier empereur chrétien, eût, « sous peine de mort, » défendu aux israélites d’épouser des chrétiennes ; quoique l’Espagnol Théodose eût traité les adversaires de l’Église avec l’intolérance habituelle à ses compatriotes, les hébreux eurent jusqu’au Ve siècle leur patriarche ; ils jouissaient d’une entière liberté religieuse, ils pratiquaient assez paisiblement leurs coutumes nationales.
Avec le Slave Justinien, les descendants d’Israël, qui avaient généralement trouvé dans les empereurs des protecteurs et presque des pères, virent commencer l’ère des vexations. Le code de Justinien pose tous les principes de l’inique législation dont ils ont été si longtemps victimes. On les dépouille, « pour toute l’éternité, » de la faculté de prétendre aux emplois civils ; on leur ôte le droit d’être témoins en justice contre des chrétiens, tout en permettant à ceux-ci de témoigner contre eux ; on enlève aux pères et aux mères le pouvoir de deshériter ceux de leurs enfants qui voudraient abjurer la religion de Moïse. Non content d’en faire des parias, le législateur les flétrit des termes les plus outrageants ; il les traite avec affectation comme le rebut de la société ; il s’efforce de rompre violemment toutes leurs relations avec le monde chrétien.
Le moyen âge, à ses débuts, n’avait, ce semble, rien à ajouter aux édits de Justinien. Malheureusement pour les hébreux, il existait chez certains peuples latins de funestes penchants qui n’attendaient que l’occasion d’éclater.
Quand il s’agit de fanatisme, on est toujours obligé de mettre l’Espagne en première ligne. La population ibérique, étrangère à la race indo-européenne, voisine de la sauvage Afrique d’où peut-être elle a émigré en Espagne, avait probablement des instincts d’intolérance qui devaient, avec le temps, décider les compatriotes des Dominique et des Ignace de Loyola à rétablir les sacrifices humains. Les conquérants indo-européens ne modifièrent pas ces penchants primitifs. Les Goths eux-mêmes, qui, en Italie, traitèrent les israélites avec douceur se montrèrent intraitables en Espagne. Il est vrai que les évêques excitaient leur fanatisme. Le clergé espagnol avait, dès cette époque, le projet d’exterminer la « secte détestable » (detestanda secta). Le code wisigoth, rédigé dans les conciles, est digne de l’inquisition, et les châtiments corporels, ainsi que la peine de mort, y sont prodigués. Il est interdit aux fils d’Israël de célébrer leurs mariages sous peine d’être lapidés ou brûlés vifs ; les unions entre eux et les chrétiens sont annulées, et les enfants, nés de pareils mariages, sont condamnés à être moines ou nonnes. Le roi Sisebut répondait déjà aux israélites, en les chassant de ses terres : « On doit laisser aux hommes une pleine liberté de rejeter les biens temporels, mais pour ceux de l’âme, il faut les forcer à les recevoir, comme on oblige un enfant à apprendre sa leçon. » On dit qu’à l’aide du fouet, de l’exil et de la confiscation, ce prince, modéré et sage toutes les fois qu’il ne s’agissait pas des disciples de Moïse, convertit quatre-vingt-dix mille hébreux. L’invasion des Mores, en les arrachant à cette affreuse tyrannie, fit de l’Espagne un des pays les plus civilisés de l’Occident, et l’Église espagnole eut la honte de paraître à côté de l’islamisme une école d’abrutissement et de férocité !
La bravoure de Charles-Martel empêcha l’Église de France de subir la même épreuve. En devenant catholique, la Gaule n’avait pas renoncé complétement au génie druidique ni aux farouches traditions d’une religion qui versait si aisément le sang humain. Aussi des persécutions que Samuel Cahen nomme, avec raison, « horribles, » commencèrent-elles en France dès le VIe siècle. Il y avait des israélites dans la Provence, dans le Dauphiné, dans la Bresse, dans le duché de Bourgogne et dans la Franche-Comté. Comme ils n’avaient pas été trop maltraités dans le cours du Ve siècle, il n’était pas rare de voir un enfant d’Israël épouser une chrétienne, et pareillement un chrétien épouser une israélite. Mais à mesure que l’esprit du moyen âge se développait, cette tolérance devait être remplacée par des vexations de toute espèce. Un prince profondément corrompu, le Mérovingien Dagobert Ier, se rendit fameux, au VIIe siècle, par ses persécutions contre la synagogue. Sous les Carlovingiens, le clergé profita de la faiblesse des rois pour continuer ces persécutions.
Les Allemands et les Italiens se montraient moins intolérants que les Français et les Espagnols. Toutefois sur le territoire du « saint-empire, » les hébreux étaient la propriété des Césars germaniques qui les vendaient et les cédaient comme un vil troupeau. En Italie, leur situation fut toujours meilleure. Les Italiens — il suffit de citer les fameux banquiers lombards — n’avaient point contre « l’usure » les préjugés propagés par la théologie romaine. Cette théologie s’emparant d’une loi de Moïse qui défend de prêter à intérêt aux membres du peuple élu (Exode XXII, 25) regardait comme un péché digne de la damnation éternelle tout bénéfice tiré de l’argent. Les hébreux, devançant, sans s’en douter, les idées économiques que Bentham a popularisées en écrivant sa Défense de l’usure et que M. About vient de reproduire dans le Progrès, considéraient, au contraire, l’argent prêté aux chrétiens comme une marchandise ordinaire qui suit les lois de l’offre et de la demande. Mais comme l’absence totale de toute garantie et l’extrême rareté des capitaux dans une société pauvre et livrée à l’anarchie les décidaient à exiger — exigences que les économistes de notre temps déclarent n’être point contraires à la justice — des intérêts considérables, le peuple était d’autant plus disposé à se ruer sur ces « exécrables usuriers, » qu’en se défaisant du créancier « par zèle pour la foi, » on se débarrassait aussi de la dette.
Les plus humains reculaient devant ces exécutions sommaires. Ils se contentaient de demander la confiscation des biens des israélites. Cependant quelques chrétiens, moins aveuglés que les autres, n’étaient pas complétement tranquilles. Nous voyons dans Alix de Bourgogne, veuve de Henri III de Brabant, un curieux exemple du réveil de la conscience chez les femmes du moyen âge. Le baron de Reiffenberg, qui a écrit l’histoire des israélites de Belgique, nous apprend que cette princesse avait accablé les hébreux d’impôts énormes, et qu’elle s’était emparée de leurs richesses à l’aide des divers prétextes qui ne manquaient jamais dans cet heureux temps. Dans un moment d’inquiétude, elle s’adressa à Thomas d’Aquin qui était, au XIIIe siècle, l’oracle de l’Église romaine, et qui n’a pas perdu son autorité. Le célèbre dominicain lui répondit que les juifs, étant, « en vertu de leur coulpe » (faute) voués à une perpétuelle servitude, les maîtres de la terre peuvent user de leurs biens « comme de leurs propres revenus. » Il ajoute que « l’usure » ne constituant pas un droit, on peut leur enlever tout le produit qu’ils en ont retiré. Cette doctrine, digne des adversaires les plus effrontés de la propriété, semblait fort naturelle aux moines, et ils sont fort étonnés aujourd’hui d’entendre la science, non seulement assimiler l’intérêt de l’argent au loyer et au fermage, mais encore se prononcer contre « toutes les lois faites dans le but de fixer à un certain chiffre le taux de cet intérêt, l’argent étant comme toute denrée soumis à la concurrence, devenue aujourd’hui, sous le rapport industriel, le droit commun de la plupart des sociétés. »
Traité par l’univers chrétien comme un « voleur, » — l’usure et le vol étant mis sur la même ligne, — le disciple de Moïse se réfugia au foyer domestique. Là, au lieu des avanies dont il était rassasié dans la cité, il trouvait la vénération que les Asiatiques accordent au chef de la famille. La législation attribuée à Moïse, dont l’Allemand J. D. Michaelis a fait un savant résumé dans son Droit mosaïque (1770-75), et que de nos jours un israélite français, M. Salvador, a idéalisée dans ses Institutions de Moïse (1828), n’accordait pas à notre sexe une position plus élevée que les autres législations de l’Asie. Les Hébreux avaient réussi à le maintenir dans cette existence obscure et séquestrée, qui est le sort des femmes chez la plupart des peuples de l’Orient asiatique. Mariées fort jeunes, à une époque de la vie où l’on ne peut pas même songer à faire un choix, elles étaient obligées de se couvrir avec soin de la tête aux pieds, comme le font encore les Turques, et on ne leur permettait pas même de laisser voir leur chevelure. Les rabbins leur enseignaient que l’unique devoir d’une pieuse israélite est de prendre soin du ménage. Plusieurs docteurs leur refusaient même le droit de s’instruire et les excluaient de l’enseignement de la loi divine.
Cependant nulle société constituée en Europe ne peut se soustraire à la loi du progrès. Les doctrines et les mœurs hébraïques subirent de graves transformations dont il est nécessaire de montrer l’importance.
Comme toutes les religions qui se glorifient d’avoir pour base une révélation divine, le mosaïsme affirme n’avoir jamais varié. Mais tout ce qui vit étant sujet à une transformation perpétuelle, la religion de Moïse, — mille faits pourraient au besoin le constater, — s’est perpétuellement transformée. Son fondateur — les Saducéens avaient raison de le dire — n’admettait pas la doctrine des esprits, et sa théodicée était en rapport avec sa psychologie rationnelle. Un des plus savants exégètes de notre temps avait le droit de répondre à un israélite admirateur de la théologie du Deutéronome que le Jéhovah du Deutéronome ne se distingue en rien du Jéhovah de l’Exode, du Lévitique et des Nombres. Le nom qu’il porte représente sans doute une idée philosophique et abstraite, mais tout est anthropomorphique dans ses paroles et dans ses actes. On pourrait en citer de nombreux exemples. Il suffit de renvoyer aux passages suivants du Deutéronome, II, 7, 9, 15, 22, 33 ; — III, 23-28 ; — IV, 20, 21, 25, 36, 37 ; — V, 2, 5, 23-31 ; — VI, 20, 25 ; — VII, 7, 8, 12-15, 18, 24 ; — VIII, 1, 3, 5, etc.
Dans la captivité de Babylone, les Hébreux se trouvèrent en rapports intimes avec les Perses, adorateurs d’Ormuzd (Ahura-Mazda), qui détestaient comme eux les idoles, et qu’on a nommés les puritains du paganisme. Ils leur empruntèrent plusieurs dogmes importants, dont les Pharisiens étaient les plus ardents défenseurs au temps de Jésus-Christ. La ruine du temple et la dispersion du peuple augmentèrent tellement le crédit de cette école, que nous voyons les Saducéens quitter la scène, et plus tard (VIIIe siècle) avorter la tentative relativement timide faite par les Caraïtes, disciples d’Anan-ben-David, d’en revenir au texte du Pentateuque, tentative que le savant M. S. Munk a comparée aux débuts de la réformation. Les partisans du Talmud ne purent cependant conserver intactes les doctrines des pharisiens contemporains du Christ. L’exil parmi les chrétiens ne fut pas sans influence sur les rabbins. On ne combat jamais une doctrine sans lui faire beaucoup de concessions. Aussi, au XIe siècle, tandis que la synagogue se dispose à adopter définitivement une dogmatique bien différente de l’ancienne théologie mosaïque, la monogamie européenne est reconnue solennellement par les hébreux supérieure à la polygamie asiatique.
L’illustre Moïse Maimonide (Moses Ben Maimon), docteur espagnol, disciple d’Averroës et premier médecin de Saladin, doit être considéré comme le Thomas d’Aquin des Hébreux du moyen âge. De même que le « docteur angélique » résume le long travail de la dogmatique catholique jusqu’au XIIIe siècle, ainsi le célèbre auteur du Docteur des Perplexes (More Nevokim), résuma pour ses compatriotes la théologie hébraïque telle que l’avaient faite les siècles antérieurs à Jésus et les siècles chrétiens. Si vous voulez savoir en quoi les croyances d’une israélite du XIIe siècle différaient de celles d’une chrétienne, vous devrez méditer le fameux symbole du docteur de Cordoue, véritable credo du mosaïsme transformé par la philosophie spiritualiste.
1° Je crois fermement que Dieu (dont le nom soit béni) est le créateur, le maître et l’auteur de toutes choses ; que c’est lui qui a fait, qui fait et qui fera tout dans l’éternité ;
2° Je crois fermement que le créateur (dont le nom soit béni) est un, et que l’unité qui est en lui ne peut exister en aucun autre ; que lui seul a toujours été notre Dieu, et qu’il le sera éternellement ;
3° Je crois fermement que le créateur (dont le nom soit béni) est un être immatériel, et qu’aucune substance corporelle ne peut lui être comparée ;
4° Je crois fermement que le créateur (dont le nom soit béni) est le premier et le dernier ; que rien n’était avant lui, et qu’il subsistera à jamais ;
5° Je crois fermement que le créateur (dont le nom soit béni) doit être adoré ;
6° Je crois fermement que toutes les paroles des prophètes sont véritables ;
7° Je crois fermement que les prophéties de Moïse, notre maître (qu’il repose en paix), sont véritables ; qu’il est le père et le chef de tous les sages passés et à venir ;
8° Je crois fermement que la loi tout entière, telle que nous la possédons aujourd’hui, fut donnée par le Seigneur lui-même à Moïse notre maître (que la paix de Dieu soit avec lui.)
9° Je crois fermement que cette loi ne changera jamais, et que nous n’en recevrons point d’autre de Dieu, dont le nom soit à jamais béni.
10° Je crois fermement que Dieu (dont le nom soit béni) lit dans toutes les pensées des hommes, et entend toutes leurs paroles, ainsi qu’il est écrit dans les prophètes : « Il façonne leurs cœurs et comprend toutes leurs pensées. »
11° Je crois fermement que Dieu récompensera ceux qui gardent ses commandements et qu’il punira ceux qui les violent.
12° Je crois fermement que le Messie n’est point encore venu ; et, bien qu’il tarde à paraître, je l’attendrai constamment.
13° Je crois fermement que les morts seront rappelés à la vie lorsqu’il plaira à Dieu le créateur (dont le nom soit béni et la mémoire célébrée dans tous les siècles des siècles). Amen.
Ce dernier article, vous vous le rappelez, donnait déjà lieu aux objections épigrammatiques que les Saducéens faisaient au Christ. Au moyen âge, personne n’entendait raillerie sur de pareils sujets. La dernière question adressée par une Lucrèce israélite de cette époque à un rabbin, vous montrera que les femmes des hébreux avaient bien oublié les railleries des épicuriens de la Judée.
À propos de la résurrection, le rabbin Abraham raconte (Cabala, pag. 13), qu’un capitaine maure, croisait, par ordre du roi de Grenade, sur la côte de Syrie. Il captura un navire israélite dans lequel se trouvaient quatre rabbins qu’il fit charger de fers. L’un d’eux, le rabbin Moïse, avait une femme dont la rare beauté fit une vive impression sur le disciple de Mahomet. Obsédée de ses déclarations amoureuses, elle prit le parti d’y échapper par le suicide. Mais au moment de se jeter à la mer, un doute grave l’arrêta. Elle se demanda avec anxiété si ceux qui périssent dans les flots peuvent ressusciter. Elle adressa cette question en hébreu au rabbin. Celui-ci répondit par le vingt-troisième verset du soixante-huitième psaume : « Le Seigneur a dit : Je te ramènerai des abîmes de la mer. » Dès que l’épouse de Moïse eut entendu cette réponse, elle s’échappa des mains du capitaine et se précipita sans hésitation dans l’abîme. On ne doit pas s’étonner si des femmes que soutenait une croyance aussi « ferme » préférèrent tant de fois, au temps des croisades, la mort au danger qu’elles pouvaient courir en tombant dans les mains des incirconcis.
Un événement non moins important que la publication du symbole de Maimonide, devenu la base des doctrines religieuses dans les écoles israélites, est l’abolition de la polygamie au XIe siècle. Le Talmud, recueil des traditions rabbiniques, avait conservé la polygamie, mais il avait limité le nombre des femmes. Malgré cette tolérance, la polygamie n’avait cessé de perdre du terrain en Occident depuis la conversion de saint Constantin. Les cent rabbins réunis à Worms, sous la présidence de Gerschom, ne firent donc que sanctionner un fait accompli en revenant à la monogamie patriarcale, telle qu’elle existait avant Lemec (Genèse, IV, 19), à une époque où les mœurs sémitiques étaient beaucoup plus favorables aux femmes, car chez les fils de Sem comme chez les Hindous la condition de notre sexe fut loin d’être améliorée par les législateurs. Ce décret de Worms décida la rupture des hébreux avec la funeste législation de l’Asie et doit être regardé comme le début de leur initiation à la civilisation européenne.
Malheureusement la différence des mœurs n’était pas le seul obstacle au rapprochement des deux sociétés. Israélites et chrétiens étaient animés d’un égal fanatisme. Les premiers voyaient dans les populations prosternées aux pieds des statues des saints, ces idolâtres contre lesquels l’Ancien Testament éclate en terribles anathèmes. Le noble Maimonide lui-même, cette gloire d’Israël au moyen âge, raisonne parfois comme saint Thomas d’Aquin : Il enseigne « qu’il faut convertir l’idolâtre ou le tuer. » Comme dans les sommes du moyen âge, les décisions puériles se trouvent à côté des conseils inspirés par l’intolérance. « Si un israélite passe près d’une église aux environs de laquelle il y ait quelque image ou quelque statue, et que dans le même instant il lui entre une épine dans le pied, il ne se baissera pas pour ôter l’épine, de peur qu’on ne croie qu’il s’incline pour rendre hommage à la statue. » Les femmes des deux cultes, soumises également à la direction d’une hiérarchie égoïste et rétrograde, montraient le même esprit borné. Si les chrétiennes se passionnèrent pour les absurdes miracles opérés par les Madones, les filles d’Israël avaient une confiance sans limites aux amulettes, cette superstition favorite des nations sémitiques ; elles portaient sur elles des versets de la Bible écrits sur des bandes de parchemin ; elles croyaient au mauvais œil, et cherchaient à en préserver leurs enfants. Les revenants, les présages sinistres jetaient le trouble dans leur âme remplie de vaines terreurs, et elles avaient recours à une infinité de rites extravagants pour détourner de leurs maisons et de leurs familles tout événement fâcheux.
En somme, l’Église et la Synagogue gouvernées par les moines et par les rabbins, hostiles l’une et l’autre à toute science véritable, s’imitaient tout en s’accablant de malédictions. La ressemblance était si grande qu’un écrivain israélite, l’auteur des Livres de Dieu, M. Weill prétend que le talmudisme et le christianisme sont une seule et même chose : « Il est bien vrai, dit un éminent professeur de la faculté de théologie de Montauban, M. Michel Nicolas, qu’il y a une forme du christianisme qui, comme le talmudisme, est une réglementation de la conscience humaine. Mais cette forme n’est pas la seule, ni celle qui reproduit le mieux le christianisme primitif ; on sait très bien par quel concours de circonstances elle est née. »
Tant que l’Église ne fut pas transformée en monarchie absolue, le catholicisme, plus occupé de son organisation intérieure que de la soumission des nations sémitiques, ne se livra pas contre les israélites aux fureurs vraiment atroces qui signalèrent l’époque des croisades. Mais lorsque saint Grégoire VII eut fondé la théocratie sur des bases qui semblaient inébranlables aux grossières intelligences de ce siècle de fer, lorsque les patriarches de Rome se figurèrent être les représentants du Verbe incarné, l’Europe occidentale et centrale leur parut un théâtre trop étroit pour leur ambition. Urbain II que Grégoire avait fait évêque d’Ostie et qui devint pape après Victor III, successeur de Grégoire, décida les chrétiens à se précipiter sur l’Asie, afin d’en arracher une partie aux disciples du prophète arabe. Mais le fanatisme a sa logique comme la philosophie. Les multitudes passionnées convoquées par le « vicaire de Dieu » devaient, en prenant la croix couleur de sang, se demander naturellement si avant d’aller en Palestine conquérir le tombeau du Christ, il ne fallait pas d’abord se débarrasser des fils de Sem qui l’avaient crucifié. Ce raisonnement, décisif au point de vue de l’époque, ne tarda pas à organiser dans toute l’Europe croisée une véritable terreur catholique. « Nous allons faire un voyage immense pour combattre en Orient les ennemis de Dieu, disaient les Normands de Rouen, tandis que nous avons sous les yeux les plus grands ennemis que Dieu ait jamais eus ! » La France, foyer des croisades, inaugura une série de massacres, afin d’avoir la satisfaction d’envoyer « les juifs aux enfers » (ad Tartara). Son sol fut ensanglanté par d’effroyables boucheries, qui se renouvelèrent pendant un siècle entier. L’Ouest (la Bretagne, le Poitou, l’Anjou), qui devait plus tard produire les chouans et les « zouaves » de Castelfidardo, se signala par ses fureurs orthodoxes. Enfin Philippe-Auguste, un des héros de la croisade, qui, dans un accès de zèle, avait fait brûler quatre-vingts israélites à Bray, bannit les « déicides » du royaume (1181) en confisquant, cela va sans dire, tous leurs immeubles.
Quoique les Germains n’eussent pas autrefois versé le sang humain sur les autels du druidisme, on vit les Allemands, à la fin du XIe siècle, faire cause commune avec les bourreaux étrangers. Beaucoup d’israélites tuèrent leurs femmes et leurs filles pour les soustraire à la lubricité des soldats de la croix, lubricité dont Michaud, historien légitimiste des croisades, cite tant de preuves. Un demi-siècle après, un moine, appelé Radulphe, ralluma sur les bords du Rhin ces fureurs sanguinaires. Saint Bernard, lui-même, un prédicateur de la croisade, dut prêcher contre les meurtriers. « Les juifs, disait-il, sont, il est vrai, des usuriers, mais là où il n’y a pas de juifs, les usuriers chrétiens sont encore pires. » De fait, en Italie les Piémontais, les Toscans et les Lombards ; en France, les Cahursins ; en Allemagne et en Suisse les Kawertsches étaient comparés aux habitants des villes sur lesquels Jéhovah fit tomber le feu du ciel.
E però la minor giron suggella
Del segno suo e Sodoma et Caorsa[1].
En Angleterre, les israélites avaient d’abord été bien traités par les rois normands, que M. le comte de Montalembert nomme des « ennemis de Dieu et de l’Église. » Le Conquérant avait déclaré qu’ils étaient « sous sa protection royale. » Guillaume le Roux, son fils, faisait discuter devant lui les prêtres et les rabbins, jurant « par la face de saint Luc » qu’il embrasserait le judaïsme si les disciples de Moïse l’emportaient. Tout changea avec la croisade. Henri II voulut, pour cette expédition, imposer aux israélites une taxe de 60,000 livres sterling. Sous Richard Cœur de Lion l’argent ne parut plus suffisant. Quoique le roi vît avec peine la persécution, il n’osa pas, malgré son intrépidité bien connue, arrêter le bras des meurtriers. Les croisés ensanglantèrent les villes de Norwich, de Stamfort et de Lincoln. À York, les israélites assiégés dans la forteresse, enterrèrent leurs trésors, et avant de s’entre-tuer eux-mêmes, massacrèrent leurs femmes et leurs enfants. On voit qu’ils ne voulaient pas abandonner leurs compagnes à la chasteté catholique. En effet, Walter Scott, dans Ivanhoë, montre que les filles d’Israël étaient, sous le règne de Richard Ier, exposées aux plus cruelles avanies.
L’Espagne ne voulut pas rester en arrière. La tuerie de Tolède (1212) est tristement célèbre. Les hébreux furent tellement épouvantés que, si l’on en croit leur compatriote, le docte Abrabanel, il sortit d’Espagne, à cette époque, plus d’israélites que Moïse n’en avait emmené d’Égypte.
Le fanatisme excité par les croisades n’était pas facile à calmer. Il suffisait d’une explosion de ferveur catholique, par exemple quelque manifestation extraordinaire des flagellants, secte mystique et dépravée dont le prêtre Boileau, frère du poète, a écrit l’histoire (1701), pour réveiller le zèle populaire. C’est ainsi, qu’au XIVe siècle, tous les hébreux de Francfort, pour ne citer qu’un exemple, furent mis à mort (1349).
Un prétendu miracle ou un fait mal compris suffisaient pour produire une persécution. Les hébreux étaient déjà rentrés en France avant la fin du règne de Philippe-Auguste. Savez-vous quel fut le prétexte du nouveau bannissement ordonné par l’avare Philippe le Bel pressé de confisquer leurs biens ? Il faut entendre les écrivains les plus renommés du XIVe siècle : « Une femme de la rue des Jardins, à Paris, dit Villani dans ses Istorie fiorentine, avait engagé pour un demi-marc d’argent ses habits à un juif : vers la fête de Pâques 1290, elle pria le juif de les lui prêter pour ce jour-là seulement ; mais celui-ci voulut avoir pour prix de sa complaisance le pain de l’eucharistie qu’elle allait recevoir. Le jour de Pâques étant arrivé, elle reçut la sainte hostie, prit soin de la conserver, et la livra au juif, qui la frappa de plusieurs coups ; le sang ruissela (sic), et il la jeta dans une chaudière d’eau bouillante. L’évêque Simon, informé de ce fait, livra le juif et sa famille au bras séculier (l’inquisition dominicaine couvrit à cette époque la France de bûchers) ; et le coupable fut brûlé. » On conserva précieusement au couvent des Billettes, l’hostie « miraculeuse » qui avait préparé le décret d’expulsion signé treize ans plus tard.
L’ignorance de la multitude attribuait aussi aux ennemis de Jésus tous les fléaux causés par son incurie et par sa saleté ; car le « moyen âge, dit M. Michelet, a vécu sur le fumier. » Comme les hébreux s’occupaient de médecine, il paraît que la terrible peste du XIVe siècle (1348) fit moins de victimes dans leurs rangs que dans les familles chrétiennes. Le peuple parisien qui, pendant le choléra, poursuivait les médecins chargés de le soigner, était, au moyen âge et au temps de la Réformation un des plus fanatiques de l’Europe. Il brûla à petit feu les hébreux qu’il put prendre, en s’amusant à jeter des chiens dans les flammes qui dévoraient ses victimes. À Chinon, les femmes ne furent pas épargnées. Vingt-huit personnes des deux sexes furent enterrées vives, supplice que les jésuites appliquèrent plus tard aux protestantes des Pays-Bas. En Suisse, Zurich et Berne brûlèrent les hébreux, et une petite ville comme Kybourg en fit périr trois cents dans les flammes.
D’autres prétextes aussi absurdes avaient les mêmes résultats. On croyait partout que les israélites immolaient des enfants. À la fin du XIIIe siècle, un homme de Dissenhofen ayant tué un enfant, prétendit qu’un israélite nommé Michel lui avait offert trois florins pour avoir le sang de cet enfant. Il n’en fallait pas tant pour exciter les Suisses contre les israélites. À Schaffhouse et à Winterthur, dix-huit hébreux furent livrés aux flammes. Ceux qui échappèrent à la rage populaire quittèrent un pays qui ne s’est jamais montré hospitalier pour les disciples de Moïse. Cependant la ratification du traité conclu avec la France (septembre 1864), votée à une forte majorité par les chambres helvétiques, prouve que les préjugés des temps barbares ont perdu beaucoup de terrain ; car ce traité met les Français israélites sur le même pied que les Français catholiques et protestants.
Le XVe siècle réservait aux israélites bien d’autres épreuves. Ferdinand et Isabelle, songèrent, après la défaite des Maures, à se débarrasser des israélites. L’Espagne était disputée par deux civilisations, la civilisation sémitique représentée par les Arabes et les hébreux, et la civilisation chrétienne représentée par les populations indigènes. Le catholicisme l’emporta ; mais la péninsule, florissante sous la domination des infidèles et au temps où les hébreux y vivaient paisiblement (voy. Viardot, Histoire des Arabes d’Espagne), devait après les proscriptions ordonnées par les rois catholiques tomber au dernier rang des pays chrétiens.
Je n’entreprendrai pas de vous raconter les détails de l’expulsion des israélites. Il me suffit d’appeler votre attention sur les douleurs des filles d’Israël. Ces épreuves furent d’autant plus rudes, que la condition des hébreux avait été meilleure sous le gouvernement des Maures. Même quand les chrétiens commencèrent à reprendre l’avantage, on dut les ménager tant que le résultat de la lutte put paraître indécis. Sous Alphonse IX, roi de Castille, une israélite, Rachel, captiva si bien le cœur du roi, que ses sujets, irrités de voir le monarque négliger pour l’amour d’une infidèle les affaires du royaume, la massacrèrent dans une émeute. La parure ajoutait aux charmes naturels des belles filles de Sem. Tandis que les hommes portaient des habits de soie, les femmes avaient des vêtements ornés de broderies et couverts de bijoux. Malgré les défenses réitérées des conciles, les hidalgos, encore plus avides que dévots, recherchaient avec empressement leur main, afin de réparer par ces mariages hétérodoxes le désordre de leur fortune. Comme les hébreux étaient nombreux en Espagne ; qu’ils avaient des docteurs célèbres et des écoles excellentes pour le temps, leurs familles pouvaient paraître, sans que la comparaison fût le moins du monde à leur désavantage, à côté des plus fières maisons de la Péninsule.
L’année 1492 vit la fin de ces prospérités. On accorda aux proscrits deux mois pour sortir de l’Espagne, et la « sainte Inquisition » défendit à tout chrétien, sous peine d’excommunication, de leur donner aucun secours, même dans les choses les plus nécessaires. Le fameux Isaac Abrabanel, banquier de la reine, et qui prétendait descendre de David, ne fut point excepté. Deux cent mille familles — huit cent mille, dit le jésuite Mariana — quittèrent le sol espagnol. Le nombre de celles qui restèrent égale le chiffre des exilés, mais le dominicain Torquemada ne laissa aucun repos aux « nouveaux convertis. » Ils fournirent longtemps des victimes aux sacrifices humains qui souillèrent à jamais le nom espagnol. Plus de six mille individus soupçonnés de rester attachés au culte de leurs ancêtres furent, dans le XVIe siècle, traînés au bûcher, avec l’appareil des plus augustes fêtes. En 1501, on brûla une jeune fille de seize ans que les israélites de Tolède prenaient pour une nouvelle Débora. Le roi Ferdinand fut récompensé de son œuvre par le titre de « catholique » que lui donna l’infâme Alexandre VI, et que ses successeurs ont conservé.
Le vide que la proscription laissait en Espagne dut donner aux bourreaux l’horrible idée d’arracher les enfants à leurs mères. Cette idée n’était pas nouvelle ; le peuple de Paris, par exemple, l’avait déjà mise en pratique (1380) et Pie IX devait prouver deux fois que Rome n’y a point renoncé. Mais on en fit dans la péninsule l’application la plus impitoyable. Ainsi, lorsque le roi de Portugal, dom Emmanuel, se décida, pour obtenir la main de la fille de Ferdinand et d’Isabelle, à suivre l’exemple de ces souverains, il défendit aux israélites de s’embarquer ailleurs qu’à Lisbonne. À peine furent-ils arrivés dans cette ville, que le prince fit enlever tous les enfants au dessous de quatorze ans pour les élever dans la religion catholique. On vit de malheureux pères, égarés par la douleur, tuer leurs enfants et se donner eux-mêmes la mort plutôt que de les livrer aux Portugais. L’histoire nous entretient du désespoir des pères, mais ne parle pas des mères, comme si elle avait voulu imiter ce peintre de l’antiquité qui croyant impossible de représenter le visage d’Agamemnon, au moment du sacrifice d’Iphigénie, avait couvert d’un voile la tête du roi de Mycènes. Beaucoup de proscrits embrassèrent le catholicisme pour n’être point séparés de leurs enfants ; mais les conversions eurent les mêmes résultats qu’en Espagne ; car en 1506 on égorgea, dans la seule ville de Lisbonne plus de 2,000 hébreux qui avaient reçu le baptême.
Au début du seizième siècle, l’Occident n’avait presque plus d’israélites. On en rencontrait encore en Allemagne et en Italie. L’Église romaine triomphait partout sur les ruines. Tous les États avaient été maintenus par la terreur et délivrés des éléments suspects. En Italie, Arnaud de Brescia avait subi le dernier supplice. En France, l’extermination des Albigeois semblait avoir dégoûté la « fille aînée de l’Église » des « schismes » et des « hérétiques. » En Angleterre, les disciples de Lollard et de Wiclef « l’étoile du matin de la réforme » n’avaient point enlevé les Anglais à la papauté. En Allemagne, les prédications de Jean Huss et de Jérôme de Prague avaient pu soulever les Slaves de l’Ouest, mais la défaite de Bœhmischbrod avait réduit les hussites à l’obéissance. Enfin les héritiers de Moïse, humiliés et proscrits, avaient perdu toute influence en Occident. Mais le jour de la justice n’était pas éloigné. En attendant que la Renaissance, noble fille de l’esprit hellénique, pût, en 1789, proclamer « les droits de l’homme » sur les débris de la Bastille, la réforme devait briser les fers d’une partie de l’Europe occidentale et inaugurer une ère nouvelle pour les israélites. Sans doute Luther ne cessait pas de voir dans les hébreux des « déicides, » mais le généreux moine de Wittemberg était un ennemi décidé des persécutions ; mais le culte protestant se rapprochait par sa simplicité, par son horreur des simulacres, du culte de la synagogue ; mais la Bible remise en honneur, créait un nouveau « peuple du livre, » pour employer l’expression dont Mahomet se sert en parlant des hébreux. Aussi vit-on des analogies s’établir par la force même des choses entre les deux civilisations. Les protestants comme les hébreux exaltèrent le mariage aux dépens du célibat. Même dans les noms que les réformés donnaient à leurs enfants, on préférait l’Ancien Testament à l’Évangile, et les Rachel, les Rébecca, les Esther, les Abel, les Joël, les Abraham étaient presque aussi nombreux dans les familles protestantes que dans les familles israélites. Les presbytériens poussèrent fort loin ce zèle pour l’Ancien Testament, et vous n’avez pas assurément oublié la vieille prédicante que Walter Scott a mise si heureusement en scène dans les Puritains. Enfin, il était impossible que la puissante impulsion donnée par la réforme à l’instruction publique ne contribuât point à rapprocher la société protestante et la société israélite, en dissipant dans les deux camps les préjugés du moyen âge, et en fournissant aux hébreux les moyens de sortir de l’ignorance où les avait plongés la ruine de leurs meilleures écoles. Le jour où un Moïse Mendelsohn put être comparé aux hommes dont l’Allemagne admirait le plus la tolérance, les lumières et le noble caractère, on dut prévoir que l’époque de l’émancipation des hébreux n’était pas éloignée.
Les Hollandais donnèrent, dès les premiers temps de la réformation, un éclatant exemple aux nations protestantes. Un israélite qui avait embrassé le calvinisme, Da Costa, auteur d’Israël et les Gentils, a raconté l’établissement de ses ancêtres sur le territoire des Provinces-Unies. En 1594, dix hébreux, appartenant à des familles portugaises arrivèrent à Embden, et, en 1596, une grande fête hébraïque, le jour de l’Expiation, était célébrée à Amsterdam par des israélites portugais. En 1639, les hébreux espagnols et portugais se réunissaient en une seule congrégation. Cette immigration des israélites du Midi fut suivie de l’arrivée d’israélites allemands, polonais et lithuaniens qui formèrent la synagogue allemande. Les braves républicains des Provinces-Unies les couvrirent tous de leur puissante protection, et les états généraux déclaraient dans un siècle (le dix-septième) où la persécution religieuse enlevait à la France tant de négociants et d’ouvriers actifs, qu’ils « considéraient comme citoyen néerlandais tout juif établi sur le territoire de la république, et que ses droits seraient protégés efficacement sur terre et sur mer, si l’on se hasardait à les violer. » On doit regretter que la synagogue n’ait pas toujours pratiqué la tolérance, dans un pays où les chrétiens apprenaient à fouler aux pieds des préjugés séculaires. Les incroyables vexations auxquelles fut exposé un des plus profonds penseurs du dix-septième siècle, Baruch Spinosa, le fondateur de l’exégèse moderne (voir Saisset, Œuvres de Spinosa, 1843), prouvent assez que le fanatisme transforme aisément les proscrits en persécuteurs.
Le mouvement de réparation ne s’arrêta pas à la Hollande. Le Danemark permit aux israélites de s’établir dans le royaume au commencement du dix-septième siècle, et l’Angleterre les admit de nouveau en 1655. Mais les papes, qui les avaient ménagés au moyen âge, irrités de ce progrès de la tolérance, les persécutèrent dans le cours du dix-septième siècle. Leur condition était meilleure sous les autres princes de l’Italie. À Venise, à Padoue, à Florence et depuis 1600 à Livourne, ville qui ne tarda pas à posséder de bonnes écoles israélites, ils étaient traités avec douceur. Cependant depuis le quinzième siècle l’usage avait prévalu dans la péninsule de les enfermer dans des quartiers séparés (ghetti), afin de montrer aux « fidèles » qu’ils devaient les considérer comme des pestiférés.
Un hébreu nous a laissé un curieux tableau de la vie que ses frères menaient, au XVIIe siècle, dans la péninsule italique. Léon de Modène, grand rabbin de Venise, mort en 1654, publia à Paris, en 1638, son Istoria degli riti hebraici, que le célèbre Richard Simon traduisit en français, tant il la jugea intéressante. On y trouve, en effet, outre des renseignements nombreux sur les rites hébraïques, quelques détails sur la condition des femmes israélites établies en Italie.
L’ouvrage de Léon nous montre avec quelle persévérance les populations asiatiques conservent leurs anciens usages. En effet, il prouve que si les hébreux avaient renoncé à plusieurs habitudes inconciliables avec les coutumes européennes, ils étaient restés fidèles aux idées de leurs ancêtres sur la condition de notre sexe.
Le grand rabbin de Venise nous apprend qu’on ne faisait aucune cérémonie à la naissance d’une fille. La mère se contentait, au bout d’un mois, d’aller à la synagogue, où le chassan (chantre) bénissait l’enfant, en lui donnant le nom choisi par les parents (§ 4, ch. VIII). Les Israélites, quand ils vivaient en Palestine, agissaient de la même façon : ils ne célébraient point la naissance d’une fille, afin de prouver qu’elle était inférieure au garçon. Quant à celui-ci, on fêtait non seulement sa naissance, mais le jour où il était sevré. L’idée de l’infériorité de notre sexe était inculquée plus fortement aux enfants d’Israël par l’odieuse distinction entre « l’impureté » de la mère d’une fille et « l’impureté » de la mère d’un fils. La première devait durer soixante-six jours, et la seconde, seulement trente-trois.
Le père, dit Léon (§ 4, ch. XIV), pouvait vendre sa fille pour le mariage, et le consentement de la fiancée n’était jamais requis (comp. Maimonide, Hilch. Geruschin, ch. XI). Mais ce pouvoir ne passait ni à la mère, ni aux frères. Une fille orpheline, même non nubile, avait la faculté de refuser l’époux qu’ils lui présentaient. Il suffisait qu’elle déclarât sa répugnance en présence de deux témoins qui en dressaient acte. Le droit du père sur sa fille était plus absolu encore dans la loi mosaïque, puisqu’il pouvait en cas de besoin la vendre et en faire une esclave. Ce pouvoir de disposer des filles arbitrairement allait alors fort loin, puisque nous voyons un des libérateurs d’Israël, Jephté, sacrifier sa fille pour accomplir un vœu, « sacrifice, dit assez naïvement Bossuet, qui ne peut être excusé que par un ordre secret de Dieu. »
Les Hébreux du XVIIe siècle se contentaient, en Italie, d’une seule épouse. Mais lorsqu’elle était stérile — la femme stérile était peu populaire en Israël — ils s’adressaient au pape pour avoir, les sceptiques disent pour acheter, la permission de prendre une seconde femme. Dans le Nord, on était plus rigide, et l’excommunication lancée par Gerschom contre la polygamie, justement antipathique à l’Europe, empêchait cette coutume de renaître (voy. Wagenseil, Sota, 1203). Cependant on dit que Moïse de Pinto, riche israélite portugais d’Amsterdam, avait, outre sa femme, trois négresses pour concubines. Ce Moïse ne violait point la loi, qui se montre aussi indulgente pour le concubinage que pour la répudiation. Le législateur des Hébreux avait statué que les enfants nés des concubines appartiendraient aux femmes légitimes. Quant à la répudiation, il l’avait autorisée dans les termes les plus durs pour notre sexe. « Si un homme ayant épousé une femme, en conçoit ensuite du dégoût à cause de quelques défauts honteux, dit le Deutéronome, il fera un écrit de divorce, et l’ayant mis dans les mains de cette femme, il la chassera de la maison. » Les rabbins avaient donné tant d’extension à ces expressions beaucoup trop vagues, « défauts honteux, » qu’une épouse peu habile à faire la cuisine leur avait paru digne de la répudiation (Selden, ch. XVIII). On voit que les israélites italiens auraient pu se dispenser de recourir au pape pour prendre une seconde femme du vivant de la première. Mais il est probable qu’ils agissaient ainsi pour ne pas irriter les catholiques, qui croyaient l’autorité du saint père fort supérieure à celle de Jéhovah — parlant par la bouche de Moïse.
Léon de Modène rapporte un fait qui donne une idée de la toute-puissance de l’époux même dans l’ordre spirituel. Un mari pouvait rompre les vœux de sa femme, pourvu qu’il le fît dans les vingt-quatre heures après les avoir entendus (§ 2, ch. IV). Mais dans l’ordre temporel, les lois chrétiennes ne permettaient plus de mettre en pratique les lois draconiennes par lesquelles Moïse avait voulu assurer les droits du mari. Il eût été difficile de décider les juges italiens à faire lapider une femme adultère, et surtout malaisé de leur faire croire que sa culpabilité pouvait être constatée par un seul témoin. Moïse pourtant ne s’était pas contenté de ces décrets. La fiancée infidèle était, par ordre de Jéhovah, traitée comme adultère et brûlée vive si elle était fille d’un prêtre.
Nous savons par Léon (§ 4, ch. VIII), comment était pratiquée la loi du lévirat. En vertu de cette loi (Deutéronome, XXIV-V), lorsqu’il y avait plusieurs frères dans une famille, et que l’un d’entre eux mourait sans enfants, l’un des frères survivants épousait sa veuve pour donner une postérité au défunt. Les israélites italiens se souciaient rarement, à ce qu’il paraît, de « perpétuer en Israël le nom de leur frère, » ils aimaient mieux prendre une femme plus jeune, plus jolie ou plus riche. Mais l’envie de garder les biens du mort et la dot de la veuve les décidait parfois à ne point émanciper la veuve, comme devait le faire tout individu qui ne voulait point se prêter au vœu de la loi. Cette émancipation consistait en une déclaration faite en présence des rabbins et de deux témoins, dans une cérémonie appelée caliza. On conçoit les inconvénients qu’entraînait pour les veuves cette manière de mettre le lévirat en pratique. Aussi voyait-on des maris sur leur lit de mort faire un divorce simulé pour éviter à leurs femmes toutes ces tribulations.
Quelques autres usages sont rapportés par les écrivains chrétiens. Trevisani raconte que lorsqu’une israélite était dans les douleurs de l’enfantement, on la plaçait majestueusement dans un fauteuil, et que les rabbins arrivaient avec leurs disciples pour réciter l’haptora ou la leçon du prophète Jonas enfermé dans le ventre de la baleine. Si les douleurs continuaient, on cornait dans les oreilles de la pauvre femme ; enfin, comme dernière ressource on tirait de l’arche le sepher-tora (livre de la loi) pour en lire des passages en sa présence. À Rome, on porte encore le Bambino (l’Enfant Jésus) chez les malades assez riches pour payer cette insigne faveur. Mais il était essentiel pour assurer aux femmes d’heureuses couches de prendre d’avance certaines précautions. Ainsi, dit G. Morosini, israélite converti au catholicisme, on suspendait dans l’appartement les images ou simplement les noms des anges, afin de se débarrasser des dangereuses visites de Lilisa. D’après les traditions rabbiniques, cette Lilisa était la première femme d’Adam. Formée de terre rouge comme lui et se croyant son égale, elle refusa de l’accepter pour maître et s’envola. C’est en vain que Jéhovah lui envoya des anges pour la ramener à de meilleurs sentiments. Elle refusa, prétendant qu’elle était décidée à faire des victimes parmi les nouveau-nés. Les messagers de l’Éternel l’ayant alors menacée de la noyer dans la mer Rouge, elle leur promit de faire grâce aux enfants toutes les fois qu’elle verrait leurs images ou leurs noms. Jéhovah tira ensuite Ève d’une côte d’Adam, afin d’être sûr qu’elle n’imiterait pas Lilisa. Mais si elle fut soumise à son époux, on sait qu’elle le décida, ce qui ne valait pas mieux, à s’insurger contre son créateur (Ben Sira dans Buxtorf, Synag. jud., c. IV). Cette curieuse tradition, qui semble au premier coup d’œil fort différente du récit biblique, pourrait invoquer en sa faveur le premier fragment de la Genèse. Dans ce fragment, qui diffère en tant de points du second, la première femme n’est point « formée de la côte » (Genèse, II, 21-22), et l’historien se contente de dire que l’homme, créé à l’image d’Elohim (le Dieu du premier fragment) « était mâle et femelle » (Genèse, I, 27). Cette Ève primitive, semblable à Elohim, ne fait-elle pas songer à Lilisa, formée comme Adam de terre rouge et disposée à se croire son égale ?
Les israélites français n’eurent pas au XVIIe siècle à subir les mêmes vexations que les protestants. Cependant on fuyait leur société, et souvent la populace les insultait. Mais l’esprit de tolérance propagé par Voltaire et par ses amis, réveilla, au XVIIIe siècle, le génie éminemment libéral de la Renaissance. Des hommes éminents, tels que Malesherbes et Grégoire, depuis, évêque constitutionnel de Blois et auteur de l’Essai sur la régénération physique, morale et religieuse des Juifs (1789), réclamèrent pour eux cette émancipation définitive que la réforme ne leur avait point accordée en Europe ; car même en Hollande ils ne jouissaient pas des mêmes droits que les chrétiens. Mirabeau, prit à l’assemblée constituante la défense d’une race trop longtemps opprimée. Les décrets de 1790 et de 1791, ont été le résultat de ces généreux efforts. Déjà, en 1778, la république des États-Unis avait assimilé les hébreux aux autres citoyens. Dans ces dernières années, l’Angleterre et le Portugal ont obéi à ce mouvement émancipateur, qui entraîne aujourd’hui la Suisse, et auquel certains États résistent (la Norwége, l’Espagne) ou n’obéissent qu’avec une répugnance visible (une partie de l’Allemagne[2], la Roumanie, etc.).
L’émancipation définitive des Israélites dont la gloire revient à l’esprit tolérant du XVIIIe siècle, à la grande république américaine et à la France, devait exercer la plus salutaire influence sur la condition des femmes. Dans toute la durée du moyen âge, il était d’autant plus difficile de les faire sortir du gynécée oriental, que leurs pères et leurs maris ne pouvaient pas les exposer au fanatisme des chrétiens et à leurs passions effrénées, plus redoutables encore que leur intolérance. Elles ne paraissent sur la scène de l’histoire que pour mourir dans de furieuses séditions populaires ou dans ces « actes de foi » qui faisaient, en Espagne, la principale distraction des rois et de la populace catholique. Tout ce qu’on en peut dire, à cette époque, c’est qu’elles montrèrent devant les bourreaux la même constance que les chrétiennes des temps primitifs devant les magistrats de la Rome impériale, et que souvent elles préférèrent la mort à la honte que leur réservait la lubricité des indignes disciples de l’Évangile. Mais, depuis 1789, elles n’ont plus à craindre dans les pays vraiment civilisés ni martyre, ni persécutions. Elles peuvent donc prendre une part active à la régénération de la race antique d’Israël. Elles le peuvent d’autant plus facilement que chaque jour dans l’esprit de leurs pères et de leurs époux, la philosophie remplace le culte des vieilles idées asiatiques. En France, pour ne citer qu’un exemple, les J. Salvador, les S. Munk, les Franck, les Crémieux, les doctes auteurs des Institutions de Moïse, de la Palestine, de la Kabbale et du Code des Codes, ne sont pas plus esclaves de la législation mosaïque que des décisions de Maimonide. Obéissant à des tendances essentiellement européennes, les israélites occidentaux se préoccupent de plus en plus de l’instruction des deux sexes, et si les femmes dans la maison de Jéhovah — la loi de Moïse leur interdit l’intérieur du temple — sont encore reléguées dans de hautes galeries, du moins il leur est permis de participer à la vie intellectuelle du XIXe siècle. En Hollande, les familles juives ne mériteraient plus le reproche qu’on leur faisait autrefois, de négliger complétement l’éducation des filles, et l’Annuaire que publie la Société d’utilité publique, fondée par M. de Pinto, recueille des témoignages multipliés des dispositions littéraires des israélites, entre autres les heureux essais de mesdemoiselles Estelle et Marie Hertzveld. Dans la Grande Bretagne, on a remarqué que les hébreux élèvent avec autant de zèle des écoles que des temples. Leurs écoles gratuites reçoivent un nombre considérable d’enfants des deux sexes, et les lumières de plusieurs femmes distinguées attestent les heureux résultats de cette diffusion de l’instruction. Feu Grace Aguilar, auteur de romans et d’écrits moraux, talent modeste et délicat, exprimait d’une façon vraiment biblique son amour pour sa race, et ce culte du foyer domestique qui est commun aux Hébreux et aux Anglais. Fanny Lewald et Betty Paoli, qui occupent une place si distinguée dans la littérature de la Prusse et de l’Autriche, sont aussi d’origine hébraïque.
Mais aucune femme israélite n’a joui de nos jours de la même célébrité que Rachel Félix, qui a su rendre à la tragédie française, œuvre éminemment factice, une vie momentanée. Née à Munf, en Argovie, d’une pauvre famille de colporteurs (1820), Rachel vit plus d’une fois la brillante destinée qui lui était réservée livrée aux plus étranges hasards. Lorsque, après avoir débuté obscurément au Gymnase, dans la Vendéenne, elle fut présentée, en 1837, aux sociétaires de la Comédie française, « MM. les comédiens ordinaires du roi » ne furent satisfaits, ni de sa tournure, ni de son élocution, ni de son débit, et sans l’intervention de mademoiselle Mars, elle eût été repoussée à l’unanimité. Quand elle débuta, le 7 septembre 1838, devant une cinquantaine d’amateurs, la recette d’une actrice qui devait en dix-sept ans faire gagner au Théâtre français 4,394,231,000 fr., fut de 300 fr. environ. Mais M. Jules Janin qui, dès le 2 mai 1837 (feuilleton des Débats de ce jour), avait deviné dans la Vendéenne, l’artiste illustre qui seule pouvait rajeunir les héroïnes de Corneille, de Racine et de Voltaire, osa, le 10 septembre 1838, proclamer dans un second feuilleton que la France avait trouvé dans la jeune israélite une tragédienne sans égale.
En 1853, lorsque Rachel vint à Pétersbourg, elle était à l’apogée de sa gloire. J’ai été témoin de l’enthousiasme qu’elle excita dans la capitale de l’empire des tsars, et cet enthousiasme ne saurait être surpassé. J’ai été chargée de la recevoir avec quelques autres dames, lorsqu’elle donna le matin une représentation en faveur des écoles patriotiques. Mais les triomphes ne lui faisaient jamais oublier les préoccupations financières qu’on attribue à sa race. Elle exigea pour quelques représentations, la somme énorme de 400,000 francs et 100,000 francs pour sa troupe. L’avidité était assurément le côté faible de ce merveilleux talent ; mais il ne faut pas oublier qu’elle n’avait reçu aucune éducation, ses parents gagnant leur vie avec la plus grande peine, et que la triste condition des Suisses israélites, au temps où elle vivait en Argovie, n’était guère propre à élever son caractère. Son instruction n’avait pas été plus soignée que son éducation. Quelle que soit l’origine des travers qu’on lui a reprochés, ils finirent par lui faire beaucoup d’adversaires au théâtre et dans la presse (à ces adversaires on pourrait ajouter le métropolitain de Moscou, Philarète, qui ne voulait pas lui laisser jouer les pièces où figuraient des personnages bibliques), et lorsque parut madame Ristori, certains journalistes la mirent au dessus de la célèbre Argovienne, moins par conviction que par antipathie pour le caractère de Rachel. Fatiguée d’attaques qui dépassaient souvent la mesure, elle partit pour l’Amérique en 1855 (V. Beauvallet, Rachel et le Nouveau Monde, 1856). Mais depuis 1849, elle avait employé les dix mois de congé, que lui donnait le Théâtre français, à parcourir les départements. Si elle rapporta de ces excursions en province des sommes énormes, elle ruina sa santé, que ses voyages en Russie et en Amérique achevèrent de compromettre. D’ailleurs, les Américains, n’ayant aucun goût pour les tragédies françaises, ne lui firent point le même accueil que les Russes qui, au cœur de l’hiver, jonchaient son escalier de camellias blancs. Aussi, partit-elle pour le Caire, épuisée et désenchantée. N’ayant pas retrouvé ses forces en Égypte, elle revint mourir en France, près de Toulon (1858). La presse française, qui l’avait souvent maltraitée, fut unanime à présenter sa mort comme une perte irréparable pour l’art et pour son pays adoptif.
La famille de Rachel a fourni au théâtre plusieurs illustrations. L’aînée de ses sœurs, mademoiselle Sara Félix, a joué la haute comédie ; mademoiselle Lia s’est consacrée au drame ; Rébecca, morte en 1854, promettait de continuer dans la tragédie les traditions élevées de Rachel ; enfin mademoiselle Dina a réussi dans le vaudeville. À la même famille, appartient mademoiselle Judith, pensionnaire de la Comédie-Française, depuis 1852.
Dora d'Istria