Les Hindoues dans les sociétés germanique et latine

Lettre XI

Lexoje në shqip: Gratë hinduse në shoqëritë gjermanike dhe latine

Sommaire de la lettre

Origine des bohémiens. — Leur arrivée en Occident. — Les gitanos en Espagne. — Leurs rapports avec la royauté. — La beauté des gitanas. — Leur éducation. — De la chasteté des gitanas. — Costume d’une gitana. — Le mariage et la maternité. — La religion des gitanas. — Les bohémiens en France. — Les sorcières. — Une magicienne et une paysanne des Vosges. — Astuce des sorcières bohémiennes. — Les ziguener en Allemagne. — Marie-Thérèse et l’éducation des ziguener. — Instincts artistiques de leurs femmes. — Les gypsies en Angleterre. — Robuste constitution des gypsies. — Une jeune fille et une reine.

Comme toutes les races asiatiques ont certains traits communs, il n’est pas surprenant que plusieurs historiens aient rattaché à la nation hébraïque le peuple mystérieux que les Français nomment bohémiens, les Espagnols zincali et gitanos, les Anglais gypsies et les Allemands zigeuner. La diversité de ces dénominations vient, en partie, de l’idée différente qu’on se faisait de leur origine. Les Français les faisaient venir de la Bohême, séjour des hussites, à leurs yeux pires que les païens ; d’autres pays, adoptant la légende du moyen âge, leur donnaient l’Égypte pour patrie. En effet, le clergé qui trouvait partout des mystères et des expiations, voyait dans la condition misérable des hébreux le châtiment du « déicide, » et dans la condition du bohémien voyageur la peine infligée à des enfants de l’Égypte qui avaient refusé un asile à Marie et à Jésus, poursuivis par Hérode.

Les prétendus Égyptiens se donnent à eux-mêmes le nom de Romany. Les hommes sont des roms, les femmes sont des juwas. Le mot Romany qui est d’origine sanscrite, fait connaître leur véritable origine, démontrée d’ailleurs par Grellmann dans son Essai historique sur les bohémiens (2e édit. Gœttingue, 1787). Ce savant linguiste, après avoir soumis la langue des Romany à une étude approfondie, a prouvé qu’ils étaient venus de l’Hindoustan, et cette opinion, que j’ai déjà soutenue en parlant des bohémiennes de l’Europe orientale et en montrant la ressemblance de leurs habitudes avec les mœurs des Tchandalas dont parle le Manava-Dharma-Sastra, est acceptée maintenant de tout le monde. On diffère seulement sur l’époque de l’émigration de ces Hindous ; mais on pense généralement, avec Grellmann, qu’ils ont quitté la péninsule indienne pour fuir Timour et ses farouches Mongols qui égorgèrent cent mille captifs devant Delhi.

Les bohémiennes arrivèrent en Occident dans le cours du XVe siècle : en Bohême, en 1417 ; en Suisse, en 1418 ; en Italie, en 1422 ; en France, en 1427, plus tard en Espagne, enfin en Angleterre. À cette époque, la société du moyen âge était profondément ébranlée. Le XIVe siècle, siècle d’où date la transformation de l’Occident, avait vu « le fleurdelisé » dont parle Dante, souffleter la papauté dans la personne de Boniface VIII. Le nom de Jean Huss avait, au siècle suivant, retenti des murs de Prague la dorée jusqu’aux vallées de l’Helvétie. Les pays occidentaux, déjà fort agités, virent avec une profonde émotion apparaître ces tribus errantes complétement étrangères aux croyances et aux pratiques chrétiennes, et dont l’aspect sauvage semblait aux yeux des multitudes le signe du châtiment réservé par le ciel aux impies et aux hétérodoxes. Ces barbares au teint noir, dont les oreilles étaient ornées d’anneaux d’argent, ces femmes aux visages sombres et aux yeux étincelants, dont les cheveux étaient comparés à la queue d’un cheval, ces enfants nus, ces bandes errantes de Tchandalas, vil rebut des castes de l’Hindoustan, dont personne ne connaissait ni l’origine ni la langue, ni la religion, produisirent sur les imaginations troublées une impression attestée par les contemporains.

On prétend qu’il existe actuellement en Europe une population de huit cent mille bohémiens, chiffre que quelques écrivains voudraient réduire à deux cent quatre-vingt mille. De tous les pays occidentaux, l’Espagne est celui où les Hindous émigrés semblent le mieux acclimatés. Aussi y ont-ils leur principale colonie, celle qui conserve le mieux leurs traditions et leurs mœurs, décrites con amore par M. G. Borrow, l’auteur des Zincali (1841) et de la Bible en Espagne (1843). Les nomades n’ont pas beaucoup de goût pour les pays soigneusement cultivés et avancés dans la civilisation, où tout devient pour eux un obstacle et un piége. Mais dans cette Espagne où les gorges des montagnes et de vastes plateaux déserts semblent faits pour des hommes que leurs habitudes de rapine exposent trop fréquemment aux coups de la loi ; dans cette Espagne où la paresse semble ne plus faire partie des péchés mortels ; dans cette Espagne où la théocratie catholique est aussi puissante que les brahmanes « deux fois nés, » les parias de la presqu’île indienne semblent avoir retrouvé une seconde patrie.

Cependant ils eurent assez longtemps à lutter contre la répugnance qu’inspiraient au pays de Torquemada toutes les populations non catholiques. En 1499, Isabelle Ire et Ferdinand, sans les traiter aussi cruellement que les hébreux, les internèrent dans certaines villes, en les menaçant s’ils rompaient leur ban d’être expulsés de leurs États dans un délai de soixante jours. En 1539, Jeanne la Folle et Charles Ier (le Charles-Quint des Allemands) confirmèrent, en l’aggravant, l’édit de Médina del Campo. Les mesures analogues prises par Philippe II n’ayant pas paru suffisantes à son fils, Philippe III, ce prince qui avait, en expulsant un million de Moresques, achevé la dépopulation de la malheureuse Espagne commencée par ses prédécesseurs, ordonna, en 1619, aux gitanos de quitter le sol espagnol dans six mois. Cependant quelques-uns obtinrent l’autorisation de rester, à certaines conditions, dont la plus singulière était de ne pas porter le nom d’Égyptiens et leur costume, défense renouvelée par Philippe IV, qui les confina, comme en Italie les israélites, dans des quartiers séparés. En 1692, Charles II statua que ceux qui abandonneraient leur village seraient punis de six ans de galères. Mais les Espagnols n’apercevaient jamais chez les gitanos l’inflexible conviction religieuse qu’ils avaient trouvée chez les nations sémitiques. Aussi tout en maudissant ces gitanos qui, même au XVIIIe siècle, ne laissaient aux paysans ni repos ni sécurité, ils finirent par laisser tranquilles des gens qui, sans ménager leurs propriétés, n’inquiétaient jamais leur intolérance. En effet, les gitanos avaient oublié jusqu’au nom des divinités du brahmanisme et, à peine arrivés en Espagne, ils dansaient « en l’honneur du saint Sacrement. » Malheureusement ces démonstrations orthodoxes avaient si peu d’influence sur leur moralité, que Cervantès disait dans la Gitanilla de Madrid : « Il semble que les gitanos et les gitanas ne soient venus au monde que pour être voleurs ; ils naissent de pères voleurs, sont élevés au milieu des voleurs, étudient pour devenir voleurs. »

Quoique moins redoutés qu’à l’époque où une bande de huit cents gitanos parcourait l’Aragon et les Castilles (1618), ou quand ils essayaient de piller Logrono, les gitanos et les gitanas n’ont pas plus de scrupules qu’au temps de Cervantès. Il serait difficile qu’une population qui continue d’être privée de toute espèce d’instruction, qui ne contracte aucune alliance avec les Européens, et qui n’a d’autre morale que celle des basses castes regardées par la théocratie brahmanique comme indignes d’être initiées aux sublimes mystères de la révélation se transformât dans un pays où tant de chrétiens ont su se soustraire à toute influence véritablement progressive.

Vous avez, sur les bords du Nil, comme dans tous les pays soumis aux Turcs ou vassaux du Sultan une colonie de ces prétendus Égyptiens. Vous avez dû être frappée, comme je l’ai été moi-même dans l’Europe orientale et en Occident, de la beauté de quelques-unes des filles de l’Inde. Sans doute le pur sang des Aryas a été fort altéré dans les couches inférieures de la société hindoue par le mélange avec les noires populations dravidiennes, qui occupaient le sol avant l’arrivée de la race indo-européenne. Mais il n’est pas impossible de reconnaître chez quelques jeunes bohémiennes le type primitif de la race. Dans la multitude, ce type est profondément défiguré par la misère, par les souffrances de la vie errante, enfin par l’incurable saleté dont l’Asie n’a jamais rougi. En Espagne surtout, on trouve plus rarement qu’en Angleterre et en Allemagne ces charmes qui ont inspiré tant de chants sublimes aux auteurs du Mahabharata, du Râmâyana et de Sacountala. En effet, tandis que M. Esquiros croit pouvoir affirmer que « lorsque la beauté parfaite se rencontre chez les juwas, on peut admirer un des chefs-d’œuvre de la création, » M. Mérimée, qui connaît bien l’Espagne, affirme que « la beauté est fort rare parmi les gitanas d’Espagne » et que si « fort jeunes elles peuvent passer pour des laiderons agréables, une fois qu’elles sont mères, elles deviennent repoussantes. »

Le scepticisme religieux que les bohémiennes partagent avec leurs époux, fait croire généralement qu’elles sont étrangères à tout sentiment moral et que tous les vices règnent chez cette nation. Il y a beaucoup d’exagération — M. G. Borrow l’a pleinement démontré — dans cette manière de voir. Assurément ces filles de l’Inde n’ont point comme les israélites et les chrétiens une loi aussi complète que le décalogue mosaïque. On leur ferait comprendre difficilement, par exemple, qu’il est défendu de voler une poule à un chrétien ou un bijou à une chrétienne. Mais leurs mères ne négligent pas complétement leur éducation, et quoique nous ne sachions pas tous les détails du catéchisme bohémien, quelques traits significatifs peuvent donner une idée de l’ensemble. M. Esquiros raconte qu’une gypsie disait à sa fille : « Tu ne dois craindre dans ce monde qu’une seule chose, la perte de ta chasteté ; en comparaison de cette perte, celle de la vie est peu de chose. Et maintenant mange ce pain, va et vole tout ce que tu pourras. » Il est vrai que l’horreur qu’inspire aux bohémiennes la race impure des « chiens » c’est à dire des Européens, — dont elles sont loin de soupçonner la parenté avec leurs ancêtres, — leur aide beaucoup à rester fidèles à ces instructions maternelles. Aussi M. Borrow, que ses rapports avec les bohémiens et ses écrits sur leurs coutumes ont rendu célèbre, affirme-t-il, qu’il est sans exemple qu’une bohémienne ait eu quelque faiblesse pour un chrétien. D’un autre côté, ce mot « chasteté » n’a pas chez les Asiatiques le même sens que chez les Européens, et l’auteur de l’Angleterre et la Vie anglaise, assez disposé, en général, à partager l’optimisme de M. Borrow, avoue pourtant que les « juwas sont chastes et ne sont pas vertueuses. » Enfin, le climat de l’Angleterre et l’exemple des Anglaises doit être aussi compté pour quelque chose ; car en parlant des gitanas M. Mérimée trouve qu’il est difficile de prendre à la lettre les éloges que M. Borrow accorde à leur « vertu. » Selon le spirituel sénateur, le grand nombre est dans la situation de la laide d’Ovide (celle-là est chaste que personne n’a sollicitée), et les jolies sont, comme les Espagnoles, difficiles dans le choix de leurs amants.

Mais M. Esquiros s’accorde avec M. Mérimée quand il s’agit de donner une idée du goût des juwas pour la parure. Tout, il faut l’avouer, n’est pas calcul dans leur coquetterie. Les races méridionales aiment passionnément ce qui brille, et il suffit d’avoir la moindre teinture de la riche littérature des Hindous pour savoir qu’ils sont bien loin de faire exception. En Espagne, quelle gitana n’ambitionne pas de paraître avec un court jupon rouge, des bas de soie blancs (dussent-ils avoir plus d’un trou), une mantille de taffetas et des souliers de maroquin aussi rouge que son jupon ? Si elle doit danser la romalis devant une réunion d’officiers, il lui faudra de l’or et des rubans partout, des paillettes sur sa robe et sur ses souliers, des fleurs et des galons à profusion, en un mot, elle voudra être parée comme une châsse. En Angleterre, les gypsies n’ont pas perdu, sous le triste ciel du Nord, le goût des couleurs éclatantes. Leur petit manteau est ordinairement rouge. Filles et femmes se couvrent de dentelles, même noires et déchirées, de bijoux d’un or douteux et de perles fausses. Toutes ont la passion des chevaux, des fouets et des parades. Si les ornements créés par l’industrie viennent à leur manquer, elles mêlent à leurs cheveux noirs les marguerites et autres fleurs des champs, que le peuple nomme gypsies flowers (fleurs de gypsies), parure gracieuse qui va beaucoup mieux à leur tête brune que ces longues boucles d’oreilles dont elles sont folles.

Mais la vie d’une bohémienne n’est pas uniquement consacrée à la coquetterie. Comme je vous l’ai dit, elle aussi a sa morale, et elle prend fort au sérieux ses titres d’épouse et de mère. Les idées qu’on se fait souvent du communisme et de la promiscuité qui règneraient parmi ces populations errantes, sont très mal fondées. Chaque ménage a, comme ces Scythes dont parle Horace, sa maison dans son chariot, et aux yeux des bohémiennes les nœuds qui les unissent à un homme de leur race sont véritablement sacrés. M. Mérimée, qui n’est pas disposé à les flatter, constate que les gitanas montrent à leurs maris un « dévoûment extraordinaire, » et qu’il n’y a pas de « danger ni de misères » qu’elles ne bravent pour les secourir. Cette abnégation n’a pas pour principe la conviction que leurs époux sont doués d’une intelligence supérieure ; car on peut, avec M. Esquiros, dire de la bohémienne ce que dit un collaborateur de la Revue nationale de la femme russe : « elle est beaucoup plus intelligente que l’homme. »

Tout ce qu’on raconte encore de leur mariage et de la cérémonie de la cruche cassée doit être mis au rang des vieilles histoires. Il est probable que, en arrivant en Europe, les bohémiens s’en tenaient à quelque rite autorisé parmi les parias de l’Hindoustan. Mais, comme officiellement ils appartiennent, dans l’est de l’Europe, à l’Église orientale ; en Occident, à l’Église catholique ou à l’Église réformée, rien ne les empêche d’avoir recours aux ministres du culte. Ils ont apporté de leur pays l’usage des fiançailles qu’ils ont conservé d’autant plus aisément qu’il existait alors chez tous les chrétiens. Aussi prodigues que pauvres, ils font d’incroyables sacrifices pour le banquet nuptial qui dure quelques jours. En Angleterre, ils n’admettent point le divorce, du moins tel est l’avis de M. Esquiros, mais, si l’on en croit d’autres écrivains, ils pratiqueraient la répudiation comme les Hébreux au temps du Christ : « Le mari est-il las de sa femme, il la chasse, » dit un Français.

Si la constance des maris peut être mise en doute, il n’en est pas de même de la tendresse des mères pour leurs enfants. Elles sont fières de leur progéniture, s’imaginant que, dans ses veines, coule le sang du peuple qui a donné aux autres l’exemple de la civilisation ; du peuple qui a bâti les pyramides, et couvert la vallée du Nil de gigantesques monuments. Ces souvenirs de leur prétendue patrie sont d’autant plus chers aux mères et aux enfants, que l’Égypte était, aux yeux des anciens, le berceau d’une science mystérieuse dont, si l’on en croyait les bohémiens, la divination pratiquée par leurs femmes serait un débris.

Les gitanos, nombreux en Catalogne, passent fréquemment en France, où les décrets d’expulsion de 1561 et de 1612 n’ont plus aucune force. On en voit dans toutes les foires du Midi ; car partout ils aiment ces réunions où ils peuvent exercer leurs talents comme maquignons, saltimbanques ou voleurs.

Sorciers, bateleurs ou filoux,
Gais bohémiens, d’où venez-vous ?

La plupart errent dans le Languedoc, en Provence et dans les Vosges, où ils font souvent le métier d’étameurs, industrie qu’ils affectionnent généralement. Chez les Hindous, comme chez toutes les nations soumises au régime des castes, les professions se perpétuent dans les mêmes familles. Or de même qu’on naissait dans l’Inde prêtre, guerrier, marchand ou laboureur, on devait naître tondeur de chiens ou raccommodeur de poêlons. Quant aux bohémiennes, elles mendient, exercent une médecine plus ou moins périlleuse pour leur naïve clientèle, se chargent volontiers de messages amoureux et surtout disent la bonne aventure. L’étrange laideur des vieilles femmes de cette race semble les prédestiner au rôle de magiciennes et de servantes du diable. Leur finesse naturelle les sert encore mieux que leur physionomie satanique. Elles se sont vite aperçues du parti qu’elles pouvaient tirer de l’ignorance et de la crédulité des classes inférieures de certains pays. Une bohémienne, après avoir posé en principe que « les barbares au sang pâle sont si bêtes qu’il n’y a aucun mérite à les tromper, » racontait qu’une paysanne des Vosges l’avait appelée pour avoir un sort, afin d’empêcher son poêle de fumer. « Moi, ajoutait la sorcière, je me fis donner d’abord un bon morceau de lard, puis je commençai à mettre le poêle à la raison, en disant mystérieusement en romany : Tu es bête, tu es née bête, bête tu mourras !.. La conjuration achevée, je dis en allemand (dans l’est de la France plus d’une paysanne parle cette langue) à cette chienne : Le moyen le plus sûr d’empêcher ton poêle de fumer, c’est de n’y pas faire de feu. »

Mais, en général, les bohémiennes agissent plus sérieusement avec leurs dupes. Au moyen âge, où tout le monde, savants et ignorants, croyait à la chiromancie, leur tâche était plus facile que de nos jours. Maintenant il faut user d’adresse. Or cette adresse ne manque jamais aux bohémiennes. Les races asiatiques sont douées du génie de la ruse, et l’Européen le plus défiant peut difficilement soustraire les secrets de son âme à leur regard perçant. Le don de « seconde vue » l’art de lire dans la main et dans les étoiles, est simplement le talent instinctif de lire dans les cœurs, développé par un long exercice. Une Espagnole passait, triste et préoccupée, dans une rue d’Alcala. « Senora, dit une gitana qui l’observait attentivement, vous avez été trahie par votre amant ? Voulez-vous que je le fasse revenir ? » Ramener un infidèle a toujours été une opération fort simple pour les gens qui ont quelques rapports avec Satan. N’est-il pas des charmes pour fixer les cœurs inconstants, comme il existe des philtres pour se faire aimer des insensibles ? Si vous en doutez, quelle paysanne languedocienne ou provençale partagera votre scepticisme ? Rappelez-vous qu’en ces contrées bénies du ciel il n’est guère de petit berger ou de pastourelle qui ne voie, en gardant ses moutons, resplendir sur le flanc des collines le manteau d’azur de la sainte Vierge !

Les bohémiens se plaisent beaucoup moins en Allemagne que dans le Midi de la France et en Espagne. Cependant plus d’un savant s’est occupé d’eux avec un intérêt capable de flatter leur vanité s’ils étaient moins ignorants. Il suffit de citer les doctes travaux de Grellmann, de Tetzner (1835), de Heister (1842) et de Pott (1844-45). On dit qu’il n’y a que quinze cents ziguener en Prusse et deux mille dans les autres États allemands. Mais ils se trouvent si bien en Autriche, que plusieurs écrivains portent à trente-cinq mille le nombre de ceux qui vivent en Hongrie et en Transylvanie, et à trente mille le chiffre de ceux qui errent dans le reste de l’empire, tandis que d’autres affirment que le nombre total s’élève jusqu’à cent dix mille âmes. On comprend qu’un des plus grands souverains qui aient occupé le trône apostolique, Marie-Thérèse, ait essayé de conquérir à la civilisation européenne une population aussi considérable. En 1768, parut un décret qui leur ordonnait de renoncer à la vie nomade, d’habiller leurs enfants, qui vont nus jusqu’à dix ans, et de les envoyer à l’école. Malheureusement il est fort difficile de triompher d’instincts devenus héréditaires, d’inspirer le goût de l’instruction à une race habituée à croupir dans l’ignorance, et de nouvelles ordonnances plus sévères (1773) n’eurent pas un meilleur résultat que les premières.

Faut-il en conclure que les bohémiens resteront toujours étrangers à la civilisation européenne ? Si cela était, cette fraction de la grande famille indo-européenne serait destinée à disparaître comme toute race que le progrès trouve réfractaire. Mais j’aime mieux croire que quelques heureuses tentatives faites dans le royaume de Hongrie sous l’empereur Joseph II seront reprises de nos jours, et enfin couronnées de succès. Au moyen âge, on s’imaginait que les hébreux formeraient toujours une nation dans le pays qui leur donnerait l’hospitalité. Aujourd’hui, cette opinion n’est plus soutenable, et tandis qu’on disait autrefois des « juifs français » on dit maintenant des « Français israélites » comme on dit des « Français catholiques ou protestants. » Peut-être en sera-t-il ainsi des bohémiens du XXe siècle. Leurs femmes, quoique fort ignorantes, ont un sentiment artistique très développé, ainsi que l’attestent leur chant et leur musique. À Moscou, Angelica Catalani mit sur le dos d’une bohémienne un cachemire qu’elle avait reçu du pape : « le châle vous appartient, dit-elle, puisqu’il était destiné à la meilleure cantatrice de l’univers. » Qui sait si une Rachel ou une Grisi ne sortira pas bientôt de quelque tribu des bohémiennes, comme la grande tragédienne israélite est sortie d’une pauvre cabane habitée par des israélites argoviens ?

En Angleterre, une société fondée par le R. G. Crabbe a produit quelque bien. L’auteur de Lavengro (1850) et de Romany Rye (1858), M. G. Borrow, le seul européen qui connaisse la langue des bohémiens[1], leur a traduit la Bible, en 1838. La Grande Bretagne qui n’a pas moins de dix-huit mille gypsies et la Roumanie qui en a quatre-vingt mille, doivent attacher plus d’importance à leur éducation, que la Suisse qui n’en a que cinq cents ou que la Grèce où l’on n’en trouve que deux cents. Vous éprouverez peut-être d’abord quelque surprise de voir un pareil nombre de fils de l’Hindoustan se fixer dans un pays comme l’Angleterre dont le climat semble aller si mal à leur nature méridionale. Mais la constitution des bohémiens est si robuste, qu’elle se fait à tout. L’auteur de the Natural History of Selborne dit qu’il a vu, durant les nuits de septembre, une gipsy coucher au milieu d’un champ sous des pluies torrentielles, sans autre abri qu’un mauvais morceau de couverture étendu sur des perches fixées en terre. Cette fille aurait pu chercher un abri dans un bâtiment voisin où séchait le houblon, mais un toit est loin d’avoir pour ces nomades le charme qu’il a pour un européen ; et l’amour des Anglais pour le home n’a aucune influence sur leurs habitudes.

Les journaux ont raconté dernièrement (octobre 1864) un fait qui prouve que les vieilles femmes supportent aussi bien que les jeunes, le climat de l’Angleterre. « La reine des gypsies » — tel est le nom que lui donnent les journaux — venait de mourir aux environs de Londres, à l’âge de quatre-vingt-dix ans. Le coroner chargé de constater la mort de Barbara Lee s’étant présenté dans sa tente, demanda comment elle avait pu s’arranger jusqu’à cet âge des fatigues d’une existence errante.

— Ah ! répondit une des femmes qui se tenaient auprès du lit de la morte, si notre pauvre reine avait vécu dans quelque workhouse (dépôt de charité), il y a longtemps qu’elle n’existerait plus. Nous avons besoin, nous autres Romany, de liberté et d’air pur. Aujourd’hui nous sommes dans la plaine, demain dans les montagnes.

— Ainsi, vous considérez Barbara comme votre reine ?

— Barbara était la reine de notre tribu ; à ce titre nous la respections ; mais nous ne reconnaissons qu’une souveraine de la Grande Bretagne, la reine Victoria, que Dieu garde.

Il paraît, en effet, que les gypsies sont en Angleterre partagés en différents clans, qui ont des chefs, et que la loi salique n’est pas plus en vigueur parmi eux que dans l’antique royaume des Pharaons d’où ils prétendent être venus. Les principales tribus sont les Stanleys, les Lowels, les Coopers, les Hernes et les Smiths. La tribu des Lee semble fournir souvent des chefs à ces clans, car M. Esquiros a vu enterrer une « reine » de ce nom, qui avait atteint cent trois ans. Mais celle-ci plus âgée que Barbara avait consenti à la fin de sa vie à être placée dans une maison de charité. Le corps fut porté à l’église dans un corbillard suivi par sept gypsies en grand deuil, et des centaines de spectateurs entourèrent respectueusement la fosse. Étranges jeux de la destinée ! Aujourd’hui l’Angleterre règne sur la patrie des Gypsies, et les souveraines de l’Hindoustan viennent pauvres et oubliées[2] demander un tombeau à cette terre où vivent et meurent les filles et les « reines » de ces vils Tchandalas si longtemps foulés aux pieds par les castes orgueilleuses de l’Inde !


  1. Lavengro est une espèce d’autobiographie, où les gypsies reparaissent. Romany rye est la suite de Lavengro. ↩︎

  2. Comme la célèbre reine d’Oude. ↩︎

Lexoje gjithë librin offline: Shkarko e-book · EPUB