Les Germaines depuis la réforme jusqu'au XIXe siècle

Lettre I

Lexoje në shqip: Gratë gjermanike nga Reforma deri në shekullin XIX

Sommaire de la lettre

Les Germains et le catholicisme. — Zwingli et Luther. — Influence de la Réformation sur la condition des femmes. — Catherine de Bora. — Tentatives communistes. — Les Anabaptistes et la polygamie. — Renaissance de la polygamie. — Les Mormons et leurs apologistes. — La vie intellectuelle parmi les Germains du XVIIe et du XVIIIe siècle. — La palatine Élisabeth. — Christine et Ulrique de Suède. — Sophie-Charlotte et Christine. — Élisabeth reine de Prusse. — Catherine d’Anhalt-Zerbst. — Tendances des Germaines. — Les deux fractions de la race indo-européenne. — Comment le protestantisme a conquis la majorité des Germains. — Son influence sur les Germaines. — Action du climat. — La vie de famille et l’instruction. — Les moyens d’étude dans les pays germaniques. — Puissance des idées aristocratiques parmi les Germains.

Je vous ai dit quelles étaient les tendances et les lois des populations germaniques avant leur apparition sur le sol de l’empire. Le catholicisme, transformation de la religion de l’ancienne Rome, n’était nullement en harmonie avec leur caractère. Mais jusqu’à la réforme elles n’eurent point la liberté de suivre les inclinations qui leur donnent une physionomie si caractérisée. L’épée de Charlemagne, la lance des chevaliers teutoniques et des chevaliers porte-glaive avaient imposé à l’Allemagne un système plus politique que religieux dont elle attendait l’occasion de se débarrasser. Aussi l’opposition éclata même au moyen âge, et la parole de l’évangélique réformateur slave ébranla toute l’Allemagne. Mais lorsque les chefs de la théocratie eurent brûlé Jean Huss à Constance, Zwingli et Luther naquirent de sa cendre, et la contrée illuminée par la flamme du bûcher de Huss, et cette terre saxonne, arrosée de sang par les prédicateurs bardés de fer du catholicisme, enfantèrent des vengeurs de leur cause. C’est ainsi que les excès de la force produisent d’inévitables réactions.

Depuis cette époque, un mur immense s’est élevé entre le véritable monde germanique et la société latine. Obéissant à ses traditions, celle-ci est restée fidèle aux théories d’unité politique et religieuse dont les Césars lui ont donné l’habitude. Les Germains, qui n’ont pas plus de goût pour la centralisation en religion que dans l’ordre civil, ont constitué dans toutes les parties de l’univers des États dont le génie original est éminemment digne d’occuper les penseurs.

L’abolition du célibat sacerdotal et monastique, le rétablissement du divorce modifièrent profondément, dès le début de la réforme, la condition des femmes allemandes. À peine les couvents des nonnes eurent-ils été ouverts, que l’héroïque moine de Wittemberg épousa une religieuse saxonne, Catherine de Bora. La fille de Hans de Mergenthal de Deutschenbora sortait à peine de l’enfance quand ses parents l’enfermèrent au monastère de Nimptschen, appartenant à l’ordre de Cîteaux. Mais cette vocation forcée fut fortement ébranlée par la lecture des ouvrages de Luther. Sa famille refusant de la faire sortir du cloître, elle s’adressa au réformateur avec huit de ses compagnes. Celui-ci favorisa leur évasion, dans la nuit du 4 avril 1523. Luther ayant pourvu à l’établissement des compagnes de Catherine, lui fit dire qu’il avait l’intention de la marier. Mais Catherine refusa le mari qu’il lui proposait, tout en déclarant qu’elle épouserait volontiers Luther ou Amsdorf, prédicateur à Wittemberg. Luther, qui avait déposé le froc en 1524, se décida à prendre Catherine pour femme. Je n’ai pas besoin de vous dire avec quelle attention l’histoire s’est occupée des affaires de ce ménage. Si vous écoutez les catholiques, il a été rempli d’agitations et de tristesses. L’admirable franchise de Luther qui ne dissimule aucun des chagrins inséparables du rôle de réformateur, donnait prise à de pareilles suppositions. Mais Luther raconte ses joies aussi loyalement que ses peines, et son testament atteste qu’il trouva dans Catherine, qu’il constitua son unique héritière, une « femme pieuse, fidèle et honorable. » On voit encore dans l’église de Torgau (Prusse) le tombeau de l’épouse de Luther, avec sa statue de grandeur naturelle.

Je vous parlerais plus longuement de la compagne de Luther, si sa vie n’avait pas été tant de fois racontée. Mais dès le XVIIe siècle J.-F. Mayer a composé un ouvrage sur ce sujet. Au XVIIIe siècle, la biographie de Catherine a été écrite par M. Kuen et Ch. Walch. Enfin de nos jours, MM. W. Beste (1843) et F. Hoffmann (1845) ont de nouveau traité cette question, qui intéresse vivement tous les pays germaniques.

Luther s’était contenté de donner le christianisme évangélique comme l’idéal dont la société germanique devait travailler à se rapprocher. Un de ses disciples, Stork, s’éprit d’une admiration fanatique pour la démocratie israélite. Il enseigna ses rêveries dans la ville même de Wittemberg. Carlostadt, Munzer et d’autres enthousiastes se déclarèrent en faveur des anabaptistes ou rebaptisants. L’imitation servile des mœurs et des idées juives devait mener au rétablissement de la polygamie. Une pareille tentative, impossible en pays latin, où la personnalité des femmes aurait opposé une invincible résistance, eut tant de succès parmi les Germains, qu’il fallut verser des torrents de sang pour triompher du communisme anabaptiste. Un écrivain légitimiste, mais qui a défendu d’abord d’autres idées, M. Alexandre Weill, a exposé, en 1847, dans la Guerre des paysans, les principaux événements d’une insurrection qu’il croyait avoir été calomniée. J’admets volontiers que la classe des agriculteurs avait des griefs fort légitimes contre la féodalité allemande ; mais elle fut promptement compromise par de dangereux alliés. Jamais les communistes n’ont été utiles à la cause qu’ils prétendaient servir, ils l’ont, au contraire, dépopularisée par leurs rêveries rétrogrades et par des excès de toute espèce.

Vaincu sur les champs de bataille du XVIe siècle, le communisme a, de nos jours, donné de nouveaux signes de vie. Je ne vous parlerai pas des apologistes qu’il a trouvés dans les États germaniques, ayant déjà consacré à cette question plusieurs pages de la Suisse allemande. Une manifestation plus importante que toutes les théories est le rapide développement de la secte des mormons aux États-Unis. M. L. A. Bertrand, dans les Mémoires d’un mormon, a prouvé que les disciples de Joseph Smith et de Brigham-Young se recrutent presque exclusivement dans les diverses fractions de la race germanique. Les détails vraiment originaux que donne ce témoin oculaire sur la soumission des compagnes des mormons sont de nature à produire une profonde stupéfaction chez les femmes latines. Un autre trait étonnera également ceux qui ne connaissent pas les préoccupations favorites de la société germanique. À entendre les républicains de l’Utah, les « saints des derniers jours » (latter days saints) travaillent à rétablir « la vertu » sur la terre, la polygamie étant le seul moyen d’accomplir l’ordre que Dieu a donné de peupler l’univers, resté en partie désert, et de délivrer le monde chrétien d’un fléau qui le ronge et le déshonore, — la prostitution. Les Mémoires d’un mormon, le Livre des mormons, l’Évangile des mormons, l’Étoile du désert, etc., s’accordent à repousser avec horreur le reproche d’immoralité que leur adressent leurs adversaires des deux mondes.

La défaite des anabaptistes préserva l’Allemagne des prétendues réformes inspirées par le communisme. Si la réformation ne produisit pas immédiatement tous ses fruits, on vit cependant, dès le XVIIe siècle, les femmes des classes supérieures prendre part au mouvement intellectuel et philosophique de cette époque. Descartes, le plus grand philosophe français de son siècle, compta parmi ses disciples dévoués, la palatine Élisabeth, fille du roi de Bohême, Frédéric V. La palatine manifesta de bonne heure un goût si décidé pour l’étude, qu’on crut pouvoir lui faire donner des leçons de philosophie par l’auteur même du Discours de la méthode. La crainte d’être distraite de ses occupations chéries la décida à refuser la main du roi de Pologne, Vladislas IV. Elle se retira dans l’abbaye protestante d’Hervorden, dont elle devint abbesse, et où elle mourut à la fin du XVIIe siècle (1680). On prétend que Hegel à son lit de mort disait : « Un seul homme m’a compris… et encore ne m’a-t-il pas bien compris. » Descartes était plus satisfait de la fille du roi de Bohême ; car il affirme, dans la dédicace de ses Principes, qu’elle était la seule personne dans laquelle il eût trouvé la complète intelligence de ses théories.

Combien de femmes aux bords du Danube et même sur les rives de l’Ilissus seraient tentées de prendre cette simple histoire pour un roman ? La majestueuse épouse de plus d’un petit fonctionnaire serait, dans notre péninsule, fort indignée de la seule pensée qu’on pût préférer le titre de « femme de lettres » aux qualifications plus ou moins pittoresques dont elle se pare. Il serait temps que l’étude, même fort élémentaire, de l’histoire fît justice de pareilles niaiseries. En effet, l’exemple d’Élisabeth est loin d’être un fait isolé dans les pays les plus éclairés de l’Europe. Christine, autre disciple de Descartes, sacrifie le trône de Suède à son goût pour les lettres et les arts. Ulrique-Éléonore, qui succéda à Charles XII, laisse à son mari le sceptre de Gustave Vasa et du grand Gustave Adolphe, pour s’enfermer dans la retraite et se livrer à l’étude. En Prusse, Sophie-Charlotte, épouse de Frédéric Ier, est moins fière du titre de reine que de l’honneur d’avoir fondé l’Académie de Berlin. La reine Christine-Élisabeth, femme de Frédéric le Grand, modèle de charité et de dignité, partage sa vie entre la bienfaisance et les lettres. Le noble auteur des Réflexions sur l’état des affaires publiques en 1778 ne dédaignait pas de traduire en français les ouvrages qu’il écrivait en allemand. La comtesse d’Albany étudiait parfois jusqu’à huit heures par jour. Catherine la Grande avait une passion pour les lettres, dont tous les historiens de la Russie font mention. Quelques écrivains occidentaux ont moins insisté sur cette passion que sur la trop longue histoire de ses favoris, afin d’en conclure que les femmes russes sont des messalines. Ils semblent oublier que Catherine était une princesse d’Anhalt-Zerbst et qu’elle appartenait par la race et par l’éducation au pays le plus fier de « sa vertu. » Je suppose, du reste, que les Allemands ne sont nullement disposés à renoncer à cette femme de génie. Ses faiblesses, que du reste je ne prétends nullement justifier, n’ont aucun rapport avec les infamies que Voltaire raconte en parlant, dans ses Mémoires, de son séjour chez son royal ami. La Prusse n’a point cessé pourtant de dresser des statues à Frédéric II. Quant aux Français, ils n’ont qu’à se rappeler les scènes de la Régence et du Parc-aux-Cerfs pour se convaincre que chez eux les princes avaient encore moins de scrupules que Catherine. Mais aujourd’hui si chacun se défie de l’esprit de caste dans l’histoire, personne ne songe à s’inquiéter de « l’esprit de sexe. » Il paraît donc tout simple que Catherine paie pour tous les monarques de son temps et qu’on ne parle de ses mœurs qu’avec une pudeur révoltée. Aucune épithète ne semble outrée, et la souveraine qui protégea Voltaire et Diderot contre les fanatiques de leur pays n’a pas seulement à subir les excommunications catholiques, elle doit encore voir pleuvoir sur sa tête les tirades vertueuses d’hommes qui se croient les successeurs du philosophe de Ferney, quand ils rivalisent d’éloquence avec « l’honorable » héros de M. Henri Monnier.

Si plus d’une princesse allemande trouve exagérés les anathèmes lancés contre Catherine II, aucune, je m’empresse de le dire, n’est disposée à la regarder comme un modèle. Les souveraines comme les grandes dames, les bourgeoises comme les paysannes du XIXe siècle, affectent, au contraire, dans toutes les occasions, de déclarer qu’une fille de la Germania doit par ses mœurs régulières montrer la supériorité de la race à laquelle elle appartient sur les Latins et sur les Slaves.

Quelle que soit la valeur de ces prétentions, il est certain que la race indo-européenne est partagée en deux groupes, dont la constitution physique diffère autant que la langue. Le premier est composé de peuples aux cheveux blonds ou roux, le second de nations aux cheveux noirs ou d’une nuance foncée. Un naturaliste des États-Unis refuse à ce groupe le nom de « blancs » qu’il réserve orgueilleusement au premier. La différence du type indique déjà la différence des instincts. Les femmes latines ont généralement les yeux noirs ou bruns, la chevelure d’une couleur sombre, les muscles fermes, la physionomie expressive, la peau plus ou moins jaune. Les Germaines ont ordinairement les yeux bleus et sans expression, la peau blanche, le teint vermeil, le système cellulaire abondant, tous les traits essentiels du tempérament lymphatique. Aussi vous voyez chez elles une volonté molle se substituer à la personnalité accentuée du tempérament bilieux. Vous vous apercevrez que les sensations sont moins vives, les passions plus modérées, que les goûts sont plus sédentaires et que la sobriété est remplacée par un appétit infatigable. Je tiens d’autant plus à ajouter que « toute règle a ses exceptions, » que personne aujourd’hui ne conteste l’influence du cerveau sur le tempérament : il existe au Nord comme au Sud, chez les Germains comme chez les Latins, parmi les hommes comme parmi les femmes, des organisations privilégiées qui, grâce à une énergie cérébrale exceptionnelle, constamment fortifiée par l’étude, semblent se soustraire aux influences qui dominent les masses ; qui paraissent réunir en elles les qualités de toutes les races, sans conserver aucune trace de leurs travers ou de leurs défauts.

Il ne faut pas se borner à constater les caractères généraux des deux groupes principaux de la race indo-européenne, il faut encore examiner attentivement les variétés qui composent chacun de ces groupes. En France, les Kymris doivent être distingués des Galls, même en Italie, les cheveux d’or des Slaves (Vendes), se montrent dans Venise. Parmi les Germains, les Allemands, surtout les Allemands du Sud, qui sont restés en majorité catholiques, diffèrent beaucoup des Scandinaves et des Anglo-Saxons. Ceux-ci, mélange de Celtes, d’Angles, de Saxons, de Danois, de Normands, ont emprunté leurs éléments germaniques aux populations les plus solidement trempées du Nord. Mais le Celte, plus guerrier que studieux, plutôt soldat que philosophe, leur a laissé un fond d’indifférence pour tout ce qui touche aux théories et à l’instruction, beaucoup moins répandue en Angleterre que chez les Germains du continent.

En général, la femme germaine des deux mondes appartient à l’Église réformée. On a dit souvent que le caractère sérieux des peuples du Septentrion, les disposait à revenir au christianisme purement sémitique. D’autres ont attribué cette prédilection au génie philosophique des Germains ou à l’éloignement naturel qu’ils ont pour la centralisation. Enfin on a supposé que les traditions autocratiques du César grand-pontife, ont conservé leur prestige chez les peuples de l’ancien empire. En effet, l’Église romaine a pour sujets, non seulement les Latins des deux mondes (sauf les Roumains en Orient et quelques exceptions en Occident) mais aussi les Germains qui obéissaient aux empereurs (Norique ou Bavière ; Pannonie supérieure ou Autriche propre, etc.). Je suis plus portée à faire la part de ces causes différentes qu’à recourir à une explication unique.

Il est moins aisé de contester l’action du climat sur le développement de la vie de famille. En général, les peuples latins vivent sous un si beau ciel, qu’ils sont perpétuellement attirés au dehors. Dans les temps anciens, leur existence était complétement extérieure, et ils n’ont pas plus qu’autrefois l’envie de se renfermer dans les étroites limites de leur demeure. Mais dans les contrées germaniques, l’aspect de la nature est morne ou même sévère. Au milieu des brouillards de l’Angleterre, sous les neiges de la Scandinavie, dans la froide atmosphère de Berlin, chacun se presse instinctivement autour du foyer. De là naît la vie domestique, que les anciens Germains, beaucoup moins que leurs fils, recherchaient déjà.

Ce genre d’existence, la religion qui oblige de s’instruire en faisant d’un livre la règle de foi, les goûts paisibles d’une race plus sédentaire que remuante, tout devait assigner aux populations germaniques le premier rang dans la sphère de la réflexion et de l’érudition. Que de fois j’ai admiré à Dresde l’attention avec laquelle les marchandes de légumes faisaient quelque lecture en attendant leurs pratiques ! Rien de pareil dans le monde latin. Les « muets » — noms que les Slaves donnent aux Germains, — croient seuls qu’un grand écrivain en apprend plus que toutes les conversations. Tout en étant complétement de leur avis, je suis toujours étonnée de voir chez eux les gens des dernières classes partager cette conviction et agir en conséquence. Même quand elle en arriverait là en théorie, la turbulence latine conformerait difficilement ses actes à une semblable manière de voir.

Les gouvernements agissent comme les peuples. En Italie, avant 1859, l’étude était à peu près impossible. Les bibliothécaires gardaient les livres comme les eunuques gardent un harem[1]. Se servaient-ils des livres qui leur étaient confiés ? Je l’ignore. Quoi qu’il en soit, ils refusaient obstinément de les prêter, même à qui leur offrait comme garantie plusieurs fois la valeur de l’ouvrage. Allez dans la Suisse allemande, vous aurez autant de livres qu’il vous en faudra, et les bibliothécaires sont d’une obligeance à laquelle je suis heureuse d’avoir l’occasion de rendre hommage. Quoique plusieurs, — par exemple, M. le docteur Kurz, conservateur de la bibliothèque cantonale d’Aarau, — occupent un rang éminent dans la littérature germanique ; quoique presque tous prennent une part active au mouvement littéraire, on les trouve toujours prêts à s’arracher à leurs travaux pour donner à tout citoyen, que dis-je ? au plus modeste voyageur, les renseignements et les livres dont il peut avoir besoin. Il en est de même, du reste, dans la Suisse romande et dans la Suisse italienne, et MM. les bibliothécaires de Lausanne et de Lugano méritent les mêmes éloges que MM. les bibliothécaires de Berne et d’Aarau. Mais les cercles offrent aux hommes tant de ressources, qu’ils suffisent ordinairement à ceux qui passent. Avec une carte d’introduction, dont les maîtres d’hôtels se munissent pour les étrangers, ils peuvent, pendant un mois, aller lire gratis au Museum de Zurich. Au cercle de Bâle, il suffit d’être présenté par un membre. On trouve dans ces importants établissements les revues et les principaux journaux de l’Europe, les ouvrages nouveaux, en un mot, toutes les ressources dont les esprits cultivés se passent si difficilement, même en voyage. Je ne parle pas des cabinets de lecture, où l’on peut louer, non pas seulement des romans, mais des livres de toute espèce.

En Allemagne, quelle ménagère n’a pas un abonnement au cabinet de lecture le plus voisin, et quelle ville lui refuse les moyens de cultiver son intelligence ? Une pareille organisation semblerait merveilleuse en Italie où feu J. P. Vieusseux, qui a rendu tant de services aux gens de lettres italiens, a pu seul faire prospérer un gabinetto letterario, qui rappelle les « sociétés de lecture » de Berne et de Genève, dont la dernière, quoiqu’en pays latin, est une des plus riches de la Suisse. Aussi le goût de la lecture est aussi peu répandu parmi les Italiennes qu’il est général chez les femmes allemandes. Les Françaises, quoique moins illettrées que les donne du pays de Dante et d’Alfieri, n’ont qu’une estime médiocre pour l’instruction. Il est vrai que dans les contrées qui ont fait autrefois partie de l’empire d’Occident, l’absolutisme politique et religieux, la censure, l’Index, l’inquisition, etc., ont fait tout ce qui est humainement possible pour plonger dans une incurable ignorance les générations obligées de subir leur joug. Presque partout l’esprit de la Renaissance, qui promettait de rendre à la vie le Midi de l’Occident, a été étouffé par la violence ou par la ruse. Ressuscité avec la révolution de 1789, il est, de nos jours, encore entravé dans son généreux essor par les résistances acharnées des représentants du moyen âge.

Les lumières répandues dans les pays germaniques ont fait jusqu’à présent plus de tort à l’absolutisme qu’à l’aristocratie. L’Allemagne, même constitutionnelle, est restée fidèle à l’esprit féodal. Nulle part le principe aristocratique n’a jeté le même éclat qu’en Angleterre, et il ne semble pas que la Grande Bretagne soit à la veille d’une révolution démocratique. Aussi MM. Michelet et Proudhon, qui trouvent les Françaises « aristocrates, » ne seraient probablement pas plus contents des Allemandes et des Anglaises ; mais les maris ne diffèrent point des femmes. Cependant quand les Germains se sont décidés à marcher en avant, il est à peu près impossible de les faire reculer, et chez eux un 1789 n’aboutirait pas à une terreur blanche. Les États-Unis et les cantons allemands de la Suisse ont mis résolûment leurs institutions sociales en harmonie avec la forme républicaine. En vain, dans les États du Sud, les planteurs ont-ils essayé de constituer une véritable aristocratie, servie par des esclaves. Une républicaine d’un grand cœur, madame Beecher-Stowe, a porté à « l’institution particulière » des coups terribles, dont elle ne se relèvera pas. Dans les pays germaniques de notre Europe, l’idée démocratique finira également par l’emporter. Qu’on s’en désole ou qu’on s’en réjouisse, l’avenir appartient évidemment à la démocratie, et ce ne sont point assurément les États qui ont appris de Luther et de Mélanchthon quels sont les droits du libre examen, qui seront les derniers défenseurs du passé.


  1. L’auteur des Vêpres siciliennes, aujourd’hui ministre de l’instruction publique (avril 1864), se donne beaucoup de peine pour introduire un régime plus libéral. ↩︎

Pjesa e radhës
L'Allemagne centrale. — Les Saxonnes

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