Sommaire de la lettre
Le saint-empire romain. — L’Allemagne actuelle. — Le royaume de Saxe. — La cour de Saxe sous le règne de Frédéric-Auguste IV. — La religion de la famille royale et la religion du peuple saxon. — La princesse Amélie de Saxe. — La vie et les œuvres de la princesse. — Caractère de ses écrits. — Le roi Jean et ses travaux. — La reine douairière et la reine régnante. — La comtesse Ida de Hahn-Hahn à Dresde. — Biographie de la comtesse. — Ses poésies. — Ses romans. — Ida Schœnholm. — La comtesse Faustine. — Les voyages de la comtesse de Hahn. — Sa « conversion. » — De Babylone à Jérusalem. — Dernières publications. — Les imitateurs de saint Augustin. — Les « cœurs blessés » et la paix du catholicisme. — Le théâtre et les arts. — Madame Marie Bayer-Burck. — Anna Lœhn. — Wilhelmine Schrœder-Devrient. — Madame Clara Schumann. — Madame Elisa Polko. — Lola Montès à Dresde. — Une visite à la « galerie des beautés. » — Caractère de Lola. — Lola en Angleterre et en France. — La Bavière sous Louis Ier. — Lola à Munich. — S. E. la comtesse de Landsfeld. — Fuite de Lola. — Lola à Vienne. — Une « chanoinesse de Sainte-Thérèse » en Amérique. — La civilisation saxonne. — Condition civile des Saxonnes. — Les lois contre « la fornication. » — L’Allemagne centrale. — La recherche de la paternité et le mariage civil dans l’Allemagne du sud et dans l’Allemagne centrale. — Les duchés de Saxe. — La branche Albertine et la branche Ernestine. — Weimar et la duchesse Amélie. — Les Hesses. — Une régente de Hesse-Cassel. — Guillaume II et la comtesse de Schaumbourg. — Hesse-Darmstadt et les parentes du grand-duc. — Les duchés d’Anhalt et les Lettres à une princesse d’Allemagne. — Le duché de Nassau et les principautés de l’Allemagne centrale. — La ville libre de Francfort.
L’Allemagne était avant Napoléon un empire dont le chef appartenait à la maison de Lorraine-Habsbourg depuis le règne de François Ier. L’empereur des Français en enlevant à François II la couronne de Charlemagne, dont lui-même prétendait être le successeur, autorisa la création d’un empire, dont Vienne devint la capitale et dont le chef prit le nom d’empereur d’Autriche ou d’empereur de l’Est, pour traduire le mot allemand. Il faut avouer que cette nouvelle organisation ne faisait que sanctionner des faits accomplis depuis longtemps, la formation et l’agrandissement de la monarchie prussienne ayant créé un véritable dualisme entre l’Allemagne septentrionale ou protestante, et l’Allemagne méridionale ou catholique. Je m’attache, notez-le bien, à l’ensemble plus qu’aux détails. En effet, les traités de 1815 ont donné à la Prusse plusieurs provinces catholiques sur le Rhin, et l’Autriche, quoique la majorité des Autrichiens soit catholique, compte dans son sein une minorité de protestants et d’orthodoxes.
Tandis que l’empire d’Autriche succédait au « saint-empire romain, » Napoléon élevait à la dignité royale un prince du Centre, l’électeur de Saxe, et deux princes du Sud, les électeurs de Wurtemberg et de Bavière. Le congrès de Vienne a confirmé cet état de choses, en donnant le titre de roi à un prince du Nord, l’électeur de Hanovre, et maintenant la confédération germanique se compose d’un empereur, de cinq rois, de plusieurs souverains qui portent différents titres et de villes libres qui sont de petites républiques aristocratiques.
Comme princesse « du saint-empire romain » — un de mes ancêtres a reçu ce titre de l’empereur Léopold Ier — je devrais commencer par l’Autriche, à laquelle la présidence de la diète germanique fait supposer qu’elle a hérité des prérogatives des Césars germaniques. Mais un empire composé d’éléments hétérogènes ne saurait être le type de la civilisation allemande. Aussi vous parlerai-je d’abord de la cour de Saxe. D’ailleurs, quoique la Saxe soit aujourd’hui un État fort peu étendu, — le royaume ayant été, en 1815, obligé de céder les deux cinquièmes de son territoire à la Prusse, — ce pays rappelle les plus mémorables souvenirs dont se glorifie l’Allemagne, puisqu’il a vu naître le vainqueur de la papauté en Occident, le continuateur du savant hellène Photius, du slave Jean Huss, le moine héroïque en qui s’est incarné le mouvement qui conserve le grand nom de Réforme. L’électeur de Saxe, contemporain de Luther, Frédéric le Sage, contribua beaucoup à cette révolution glorieuse, par la protection qu’il accorda au docteur de Wittemberg. Son deuxième successeur, Frédéric le Magnanime, se vit enlever la dignité électorale par Charles-Quint à cause de son attachement à la réformation. Cependant la branche cadette ou albertine, qui en hérita, resta fidèle aux doctrines de Luther jusqu’à la fin du XVIIe siècle, jusqu’au moment où l’électeur Frédéric-Auguste Ier rentra dans le sein de l’Église romaine pour devenir roi de Pologne (1697). Mais cette « conversion » politique n’ayant point entraîné ses sujets, il en résulta que la dynastie et la nation ont les vues les plus opposées en matière de religion. Le peuple est justement fier des vieux Saxons qui, sous Witikind, ont résisté aux missionnaires armés de la hache et aux prêtres-bourreaux de Charlemagne ; il professe pour le souvenir de Luther et de ses compagnons un véritable enthousiasme. La cour, au contraire, est obligée de regarder comme des impies et des révolutionnaires les hommes dont le nom est cher à la patrie, et tandis que les Saxons courent au temple évangélique, elle va aux pieds d’un autel catholique écouter les doléances que les représentants de la papauté font perpétuellement entendre sur les « crimes » de la réformation, les « vices » de la renaissance et les « abominations » de la révolution française.
Mais si la dynastie albertine a eu la malheureuse idée de rompre avec les traditions religieuses et patriotiques de la Saxe, il faut lui savoir gré de n’avoir pas abandonné le culte des lettres, si populaire parmi les Saxons. Lorsque je fus présentée, à l’âge de quatorze ans, à la cour de Dresde, deux membres de la famille royale se signalaient par leurs goûts studieux, la princesse Amélie (Marie-Amélie-Frédérique-Auguste), sœur du roi, et son frère, le prince Jean, aujourd’hui roi de Saxe.
La sœur aînée de Frédéric-Auguste IV est née à Dresde, le 10 août 1794. Elle n’était donc plus jeune ; sa taille est petite et elle n’a jamais dû être jolie. Mais la nature l’a amplement dédommagée du côté de l’esprit, du caractère et des talents. Son éducation, qui fut celle de ses frères, a été fort soignée, et elle a été complétée par les voyages qu’elle a faits en Italie, en France et en Espagne, avec son oncle Antoine et plus tard avec son père, le duc Maximilien. Peu de temps après l’élévation d’Antoine Ier au trône de Bavière (1827), elle publia, sous le pseudonyme d’Amélie Heiter, une comédie en vers intitulée le Jour du couronnement (1829). Mesroul, (1830), également en vers et appartenant aussi au genre fantastique, genre différent de celui qu’elle adopta plus tard, a, comme le Jour du couronnement, l’Orient pour théâtre ; ces deux pièces ayant été représentées sur le théâtre de Dresde, la princesse craignit probablement que leur succès ne fût attribué à l’influence de son rang. Elle adressa donc au théâtre de la cour à Berlin la pièce intitulée Mensonge et Vérité (1833), qui, après avoir obtenu les suffrages de la ville, fut, à l’occasion de l’anniversaire du jour de naissance de la grande-duchesse de Mecklembourg-Schwérin, représentée devant le public choisi rassemblé dans le théâtre du palais des princesses (1834), où elle obtint les plus légitimes applaudissements. L’Oncle eut encore plus de succès ; il fut joué sur tous les théâtres de l’Allemagne. Ne pouvant plus douter de sa vocation dramatique, la princesse Amélie fit paraître la Fiancée du prince, l’Hôte, l’Anneau de mariage, le Cousin Henri, le Beau-Père, la Demoiselle de compagnie, l’Héritier du majorat, etc., drames ou comédies que la faveur publique accueillit partout où on les représenta. Les œuvres du noble poète ont été publiées sous le titre d’Essais originaux pour la scène allemande par l’auteur de Mensonge et Vérité (Originalbeitræge zur deutschen Schaubühne von der Verfasserin von Lüge und Wahrheit). De 1837 à 1842, il paraissait un volume chaque année. Le dernier volume vit le jour en 1844, pendant que j’étais à Dresde. Pitre Chevalier a traduit plusieurs de ces pièces en français sous le titre de Comédies de la princesse Amélie de Saxe, (Paris, 1841).
Les libéraux se sont montrés très favorables aux écrits de la princesse saxonne. En effet, on y retrouve quelque chose du sentiment élevé dont l’histoire de Saxe présente tant d’éclatantes manifestations. Une nature pure, inculte, même un peu sauvage s’y montre constamment supérieure aux dehors brillants que donne une éducation purement mondaine, et la simplicité de mœurs d’une bourgeoisie laborieuse et lettrée est mise au dessus de la frivolité malsaine des cercles où domine l’esprit féodal. L’Hôte, qui est peut-être son meilleur ouvrage, prouve l’exactitude de cette appréciation. Le sentimentalisme et le pédantisme, ces deux défauts de la race germanique, ont, il est vrai, laissé plus d’une trace dans ses écrits. Mais l’élévation du sentiment moral, la connaissance du cœur humain et des relations les plus simples de la vie sociale, une vive compréhension des faiblesses de l’humanité, une peinture spirituelle des caractères, font oublier les imperfections de l’œuvre. La princesse s’occupe aussi de musique comme le duc de Saxe-Cobourg-Gotha, et on dit qu’elle a composé plusieurs partitions.
Un fort bon livre, Die Frauen der Zeit (Les Femmes du temps), publié en Saxe dans ces dernières années (Leipzig, 1862), nous apprend pour quel motif la princesse a cessé d’écrire. Atteinte depuis plusieurs années d’une maladie d’yeux très dangereuse, elle a dû recourir à une opération difficile pour échapper à la cécité. J’avais remarqué que ses yeux étaient clignotants et paraissaient fatigués par le travail.
Pendant que j’étais à Dresde, rien ne faisait prévoir la fin prématurée du roi. Quand ce prince eut été victime d’un accident, il eut pour successeur son frère cadet, le dernier des fils de Maximilien. Le roi Jean, qui passe pour un des souverains les plus instruits de l’Europe, a publié, sous le pseudonyme de Philaléthès (Leipzig, 1839-1849), une traduction de Dante, accompagnée de savants commentaires. Mon projet n’est pas de vous parler de cet écrit. Malgré son mérite, il n’a point assurément l’originalité ni l’esprit libéral de l’œuvre de la princesse. Aussi le royal auteur n’a jamais joui en Allemagne de la même popularité que sa sœur. Sa conduite envers l’infortuné Teleki, a trouvé un censeur sévère mais juste dans un écrivain de la Revue des Deux Mondes, M. Saint-René-Taillandier, qui avait parlé avec estime des travaux du roi sur Dante. L’Europe a été de l’avis du professeur français. Comment l’écrivain qui a médité si longtemps les plaintes touchantes du grand gibelin proscrit ; qui a appris de lui combien il est pénible de monter l’escalier de l’étranger, a-t-il pu se décider à une violation des lois de l’hospitalité qu’un « infidèle », le sultan, a toujours respectées ?
Après avoir fait connaître les deux personnages les plus éminents de la maison de Saxe, il me reste à vous dire quelques mots des autres membres de la famille royale. Le roi Frédéric-Auguste IV, dont j’ai esquissé la physionomie dans Éléonora de Haltingen, avait épousé une fille de Maximilien-Joseph Ier, roi de Bavière. Cette princesse est sœur jumelle de l’archiduchesse Sophie. Le docteur Charbonnier prétend qu’on trouve entre les jumeaux une grande similitude morale et physique. Pourtant l’ex-reine de Saxe n’a aucune beauté et n’a pas eu d’enfants, tandis que l’archiduchesse, qui a été belle, a une nombreuse famille. La reine actuelle de Saxe et la reine douairière de Prusse, sœurs des deux princesses dont je viens de parler, ne donnent pas un démenti moins éclatant à la théorie. La reine Amélie-Auguste de Saxe a été belle et a eu plusieurs enfants, — la duchesse de Gênes, belle-sœur du roi d’Italie, est un de ces enfants, — la reine de Prusse est restée stérile et n’a jamais brillé par la beauté. Il faut ajouter, pour ces deux dernières, une différence dans l’ordre moral. La reine de Saxe est catholique, et la veuve de Frédéric-Guillaume IV a abjuré le catholicisme.
Les manières et les habitudes de la reine de Saxe me faisaient songer perpétuellement à la différence profonde qui existe entre les idées de notre Orient et celles de l’Allemagne. Dans la péninsule orientale, on se croit obligé, quand la fortune sourit, de faire comprendre, par la majesté de la démarche, la raideur du geste, la fierté du regard, l’élévation de la position qu’on occupe dans le monde, quitte à devenir beaucoup trop humble dans l’adversité. Les princes et les princesses des pays allemands se font ordinairement une autre opinion de la grandeur. Ils ont de la bonhomie, de la simplicité, ils ne dédaignent nullement d’agir et de s’exprimer comme de simples mortels. J’entendais toujours avec plaisir la reine Marie-Anne parler économie et ménage, et donner à entendre, sans le moindre embarras, que les souverains des États secondaires doivent tenir grand compte de la modestie du budget. Mais cette application aux détails pratiques de la vie n’exclut point chez les princesses de la Confédération germanique un vif sentiment des arts ; il se concilie fort bien avec l’estime des travaux de l’intelligence. Dans un pays où la plus pauvre bourgeoise, — que dis-je ? la plus humble servante, — est pleine d’admiration pour les grands esprits qui seront l’éternel honneur de l’Allemagne et dont le nom survivra à la gloire de tous les conquérants, comment une souveraine pourrait-elle affecter le plus ridicule des pédantismes, le pédantisme de l’ignorance ?
On voyait dans le monde et sur le théâtre, deux femmes alors fort inégalement célèbres, la comtesse Ida de Hahn-Hahn et Lola Montès, depuis comtesse de Landsfeld. La première devait plus tard défendre avec ardeur les intérêts des jésuites, la seconde était destinée à leur donner des embarras de toute espèce.
La comtesse de Hahn-Hahn, que j’ai revue plus tard à Venise, sur le quai des Esclavons où elle nous dit à mes parents et à moi, quelle satisfaction lui avait causée son voyage en Orient, ne pouvait avoir, comme la future comtesse, des prétentions à la beauté. Grande, maigre, nerveuse, elle parlait beaucoup et avec animation. Cependant les Frauen der Zeit disent qu’elle avait été jolie. Il faut donc supposer que le temps et les souffrances avaient, comme cela arrive souvent, détruit toute trace de ses charmes. Je ne l’ai jamais vue aux bals de la cour. Mais la princesse Amélie, protectrice des lettres et des lettrés, lui témoignait une bienveillance particulière. Peut-être était-elle aussi touchée des infortunes dont la vie de la comtesse a été remplie.
L’auteur des Lettres orientales et des Nuits vénitiennes, n’était point né en Saxe, mais à Tressow (grand-duché de Mecklembourg-Schwérin) dans les premières années du siècle (22 juin 1805). Son père, le comte Charles de Hahn, plus occupé du théâtre que de sa fille, dissipa sa fortune dans des agitations engendrées par sa passion favorite, passion qui le décida à la fin à prendre la direction d’une troupe d’artistes dramatiques. Ce goût déplorable pour le désordre, beaucoup plus commun ailleurs qu’en Allemagne, le fit mettre en tutelle. Les difficultés dans lesquelles se passa l’enfance d’Ida étaient de nature à développer en elle les tendances dont la vie singulière de son père donne une idée. Si les travaux remarquables des médecins français, les docteurs Lucas, Morel, Lélut, Renaudin, Trélat, Moreau, Bouchut, etc., nous permettaient de douter de l’hérédité des dispositions, la vie de la comtesse de Hahn, ballottée par son imagination entre les extrêmes, — entre « Babylone » (Dresde) et « Jérusalem » (Rome) — en fournirait une nouvelle preuve. Changer n’est pas toujours une marque d’un esprit versatile, avancer est, au contraire, le privilége des intelligences d’élite. C’est ainsi que, de nos jours, MM. F. de Lamennais, V. Hugo, A. de Lamartine, Renan, etc., ont montré, en quittant l’Église romaine, qu’un esprit éminent ne pouvait rester sous le joug des superstitions du moyen âge. Mais quitter le monde de la raison et de la science pour se soumettre aux fils de Loyola, n’est-ce pas fournir à ses adversaires la meilleure preuve d’un esprit faible et d’un caractère sans consistance ?
À l’époque où j’ai connu la comtesse, on était bien loin de s’attendre à la conclusion étrange qu’elle a donnée à sa vie littéraire. Son mariage avec son riche cousin, le comte Adolphe de Hahn — elle avait vingt et un ans — n’avait pas, il est vrai, été heureux, et les tribunaux avaient dû, en 1829, rendre une sentence de divorce. Mais dans un pays aussi raisonnable que la Saxe, personne ne s’étonne du dénoûment qui est la conséquence logique des unions mal assorties. Comme la comtesse était poète, la fougue qu’on remarquait dans ses œuvres, était attribuée au genre lyrique ; elle contribuait à leur succès. La sérénité qui manquait absolument dans les Poèmes (1835), les Nouveaux Poèmes (1836) ; les Nuits vénitiennes (1836) ; les Chants et poésies (1837), n’empêcha pas le public de les accueillir avec bienveillance. Les Nuits vénitiennes sont les plus connues de ces poésies qui n’ont jamais eu la vogue des romans de la comtesse.
Des juges plus pénétrants que la foule avaient déjà pensé que l’absence de tout esprit critique, empêcherait le talent de madame de Hahn-Hahn d’arriver à une féconde maturité. Ces présomptions se réalisèrent lorsque son intelligence mobile renonça à la poésie pour un genre secondaire. Ses romans (Ilda, Faustine, Ulrich, Sigismond Forster, Cécil, Clélia Conti, Sybille, etc.), qui se succédèrent avec rapidité, offrent plus d’une analogie avec les œuvres du même genre, que la France produisait alors. On fut dès le début, frappé de l’exagération de certaines prétentions aristocratiques de l’auteur des Scènes de la société. Vous avez pu constater chez Balzac un travers analogue. Ce mélange de matérialisme et de catholicisme, ces théories ultrà-conservatrices combinées avec les peintures les moins propres à faire aimer et estimer les classes supérieures, choqueront toujours les lecteurs de la Comédie humaine qui ont quelque souci de la rectitude des idées et de la logique. Sans avoir toutes les visées du romancier tourangeau, sans prétendre encore faire de l’Église romaine la clef de voûte de l’ordre social, l’auteur de Faustine aimait aussi à se présenter comme un chroniqueur des brillants salons, comme un peintre de l’aristocratie. Toutefois, il ne s’agissait pas d’une aristocratie virile, active, intelligente, comme celle de la Grande Bretagne, mais plutôt d’une noblesse désœuvrée qui s’efforce de concilier le dédain féodal avec des vues sur les réformes exigées par l’état actuel de la société, fort difficiles à mettre d’accord avec les théories qu’elle professe ordinairement. Un homme blasé, une femme incomprise, un Sténio, une Lélia, sont les types que la comtesse affectionne, types que la jeune Allemagne avait mis en scène avant elle et qu’elle aimait autant que les romanciers de l’autre côté du Rhin. La critique allemande, fatiguée de ces types, lui reprochait déjà de manquer d’invention ; elle l’accusait de n’avoir pas cette verve inépuisable des véritables romanciers, les le Sage, les Fielding, les Prévost, les Balzac, qui produisaient en foule des caractères propres à représenter les manifestations infinies de la vie. Un coup d’œil rapide sur ses romans vous montrera l’exactitude de cette appréciation.
Dans Ilda Schœnholm (1837), on retrouve l’accent mélancolique des poésies. L’auteur, loin d’exprimer une de ces pensées agressives qui donnaient un caractère si belliqueux aux anciens romans de madame Sand, se contente de regretter tristement que l’amour soit si rarement couronné de grâce et de bonheur. Le ton sincèrement attristé du récit en fait le charme ; mais l’absence d’art et de composition, la faiblesse des caractères, le style prétentieux trahissent un esprit sans vigueur. La conclusion donne une idée fort nette du roman : « Ilda ne désire plus que la solitude et le silence. Ah ! chère comtesse, le monde est plein d’ennui, de froideur, et parfois d’événements terribles. Les existences les plus douces y sont détruites. Voilà la malheureuse Ondine (type du sentimentalisme germanique, épouse exposée à tous les périls dans les moments perfides où languit son cœur) brisée à jamais ; Ilda s’enfuit dans la retraite, et cependant la terre est si belle ! »
La Comtesse Faustine, le plus fameux des romans de l’auteur, nous montre une Ilda révoltée contre la douleur, dégoûtée de l’abnégation, prêchant et pratiquant résolûment l’égoïsme, en un mot, la plus terrible des bêtes féroces, un mouton enragé. Cette insurrection est racontée avec une aisance et une vivacité qui atteste, que le peintre était alors trop disposé à partager les opinions de la comtesse Faustine Hermann, jeune veuve qui, après avoir sacrifié bravement le comte Andlau au comte Mario Mengen, abandonne enfin celui-ci pour aller mourir « en sainte » aux carmélites de Pise, sans regret et sans remords. Dans les voyages que nous faisons avec Faustine, à Dresde ; chez la baronne de Wallsdorff ; aux bords du Rhin, nous avons plus d’une occasion d’étudier les mœurs saxonnes et la vie germanique. La sœur d’Andlau et son mari sont de curieux hobereaux allemands ; la rusticité orgueilleuse du baron de Wallsdorff et les qualités bourgeoises de la baronne sont décrites avec une véritable finesse.
Mais une fois que les romanciers ont traduit une ou deux fois leurs impressions personnelles, ils ne font ordinairement que reproduire la même image, en l’affaiblissant de plus en plus. Ainsi, la Catherine Desmont de der Rechte (le juste), est un pâle reflet d’Ilda et de Faustine. C’est une jeune femme nerveuse et fantasque, qui aime à aborder les problèmes les plus graves, l’amour, le mariage, la religion, sans avoir fait les études et les réflexions nécessaires pour traiter ces questions délicates et compliquées. En pareil cas, on prend des utopies enfantines et des tirades lyriques, pour des solutions. La France connaît aussi bien que l’Allemagne ce genre de philosophie et cette classe de réformateurs.
Avec Ulrich, Sigismond Forster, Cécil, etc., la décadence continue. Le début heureux d’Ulrich, reproduit par M. Feuillet dans la Clef d’or, est suivi de puérilités sans fin. Les premiers chapitres de Sigismond Forster, qui sont pleins de fraîcheur, ne parviennent pas à rendre intéressant le froid récit d’une aventure banale. Cécil n’est d’un bout à l’autre qu’une fable inextricable et ennuyeuse. En lisant cette longue histoire, on se rappelle ces réflexions d’un critique distingué : « Le roman, disait feu Hermann Margraff, est aujourd’hui plus qu’aucun autre genre littéraire, une véritable affaire de fabrique. Dans ce temps de déloyauté et de mensonge, personne ne sera surpris que tous les écrivains, n’y eussent-ils aucune aptitude, veuillent à l’envi composer des romans. »
Les nombreux voyages de la comtesse, loin de lui rendre quelque popularité, ont nui à la célébrité de son nom. Ses Souvenirs de France sont un écrit sans aucune valeur, ses Lettres sur l’Espagne n’ont que quelques pages brillantes, enfin dans le Voyage en Suède et dans les trois volumes sur l’Orient, on trouve plutôt madame la comtesse Ida de Hahn-Hahn que les contrées qu’elle a la prétention de faire connaître à ses lecteurs.
Vous avez sans doute remarqué que, dans certains passages, Lélia, personnification du scepticisme superficiel de l’école byronienne, semble incliner à chercher un asile dans le catholicisme. Cette conclusion s’est présentée plus d’une fois à des sceptiques de différents siècles, et l’auteur de l’Essai sur l’indifférence y arrivait comme l’auteur des Pensées. En 1848, année de la publication de Lewin, beaucoup d’habiles tacticiens poussaient les âmes inquiètes ou effrayées du spectacle des révolutions à cet acte de désespoir. Cette tactique était pratiquée en Allemagne, par M. de Ketteler, aujourd’hui évêque de Mayence, et alors député au parlement de Francfort. Aucun prêtre allemand n’exploita avec plus d’adresse les terreurs que la révolution produisait dans les esprits timides. Ses fameux sermons (Die grossen socialen Fragen der Gegenwart) firent une impression bien autrement vive que le Lendemain de la victoire et autres écrits analogues de M. L. Veuillot. Guillaume-Emmanuel, baron de Ketteler, avait, en 1837, quitté brusquement le monde et sa carrière pour se consacrer à la défense de la papauté. Chargé d’administrer une paroisse catholique de Berlin, il ne pouvait trouver d’âme plus disposée à renoncer à ses anciennes opinions que l’auteur de Lewin. Ida avait perdu son meilleur ami, le baron de Bistream, originaire de la province de Courlande, homme distingué, dont le calme et l’attitude silencieuse faisaient, à Dresde, un si grand contraste avec la pétulance étourdie de la comtesse. En outre, une opération contrariée par son irritabilité nerveuse lui avait fait perdre un œil. Les troubles de la révolution italienne, les journées sanglantes de mai à Dresde, scènes qu’elle avait vues de près, avaient dû faire une impression pénible sur cette organisation mobile. Elle se trouvait donc dans une situation où seules les âmes énergiques possèdent la sérénité nécessaire pour accepter avec résignation les décrets d’une puissance supérieure. Incapable de cette résignation, elle fit une fin tragique, elle abjura le protestantisme à Berlin.
L’histoire de cette « conversion » est racontée dans l’autobiographie qui porte un titre significatif : De Babylone à Jérusalem (Von Babylon nach Jerusalem). Les livres de ce genre ne sont pas rares de nos jours. M. L. Veuillot a raconté dans Rome et Lorette comment il a quitté le voltairianisme pour le catholicisme ; — madame Swetchine, dans le Journal de sa conversion, dont l’Union chrétienne de 1863-1864 a expliqué les mythes, a voulu nous apprendre par quelles voies mystérieuses un « schismatique » est amené à « l’unité » ; — l’historien de M. Ratisbonne (Conversion de M. Ratisbonne, par F. de Bussière, 1842) nous a fait savoir comment une hallucination peut d’un juif faire un catholique ; — enfin madame de Hahn-Hahn nous montre comment un disciple de la réforme devient une brebis de Pie IX. Tous ces livres se ressemblent et se valent. Ils trahissent chez leurs auteurs la même absence de critique et de philosophie, l’ignorance absolue des lois qui régissent le monde, la même manie de transformer les impressions fugitives d’une sensibilité troublée en règles destinées au genre humain. Dans les pays latins, on discute peu ces fantaisies purement littéraires. On les accepte ou on s’en moque. Mais en Allemagne et en Angleterre, toute attaque aux principes qui ont fait la grandeur de la race germanique est prise au sérieux. Aussi fit-on beaucoup de réfutations de l’écrit de la comtesse, réfutations qui n’ont été lues que par des protestants, les règlements de l’index défendant aux catholiques, sous peine d’excommunication, d’acheter, — de garder, — d’étudier tout écrit contraire aux doctrines de Rome, c’est à dire les condamnant perpétuellement à « la foi du charbonnier. »
Établie à Mayence, près de l’évêque, dans ces anciennes principautés ecclésiastiques dont M. Boscowitz (l’Allemagne au XVIIIe siècle) a fait un si curieux tableau, la comtesse, prenant à la lettre le titre de « néophyte » a recommencé toute sa vie littéraire. C’est ainsi qu’on l’a vue faire en vers et en prose la contre-partie de ses poèmes et de ses romans. Aux récits de voyages, aux Souvenirs de France, aux Lettres orientales, etc., ont succédé des Tableaux de l’histoire de l’Église. Maria-Regina voudrait être l’antidote de Faustine. Mais quand on lit le roman catholique, on voit que l’auteur, pas plus que le journaliste ultramontain qui a écrit l’Honnête femme, n’a réussi à bannir de son âme les souvenirs du passé. Dans cette peinture des agitations du cœur et des luttes de la vie intérieure, la femme sent avec trop de vivacité tout ce qu’elle décrit, pour qu’on puisse croire les anciennes tempêtes complétement apaisées. Sans doute l’esprit mondain est vaincu par l’aspiration qui entraîne vers les choses célestes les âmes prédestinées, et le cloître est présenté comme la seule demeure où elles puissent trouver le calme et le bonheur. Mais le port ne fait pas oublier les mers aux flots d’azur, pleines d’îles riantes, parcourues par mille vaisseaux aux joyeux pavillons. Entre le premier et le second volume de Maria-Regina, existe le même désaccord qu’entre la première et la seconde partie de l’existence du poète. Des observations analogues pourraient s’appliquer au roman de Doralice, publié après Maria-Regina.
Je sais bien que mesdames de Hahn, Swetchine, Fullerton, etc., opposeront l’exemple d’Augustin aux critiques qui leur reprocheront le peu d’harmonie de leurs doctrines et de leur vie. Jamais exemple n’a été plus maladroitement choisi, et l’ignorance absolue de l’histoire peut seule expliquer l’abus qu’on en fait. L’auteur des Confessions renonçait aux rêveries du manichéisme pour adopter une doctrine qui substituait l’unité de Dieu au dualisme persan. Il renonçait aux chimères de la vieille Asie pour adopter une théologie qui résumait à la fois les enseignements de Moïse et les doctrines de Platon. Ceux ou celles qui retournent aux théories philosophiques et sociales du moyen âge, peuvent-ils dire aussi qu’ils marchent en avant ; qu’ils suivent l’irrésistible mouvement qui mène le genre humain au but marqué par son auteur ? Restaurateurs inintelligents d’un édifice qui partout s’écroule, loin de ressembler à l’évêque d’Hippone, ils agissent comme ces philosophes entêtés d’Alexandrie qui s’obstinaient à défendre contre lui des dogmes sans avenir et une morale trop bornée pour les aspirations de l’époque. Un journaliste français a été choqué de cette comparaison, quand il a trouvé dans mes Excursions en Roumélie et en Morée, un parallèle entre Joseph de Maistre et l’empereur Julien. Si cet écrivain avait lu le spirituel et profond écrit du docteur Strauss, le Romantique sur le trône des Césars, il aurait pu se convaincre que ce parallèle n’a rien de forcé.
On ajoutera, sans doute, qu’il est difficile de refuser aux « cœurs blessés » — c’est le mot de Balzac — le calme que le catholicisme leur assure. Qu’on me permette de douter du remède vanté par le Médecin de campagne. Pascal et Lamennais l’ont-ils jamais trouvée, cette heureuse paix ? Qu’on lise l’Amulette de Pascal, par M. le docteur Lélut, et l’écrit intitulé : Lamennais à la Chênaie ! On a beau essayer de « s’abêtir » — je n’oserais pas employer cette expression si Pascal lui-même ne s’en était servi, — on ne parvient pas à se dépouiller des lumières acquises, à oublier les résultats incontestables de toutes les sciences, à prendre enfin les mythes du « bon vieux temps » pour des croyances dignes d’occuper les intelligences sérieuses. Ce prétendu « calme » mène Pascal à des terreurs puériles, à une mort prématurée et pleine d’angoisses, et Lamennais à une révolte complète, non seulement contre l’Église, mais contre le christianisme tout entier. Parvient-il à agir comme une sorte d’opium sur des esprits moins vigoureux, sur de vieilles femmes comme madame Swetchine ? La chose n’est pas absolument impossible, mais je ne crois pas que les Églises rivales du catholicisme aient beaucoup de raisons de lui envier le pouvoir d’engourdir à ce point l’intelligence et le cœur. Le brahmanisme et le bouddhisme avaient, bien avant Jésus-Christ, trouvé de pareilles recettes, et Bochinger cite les principales dans la Vie contemplative chez les Hindous ; mais la gloire éternelle du Fils de l’homme est d’avoir obligé le monde ancien, ce Lazare endormi dans la tombe, à sortir du sépulcre, à marcher, à vivre et à combattre ! Aussi nul ne peut, pourvu qu’il tienne à l’esprit du christianisme, à l’esprit qui « vivifie, » nul ne peut, sous prétexte de fatigue et de désenchantement, se refuser au glorieux labeur imposé par le ciel à l’humanité.
En Saxe, les arts ne sont pas cultivés avec moins d’ardeur que les lettres. Il suffit de citer les noms des Marie Bayer-Bürck, des W. Schrœder-Devrient, des Clara Schumann et des Élise Polko pour donner une idée de la part considérable que les femmes prenaient alors au mouvement artistique.
Marie Bayer-Bürck, la fameuse comédienne du théâtre de la cour, née en 1819, a eu pour père et pour maître l’acteur Rodolphe Bayer, qui a formé à Prague tant d’artistes dramatiques distingués. Après de brillants débuts à Prague, à Hanovre et à Leipzig, elle fut, en 1841, engagée à Dresde, et elle y est restée depuis cette époque. Marie, qui n’avait pas encore épousé le docteur Bürck, semblait alors à son apogée. Son mariage, loin d’ajouter à son heureuse fortune, faillit briser sa carrière ; car elle éprouva un tel chagrin de la folie de son mari, qu’on la crut un moment perdue pour l’art dramatique. Elle jouait alors les rôles qui convenaient à son âge, la Léonore, l’Iphigénie et la Marguerite de Gœthe, l’Ophelia de Shakespeare, la Marie Stuart de Schiller. Elle m’a beaucoup plu dans Iphigénie en Tauride ; parce que son genre de talent était en parfaite harmonie avec un personnage qui est dominé plutôt par les affections de la famille que par les passions sensuelles. Elle ne pouvait que grandir en se chargeant, plus tard, d’exprimer le sentiment maternel. Aussi on dit qu’elle a atteint une perfection étonnante.
Sans avoir comme actrice la même importance que Marie Bayer, une Saxonne, Anna Lœhn, a pu concilier la vie active du théâtre avec la culture des lettres. Dès l’âge de seize ans, elle publiait un drame : Ulysse en Ogygée. Plus tard, elle a fait paraître deux volumes de Poésies, Jeanne, Iduna, et une traduction des Mémoires d’Alfieri. Anna Lœhn, qui est née en 1830, a été attachée aux théâtres de Leipzig, d’Oldenbourg et de Dresde.
Wilhelmine Schrœder-Devrient était peut-être la plus grande cantatrice qui ait paru sur la scène allemande. Elle était plus âgée que Marie Bayer, étant née à Hambourg en 1805. Dès l’âge de cinq ans elle débutait sur le théâtre de sa ville natale, en remplissant des rôles d’enfant ou d’amour ; à dix ans, elle fit partie d’un corps de ballet d’enfants, organisé à Vienne par Horschelt ; elle joua ensuite le drame et la tragédie. Ces études préliminaires ne lui furent pas inutiles. Le ballet lui enseigna le secret des poses nobles et pittoresques qui convenaient si bien à sa beauté, et sous le rapport de la mimique comme de la plastique, elle est demeurée sans rivale. Grâce à la tragédie, elle apprit à régler les manifestations d’une sensibilité naturellement impétueuse. Après avoir, en 1821, débuté à Vienne comme cantatrice dans le rôle de Pamina, de la Flûte enchantée, opéra de Mozart, elle fut très applaudie à Berlin. Lorsqu’elle eut épousé l’acteur Devrient, elle prit avec lui un engagement au théâtre de la cour à Dresde, où chaque représentation devint pour elle comme un nouveau triomphe. Elle interprétait Weber d’une manière vraiment merveilleuse, et il faut l’avoir entendue dans l’Euryanthe de ce maître et dans le Fidelio de Beethoven, pour avoir une idée exacte de la prodigieuse variété du génie germanique qui a produit à la fois des hommes tels que Kant, Weber et Gœthe. Paris lui fit un accueil assez froid. Les Français trouvèrent que sa voix manquait de timbre. Mais Londres ratifia l’opinion que l’Allemagne avait du talent de l’heureuse rivale des Scheuner et des Milner-Hauptmann. Elle quitta le théâtre en 1855, pour épouser un riche Livonien, M. de Bock. (Les liens formés avec Charles Devrient avaient été rompus en 1828 par un divorce.) Mais elle ne put se résigner à se passer complétement des applaudissements, et on la vit, à l’âge de plus de cinquante ans (1858-59), reparaître dans des concerts à Berlin et à Dresde, où elle eut un médiocre succès. Atteinte d’une grave maladie pendant son dernier séjour dans la capitale de la Saxe, elle est morte à Cobourg, au commencement de 1860.
Clara Schumann et Élise Polko n’ont jamais quitté la sphère modeste dans laquelle le talent de madame Schrœder-Devrient brilla d’un éclat mourant. Ces deux artistes sont Saxonnes. La première est née à Leipzig en 1819, et la seconde à Wackerbartsruh, près de Dresde, en 1824.
Clara-Joséphine Wieck reçut dès l’enfance des leçons de piano de son père. Déjà, en 1830, M. Wieck pouvait produire sa fille devant le public français, alors si redouté des artistes, à cause de l’influence que son jugement avait sur l’opinion européenne. Depuis que Paris tend à devenir l’auberge de l’univers, le monde artistique attache moins d’importance à l’opinion d’auditeurs où les « Athéniens d’aujourd’hui » sont loin d’être en majorité. Mademoiselle Wieck donna ensuite des concerts dans plusieurs villes d’Allemagne, et l’accueil qu’elle reçut faisait pressentir ses succès futurs. Les conseils qu’elle recevait de son père étaient de nature à favoriser son développement. M. Wieck, fondateur de la Nouvelle Gazette musicale, n’est pas seulement un bon maître de piano, il compte aussi parmi les écrivains qui s’occupent de musique. Un de ses collaborateurs, Robert Schumann, dont il connaissait le caractère excentrique, lui ayant demandé la main de sa fille, il crut devoir la lui refuser. Mais Clara ne partageait point la manière de voir de son père. Elle dut donc recourir à l’intervention de la justice pour épouser l’artiste éminent à qui elle avait donné son cœur et dont elle admirait les talents exceptionnels. Après la mort de son mari, dont l’humeur capricieuse mit souvent sa patience à de rudes épreuves, madame Schumann a pu entreprendre de plus longs voyages, qui ont contribué à étendre sa réputation. Elle réussit surtout dans l’exécution des compositions de Beethoven, de F. Schubert, de Chopin, de Mendelsohn et de son mari. Je l’ai entendue à Dresde et à Vienne, et même à Leipzig, sa patrie. Dans un hôtel de cette ville, sa chambre était voisine de la mienne, et j’ai eu deux jours de suite la bonne fortune de pouvoir écouter à mon aise une des artistes les plus distinguées de l’Europe. Comme compositeur, madame Schumann n’est pas non plus dénuée de mérite. Je n’ai jamais vu de femme qui montrât plus de grâce au piano.
Madame Élise Polko, sœur du hardi voyageur Édouard Vogel, — on sait combien d’Allemands se sont intrépidement dévoués aux expéditions africaines, — a commencé à briller comme cantatrice dans les concerts de Leipzig et de Dresde. Ses débuts lui méritèrent les encouragements de l’illustre Mendelsohn-Bartholdy. Elle aurait réussi au théâtre, si son père, le docteur Vogel, avait consenti à lui laisser suivre cette carrière. Depuis son mariage, elle semble préférer les lettres à la musique, mais la nature de plusieurs de ses écrits, les Contes du musicien, par exemple, prouvent assez qu’elle est restée fidèle aux goûts de sa jeunesse.
L’art chorégraphique n’était point aussi bien représenté à Dresde que l’art dramatique et la musique. En effet, Lola Montès était bien loin de pouvoir être mise comme artiste sur la même ligne que les Marie Bayer et les Wilhelmine Schrœder, et si elle a fait beaucoup de bruit dans le monde, ce n’est pas à la façon des Taglioni, des Ferraris, des Carlotta Grisi, des Cerrito, en un mot, des plus fameuses ballerine de l’Italie.
Lorsque je visitai, en 1855, au palais de Munich, deux appartements qu’on nomme « galerie des beautés » (Schonheitsgalerie), collection de portraits que le roi Louis Ier y a fait placer, j’y ai encore retrouvé l’image de Lola Montès. Mais le portrait de la favorite de l’ex-roi rappelait, à ce qu’il paraît, des événements pénibles pour la dynastie, et Maximilien II l’a fait, dit-on, remplacer par le portrait de la reine Frédérique. On a, du reste, laissé la galerie intacte, et le voyageur peut y admirer tous les types de la beauté germanique, depuis les plus grandes dames jusqu’à une grisette de Munich et jusqu’à une paysanne des environs de la capitale dans le costume bavarois.
On faisait déjà à Dresde, avant que Lola devînt une célébrité, beaucoup d’hypothèses sur sa véritable origine. Appartenait-elle à la race germanique ou à la race latine ? Les avis étaient alors partagés, et ses historiens sont loin d’avoir résolu le problème de manière à dissiper tous les doutes. Les uns lui donnent un père espagnol ; les autres un père anglais ; ceux qui semblent le plus près de la vérité la font naître d’un Écossais nommé Gilbert. Élisa Gilbert, destinée à faire tant de bruit sous le pseudonyme espagnol de Lola Montès, avait une physionomie essentiellement méridionale qu’elle tenait de sa mère, créole d’une grande beauté. Son caractère conservait mieux que son visage l’empreinte de deux races. Elle était mobile, vaniteuse, vantarde, irritable comme une fille des régions tropicales. Mais la résolution, l’énergie, le mépris des superstitions du Midi qu’elle a manifesté dans certaines circonstances significatives de sa vie, faisaient songer aux Celtes écossais, à ce peuple intrépide qui est aujourd’hui dans le monde un des principaux soutiens de l’Église réformée et des institutions libérales. La comtesse de Landsfeld n’est pas le seul exemple d’existences où manque toute harmonie, parce qu’elles reproduisent des éléments contradictoires et hostiles, auxquels une raison supérieure et une volonté persistante ne savent pas donner l’unité. M. le comte de Montalembert, en défendant la bizarre formule « ultramontanisme libéral, » ne prouve-t-il pas qu’il descend par son père de ces Poitevins qui ont été les derniers défenseurs du catholicisme en France, et par sa mère de ces fiers Anglais qui ont arraché la magna charta à Jean sans Terre ? Si l’université de France, dont l’auteur de Sainte Élisabeth a été l’élève, si toutes les ressources d’une brillante éducation, si l’amitié de l’illustre auteur des Affaires de Rome n’ont pu diriger vers un but digne de son intelligence la vie de l’ancien collaborateur de l’Avenir, faut-il s’étonner des discordances que présente l’existence de la fille naturelle de l’officier écossais ? On sait quelle est l’ignorance des créoles et quelles ressources offre un pensionnat à des caractères d’une turbulence native. Or Lola Montès n’a pas eu d’autres moyens pour apprendre à combattre ses mauvais penchants et pour développer les bons.
Née à Montrose en Écosse (1820), Lola fut élevée en partie chez sa mère, en partie dans une maison d’éducation, à Bath. À peine nubile, elle s’insurgeait contre l’autorité maternelle, elle abandonnait le pensionnat pour épouser un jeune officier, nommé James. Ce premier amour, qui eut, à ce qu’il paraît, quelque vivacité, ne dura pas longtemps. Lola quitta son mari pour se lancer dans une vie d’aventures, et pour contracter des liaisons peu durables. Un de ses amants d’un jour, un grand seigneur anglais, eut la fantaisie de la présenter à ses connaissances comme une Espagnole d’un rang distingué, et cette fantaisie a été prise au sérieux par beaucoup de gens. Mais Paris devait mieux plaire à Lola que la patrie du cant. Les circonstances lui préparaient dans cette grande cité un genre de succès propre à sourire à son imagination. Le procès retentissant qui suivit la mort de Dujarrier, gérant de la Presse, tué en duel, attira l’attention sur la danseuse de la Porte-Saint-Martin (1840). Chacun s’entretenait de la sensation qu’elle avait produite lorsque, vêtue de noir comme une veuve désolée, elle était venue déposer devant les juges et réclamer contre le meurtrier la sévérité des lois.
De pareilles scènes ne semblaient pas de nature à assurer à la jeune actrice beaucoup de vogue en Allemagne. Les princes allemands ne se montraient pas, au XVIIIe siècle, — les faits rassemblés par M. Boscowitz ne permettent pas d’en douter, — beaucoup plus sérieux que le régent de France ou Louis XV. Mais la révolution française avait, dans la confédération, déterminé une réaction dont les souverains avaient intérêt à tenir grand compte. Quelques-uns ne s’étaient pas contentés de conformer leurs habitudes à l’esprit du temps, ils s’étaient pris de passion pour les idées et les institutions du moyen âge, et tandis que les « romantiques, » les J. Gœrres, les Frédéric Schlegel, les Stolberg, etc., louaient avec un enthousiasme factice, les arts et la littérature des « âges de foi, » les princes dont je parle ne rêvaient que moinerie et chevalerie, donjons féodaux, casques d’acier, frocs et rosaires. Ces fantaisies archéologiques, peu dignes d’esprits aussi graves que le sont les Allemands, étaient déjà de mode lorsque j’habitais l’Allemagne, et personne ne s’en montrait plus épris que le roi de Bavière. Mais tout changea à l’arrivée de Lola Montès. Lola n’avait eu qu’un succès contesté dans l’Allemagne du centre, quoique les journaux de Dresde eussent appelé l’attention sur les « princes grecs » trop disposés à l’admirer, — alors tout Oriental passait pour Hellène. — De simples allusions ne satisfaisaient pas l’amour-propre de Lola. Il lui fallait un rôle éclatant, et son apparition sur le théâtre de la cour, à Munich (1846), allait enfin réaliser ses rêves de la manière la plus inattendue et la plus fantastique.
Malgré son âge et son zèle pour le catholicisme, — le nombre des couvents bavarois avait doublé en moins de dix ans, — le roi Louis, qui régnait depuis 1825, n’était pas pour « le trône et l’autel » un appui aussi solide qu’on le croyait communément. Prince, il avait obtenu les éloges de l’auteur de l’Allemagne. Devenu roi, il avait débuté par des mesures libérales ; il s’était prononcé pour l’insurrection hellénique à l’époque où les autres princes traitaient les Hellènes de carbonari, il avait enfin publié un recueil de poésies (Gedichte, 1829), et un ouvrage en prose (les Compagnons du Walhalla, 1843), qui indiquaient, du moins dans la forme, une certaine originalité. Toutefois aucun goût d’artiste, aucun caprice de poète n’était de nature à faire croire que le monarque à cheveux blancs, que le père d’une nombreuse famille, que le souverain qui depuis 1830 s’était montré si dévoué à l’orthodoxie, allait scandaliser la Confédération entière par un spectacle digne des beaux jours de la comtesse du Barry.
Tant que la passion du roi pour la jeune actrice resta un secret, un « secret de comédie, » Charles d’Abel, chef du ministère et catholique décidé, ne voulut pas se montrer plus sévère que les jésuites confesseurs de Louis XIV. Ceux-ci ayant accablé d’éloges, — recueillis soigneusement par M. Bungener, — l’amant de mademoiselle de la Vallière et de madame de Montespan, le ministre bavarois pouvait-il s’indigner d’une liaison qui ne nécessitait aucun acte officiel ? Mais lorsque Lola voulut être comtesse de Landsfeld et prendre rang dans l’aristocratie bavaroise, le roi dut choisir entre sa favorite et le parti catholique. Ses hésitations ne furent pas longues, il renvoya M. d’Abel et chargea du gouvernement un ministère hostile aux cléricaux, dont la présidence fut confiée au prince de Wallerstein. La lutte devint inévitable après l’ordonnance royale du 14 août 1847, qui donnait à Lola un titre, des armoiries superbes et une pension d’une cinquantaine de mille francs. « Son Excellence » la comtesse de Landsfeld avait contre elle, non seulement le sentiment religieux, mais aussi toutes les répugnances que l’Allemagne a pour le règne des favorites. La jeunesse elle-même, ordinairement assez bienveillante pour tout ce qui sort des habitudes reçues, était dans l’université de Munich livrée à l’influence des amis de l’ex-ministre d’Abel. Cependant une fraction des étudiants, la société qui portait le nom d’Allemania, se prononça pour elle. Ces étudiants se rappelaient avec quelle dextérité Voltaire avait exploité les griefs de madame de Pompadour contre la compagnie de Jésus, et ils espéraient que Lola n’aurait pas moins de bonheur que la maîtresse d’un autre Louis. On les vit donc se transformer en gardes du corps de la comtesse, qui, aimant les fières allures des amazones, se plaisait à caracoler au milieu d’eux dans l’élégant et opulent costume reproduit par Stiler, le peintre de la cour[1], à la « galerie des beautés. » Forte de cet appui et cédant aux penchants de l’insolence créole, Lola distribuait libéralement les coups de cravache aux militaires et aux citoyens qui ne se découvraient pas devant elle. J’ai entendu dire qu’à Berlin, dans une revue où assistait l’empereur de Russie, elle avait traité de la même façon les soldats qui voulaient l’empêcher de franchir la haie. Sans doute le Bavarois est plus pacifique que le Prussien. Mais une semblable manière d’agir ; mais le luxe royal étalé par la comtesse ; mais ses folles dépenses eussent soulevé les esprits dans une année plus tranquille que 1848. Le bourgeois économe et rangé lançait un coup d’œil de colère sur le somptueux hôtel que le roi faisait bâtir à Munich pour la turbulente favorite. Louis Ier ne pouvait ignorer les dispositions populaires, la police allemande étant trop éveillée pour méconnaître de pareils symptômes. Mais l’Allemand confond souvent l’entêtement avec la persévérance. En outre, le prince trouvait quelques encouragements dans l’attitude de la fraction la moins scrupuleuse du parti libéral, qui croyait pouvoir tirer parti de la rancune de la comtesse de Landsfeld contre Charles d’Abel et ses amis.
Enfin cette comédie, renouvelée d’un autre siècle, eut un dénoûment tragique. Les premiers jours de février furent témoins de scènes tumultueuses. Les membres de l’Allemania, chevaliers de Lola, furent sifflés à l’université. La comtesse indignée obtint l’interruption des cours (9 février). Mais la colère du peuple de Munich fut si grande, que le roi intimidé s’empressa de révoquer l’ordonnance et de consentir au départ de sa maîtresse (11 février). À peine cette nouvelle eut-elle circulé dans la ville, que la foule s’entassa dans les rues voisines de la maison de Lola pour assister à son départ. L’attitude de cette foule était tellement menaçante, qu’on dut charger un détachement de cavalerie d’escorter l’exilée. À peine son cortége avait-il, au milieu des injures et des malédictions, fendu les flots du peuple, que la multitude se précipita dans l’hôtel pour le saccager. Louis Ier, qui assistait incognito à ces scènes si désolantes pour son cœur et si peu rassurantes pour son autorité, reçut un coup de pierre ; il eut même quelque peine à rentrer au palais. Ce fut en vain que Lola, qui avait profité du soir pour pénétrer dans la ville, essaya d’avoir une entrevue avec lui. Il sentait si bien la gravité de la situation, qu’à la suite du mouvement de mars, il abdiqua en faveur de son fils Maximilien.
La comtesse voyagea en Allemagne, et je l’ai rencontrée au bras de M. Liszt, qui n’était pas encore un des soutiens de « l’autel, » sortant d’un théâtre de Vienne et armée d’un énorme bouquet. Elle était soigneusement voilée ; mais rien dans son attitude ne trahissait l’abattement ou le découragement. Cependant, comme toutes les puissances déchues, comme les protecteurs du Sonderbund, MM. de Metternich et Guizot, elle crut devoir, au commencement de 1849, chercher un asile en Angleterre. J’ai entendu bien des fois les membres du parti rétrograde, maudire l’hospitalité britannique, « cette dernière ressource des partis révolutionnaires. » Mais ils sont d’un autre avis quand la fortune, — plus changeante que jamais, — leur apprend que les lois libérales peuvent être utiles à tout le monde. Sans être proscrite, Lola était médiocrement populaire en Allemagne. Le gouvernement bavarois lui avait ôté l’indigénat, et avec cette facilité de transformations dont sa nature possède le secret, elle paraissait disposée à redevenir Anglaise. Comme si elle eût voulu rendre hommage au culte que ses compatriotes professent pour la vie de famille, elle se maria avec un riche officier aux gardes, nommé Heald. Le divorce n’étant pas alors possible en Angleterre, mistress James — James n’est mort qu’en 1850 — s’exposait avec une insouciance vraiment créole aux peines portées contre la bigamie. Mais les deux époux ne tardèrent pas à se séparer en Espagne, et M. Heald se noya par accident, à la fin de 1852, en vue de Lisbonne.
Lola n’avait pas attendu sa mort pour aller chercher au nouveau monde un théâtre digne de son humeur aventureuse. Empressée d’exploiter le goût des républicains des États-Unis pour les titres, — goût qui n’a pas échappé à la pénétration de la baronne de Reinsberg — elle ne manqua pas de paraître dans les grandes cités de l’Amérique septentrionale comme « comtesse de Landsfeld, baronne de Rosenthal, chanoinesse de l’ordre de Sainte-Thérèse. » La Californie était alors la terre des merveilles. Quand Lola arriva, on mit en vente, pour attirer sur elle l’attention d’une foule plus occupée de la recherche de l’or que des chroniques de la cour bavaroise, un écrit dans lequel les scènes de Munich étaient racontées d’une manière ridicule, mais propres à frapper de grossières imaginations. Le succès de ce livre engagea le directeur d’un théâtre de San-Francisco à faire composer un drame où Lola devait représenter elle-même ses propres aventures. Cette singulière idée eut un succès colossal. Les Yankees furent ravis de voir M. d’Abel et les membres de la hautaine aristocratie catholique transformés en amants éconduits, tandis que Lola apparaissait comme la libératrice de la Bavière, opprimée par le noir bataillon des fils de Loyola. On voyait le roi Louis et la reine Thérèse — l’Anglo-Saxon aime les ménages unis — embrassant leur ange sauveur, et la couvrant des mêmes diamants que le roi avait donnés à la danseuse dans des circonstances hélas ! moins édifiantes. Le départ de Lola avait quelque chose d’éminemment tragique ; puisqu’elle fuyait sa maison incendiée par les amis des aristocrates et par les sicaires du jésuitisme. On prétend qu’elle réussit mieux comme actrice que comme danseuse. Déjà à Dresde ses partisans louaient plutôt sa figure et sa tournure que sa danse. Il en fut de même à San-Francisco, où les coquetteries qu’elle fit au parterre, pendant qu’elle reproduisait les danses nationales de l’Espagne et de l’Italie eurent si peu de succès, qu’elle s’avança furieuse sur l’avant-scène, ordonnant d’un ton impérieux à tous ceux qui n’étaient pas contents de quitter immédiatement la salle.
Je ne vous raconterai pas les autres « exhibitions » inventées par Lola, ses « fameuses conversations, » ses succès au billard et au jeu de quilles. Elle perdit complétement dans ces diverses industries le vernis aristocratique de la cour bavaroise. Fatiguée elle-même de ces scènes tumultueuses et trop souvent vulgaires, elle se retira à Nevada, au pied de la Sierra, où elle passa plusieurs années, d’abord avec un journaliste américain qu’elle avait épousé, ensuite avec un médecin allemand, d’origine noble, qui s’était attaché à elle et qui périt dans une chasse. Cette mort imprévue, la marche des années, les réflexions suggérées par une vie retirée, semblèrent modifier les idées de Lola. Elle vendit ses diamants à San Francisco, elle refusa tout engagement pour le théâtre, enfin elle partit pour New-York, où elle obtint un succès incontesté dans des lectures publiques sur sa vie agitée. Publiées en anglais, elles ont eu plusieurs éditions. Un journal français, le Pays, a aussi fait paraître, en 1854, une partie de ses Mémoires. En 1860, le bruit se répandit qu’elle était morte à New York, le 17 mai, après avoir donné au clergé catholique de la « cité impériale » toutes les satisfactions réclamées par l’Église. Morte ou non, elle a complétement cessé d’occuper les journaux.
Avant de quitter l’Allemagne centrale, je voudrais vous dire un mot de l’état de la civilisation dans le royaume de Saxe. Les mœurs germaniques ne sont altérées dans cet État florissant par aucun élément étranger capable d’exercer une grande influence. Le catholicisme y est sans pouvoir. En 1852, on ne comptait que 33,725 catholiques dans tout le pays. M. Ronge, que j’ai entendu, à Dresde, prêcher à l’hôtel de Saxe le catholicisme allemand, y a laissé quelques prosélytes (1,772 en 1852). Les catholiques se sont groupés à Dresde et dans la haute Lusace, où ils ont un évêché à Bautzen, dix-sept églises paroissiales dans les campagnes et deux couvents de nonnes. L’Orient n’a pas plus d’action en Saxe que Rome. Sur une population de près de deux millions d’habitants, on ne trouve que 60,000 Slaves, un millier d’israélites, et peut-être une centaine de personnes appartenant à la péninsule orientale.
Libre de toute influence contraire à ses instincts, la race germanique a pu manifester en Saxe ses tendances particulières. Cette race, éminemment agricole, a donné au sol saxon toute la puissance de production dont il est susceptible. L’exploitation des mines et l’industrie ont pris également d’immenses développements. La fabrication de la dentelle a pour principal centre le haut Erzgebirge ; mais les femmes qui s’en occupent luttaient péniblement contre la concurrence des dentelles anglaises à la mécanique. Que de fois n’ai-je pas acheté le travail de ces pauvres ouvrières qui venaient me l’offrir en pleurant ! Mais dans un pays aussi avancé, on peut être convaincu que de pareilles crises n’auront pas les résultats qu’elles auraient ailleurs, grâce à l’incurie des gouvernements et des gouvernés. Il est inutile d’insister sur l’instruction, quand il s’agit d’une contrée où depuis Luther l’ignorance est considérée comme un ennemi public. Les Saxonnes, qui parlent l’allemand le plus pur, sont peut-être les femmes les plus instruites de l’Europe.
La condition des femmes en Saxe ne peut pas être regardée comme réglée définitivement, puisque le royaume est occupé de la rédaction d’un code civil. La Saxe obéit au mouvement qui entraîne les États germaniques à substituer des législations particulières au droit commun allemand. Mais tout porte à croire que le royaume saxon conservera fidèlement, comme ses confédérés, certaines dispositions conformes aux convictions des enfants de la grande famille germanique. Ces dispositions sont tellement générales, qu’un jurisconsulte distingué m’exprimait ainsi sa manière de voir sur la façon dont le code Napoléon traite la grave question de la recherche de la paternité : « Le droit français ne saurait être justifié lorsqu’il fait subir à la femme seule les conséquences des rapports illégitimes entre les deux sexes. En considérant la femme comme seule coupable en pareil cas, il la livre à toutes les attaques qui peuvent compromettre son honnêteté. Il en est résulté que, sous l’empire d’une telle législation, l’état moral de la France ne s’est nullement amélioré. »
L’Église romaine ayant laissé la moralité des populations décroître d’une manière compromettante pour l’ordre social, une réaction contre la licence générale se fit sentir au XVIe siècle parmi les nations germaniques. Mais, en Allemagne comme parmi les Anglo-Saxons, on confondit deux ordres de choses essentiellement distincts, et au lieu de se préoccuper uniquement des intérêts de la société, on intervint dans le domaine de la conscience. Cette confusion devait se maintenir jusqu’à nos jours dans la législation de plusieurs États.
Dès l’an 1530, la police du saint-empire menace de châtiment, mais sans déterminer la peine, la « cohabitation libertine. » Les tribunaux, obligés d’appliquer cette ordonnance, prirent l’habitude d’infliger un châtiment arbitraire, ordinairement une amende, à la femme et à l’homme qui se rendaient coupables de « fornication. » Plus tard on sentit la nécessité d’une législation moins vague. Une ordonnance de police de Brunswick et Lunebourg punissait ce délit par le bannissement ; mais dans un pays aussi féodal, on se montrait fort indulgent toutes les fois qu’il était question d’un gentilhomme et de sa complice. Dans une autre partie de l’Allemagne septentrionale, le Holstein (ordonnance du Schleswig-Holstein de 1798), la « fornication, » quand elle est constatée par la grossesse, est punie pour la première fois de dix jours d’arrêt au pain et à l’eau et d’une amende de 5 thalers[2] pour l’homme, et d’un minimum de trois thalers et demi pour la femme ; la récidive entraine une double punition ; enfin, la troisième fois les coupables sont exposés à une détention de six mois dans la maison de correction. Dans le royaume de Wurtemberg (Allemagne du Sud), une loi de 1836 prononce encore l’amende et la prison contre la « cohabitation illégitime. » Dans les divers États de l’Allemagne centrale, la législation appliquait les mêmes principes. Dans la Hesse-Darmstadt, on finit par substituer l’amende à la prison. Dans la Hesse-Cassel, la loi civile se contentait d’appuyer de sa sanction la peine ecclésiastique. La législation de Saxe-Weimar entrait dans des détails dignes des casuistes sur les circonstances aggravantes et atténuantes. Ainsi, le deuil d’une veuve était considéré comme une circonstance aggravante, et la promesse de réparer la faute par un mariage, une circonstance atténuante. Quoique ces législations n’évitent point la confusion déjà signalée, on ne peut leur reprocher le défaut d’équité ; les législateurs ayant traité leur sexe aussi sévèrement que le nôtre, et cette préoccupation constante de la justice dans des questions où les passions et les intérêts de l’homme inclinent si aisément la balance, fait le plus grand honneur à la race germanique.
Mais le XVIIIe siècle, qui fut en Allemagne comme en France une ère féconde en sérieuses études sociales, appela l’attention générale sur les inconvénients de pareilles lois. On sentait de plus en plus la nécessité de soustraire le droit à l’influence des confessions de foi. En outre, on s’apercevait que pour échapper à des inconvénients que l’imperfection de la nature humaine rend inévitables, on avait multiplié les crimes. L’avortement et l’infanticide paraîtront toujours plus redoutables à un législateur éclairé, que « la fornication. » Une série d’écrits publiés en Allemagne, de 1785 à 1790, avaient préparé l’opinion, quand le grand mouvement imprimé à l’Occident par la révolution française décida les gouvernants à entreprendre une réforme reconnue nécessaire. Aussi, le code pénal d’Autriche, de Prusse, du grand-duché de Bade, etc., a-t-il passé sous silence « le délit de fornication. » Dans d’autres États, les peines de ce genre ont été abrogées par des lois spéciales. La loi du 30 mai 1821, abolit dans la Hesse-Darmstadt « toutes les peines que la cohabitation illégitime encourait, » en laissant à la police le droit d’empêcher les actes « d’immoralité grossière, » qui pourraient résulter des rapports des deux sexes. D’autres gouvernements de l’Allemagne centrale en firent autant, par exemple le duché de Nassau et le royaume de Saxe. Le code pénal du royaume saxon, promulgué le 30 mars 1838, reste fidèle à la législation établie en 1834. À l’exemple du code pénal bavarois, il décrète uniquement des peines contre les actes d’impureté commis avec des personnes ayant perdu connaissance (art. 160) ; contre la séduction (art. 266) ; contre l’abus que pourraient faire de leur autorité certaines gens comme tuteurs, instituteurs (art. 304) ; contre ceux qui exploitent le libertinage (art. 305). Le code pénal du grand-duché de Hesse-Darmstadt, promulgué en 1821, est conçu dans le même esprit.
Mais dans les pays allemands, habités par une race lettrée et prudente, la réaction n’a pas généralement dépassé le but. Sauf les parties de l’Allemagne où le code Napoléon est resté en vigueur, la recherche de la paternité continue d’être autorisée. Pour l’Allemagne du Nord, il suffit de citer la Prusse, et pour l’Allemagne du Sud, l’Autriche, la Bavière et le Wurtemberg.
Comme je me propose de parler plus tard de la législation de la Prusse et de l’Autriche, je vais me borner à vous donner plusieurs détails sur les dispositions des codes de la Bavière et du Wurtemberg.
La législation bavaroise de 1756 établit en matière de séduction les principes suivants : 1° Lorsque le séducteur a promis d’épouser la fille séduite, il est obligé de tenir sa promesse ; 2° s’il ne s’est lié par aucun engagement, il lui fournira des aliments, et la dotera ; 3° ces obligations ont pour base le fait de la cohabitation, quand même il n’en serait pas résulté de grossesse. En cas de naissance d’un enfant, le père lui doit autant de temps qu’il en a besoin, et dans la mesure de ses ressources, la nourriture, le vêtement et le logement. À défaut du père, ce devoir passe à la mère, puis aux ascendants paternels, enfin aux ascendants maternels.
Le Palatinat ou Bavière rhénane qui a conservé le code Napoléon, n’admet pas la recherche de la paternité.
La législation wurtembergeoise n’est pas aussi sévère pour le séducteur que la législation bavaroise. Dans le cas où il aurait fait une promesse valable de mariage, s’il a du bien, il peut, au lieu d’épouser la fille, lui payer la « petite couronne » dont fait mention l’ordonnance de 1586. Cette couronne est celle que dans le royaume, ainsi que dans d’autres parties de l’Allemagne les vierges ont seules le droit de porter le jour de leurs noces. En parlant de « promesse valable, » j’ai voulu dire qu’il s’agissait d’une promesse faite à une vierge et non à une veuve, à une fille honnête et non à une personne de mauvaise vie. La loi suppose que la veuve n’a pas besoin d’être protégée contre la séduction, et que la fille dont la conduite est répréhensible ne la mérite pas.
Le grand-duché de Bade a conservé le code Napoléon.
Passons maintenant à l’Allemagne centrale, dont les États les plus importants, sont le duché de Nassau, les Hesses et les Saxes.
Dans le duché de Nassau, la loi du 21 septembre 1816, n’autorise la fille séduite à élever des réclamations, que si elle est devenue grosse. Encore, ces réclamations doivent-elles se borner à des subsides pour frais de couches. Ajoutons que si le séducteur est soldat, ou même sous-officier, sa solde ne peut jamais lui être enlevée.
Dans l’électorat de Hesse-Cassel, on est resté attaché à la décision du droit commun germanique, qui oblige le séducteur à épouser ou à doter la fille séduite. Le père illégitime est obligé de payer les frais de couches et de baptême, et même d’enterrement si l’enfant meurt.
Dans le grand-duché de Hesse-Darmstadt, on suit, au contraire, les principes de la législation française, soit en vertu de la loi du 31 mai 1821, soit en vertu du code Napoléon, qui est resté en vigueur dans la province nommée Hesse-Rhénane.
La législation du duché de Saxe-Weimar, astreint le séducteur à épouser ou à doter la fille dont il a eu un enfant, à supporter les frais des couches et des suites de ces couches. Le juge décide combien il doit payer pour la dot, en tenant compte du rang des deux parties et de la situation financière du coupable.
Une loi de 1823, promulguée dans le duché de Saxe-Altenbourg, déclare que la fille séduite a droit, en cas de mariage, à une dot de 30 à 300 thalers. En outre, il lui est assigné une somme pour les aliments et les frais de couches, de relevailles et de baptême.
Dans le duché de Saxe-Cobourg, la loi de 1825 n’accorde à la fille que des dommages-intérêts.
La législation du royaume saxon est moins accommodante. Elle oblige le séducteur à épouser ou à doter la fille. Si une promesse de mariage a été employée, s’il en est résulté une grossesse, et si le garçon se refuse à épouser la mère de son enfant, et qu’on n’ait aucun moyen de l’obliger à exécuter la loi, la fille est autorisée à porter son nom ; elle est considérée comme une femme légalement divorcée, et l’enfant entre en possession de tous les droits d’un enfant légitimé par mariage subséquent. Après le père et la mère de l’enfant illégitime, ce sont les ascendants du côté maternel qui ont le devoir de fournir des aliments à l’enfant. Les ascendants du côté paternel ne viennent qu’en quatrième rang.
Sans doute l’Allemagne est plus avancée que la France, quand il s’agit de protéger notre sexe contre la séduction, mais elle doit envier au code Napoléon ses sages dispositions sur le mariage civil. Avant le règne de Louis XVI, les dissidents, ainsi que les plébéiens de la vieille Rome, étaient jugés indignes du mariage, et leurs enfants étaient considérés comme des bâtards. En 1787, le roi de France autorisa ses sujets de la « religion prétendue réformée, » à faire enregistrer les mariages et les naissances, soit par les prêtres romains, soit par l’autorité judiciaire. La révolution de 1789, non contente de réparer les fautes de Louis XIV, prit une mesure propre à en rendre le renouvellement impossible. Elle enleva au clergé les actes de l’état civil pour les confier aux municipalités. Le code Napoléon, fidèle en ce point aux traditions de 1789, ordonna (art. 165) que le mariage serait célébré publiquement devant l’officier civil du domicile de l’une des parties. Le code, pas plus que l’Assemblée constituante, ne s’est occupé de la cérémonie religieuse qui suit le mariage civil. Chacun se fait bénir par les ministres du culte auquel il appartient.
En Belgique, la constitution de 1831 a déclaré expressément que le mariage civil était maintenu, tant on craignait que le parti clérical ne profitât de son immense influence pour l’abolir. Dans les parties de l’Allemagne, où le code Napoléon subsiste, il est resté en vigueur. Malgré l’opposition de l’ultramontanisme, très puissant dans l’Allemagne du Sud, le mariage civil a gagné du terrain. S’il continue d’être repoussé par l’Autriche, en Bavière et en Wurtemberg, le parti libéral a réussi à le faire établir, en Bavière dès 1808 (édit du 8 septembre), et en Wurtemberg en 1855. Bade, qui l’avait abandonné, y est revenu dans ces derniers temps.
Dans l’Allemagne du Nord, où règne le protestantisme, on sent moins la nécessité de se prémunir contre les envahissements du clergé. Cependant la protection accordée par les deux derniers rois de Prusse (Frédéric-Guillaume IV et Guillaume Ier) au parti piétiste, fait désirer aux libéraux prussiens l’établissement du mariage civil obligatoire. Je vous dirai, en parlant des Prussiennes, quels ont été jusqu’à présent les résultats de leurs efforts.
Dans la partie de l’Allemagne centrale livrée aux intrigues de la faction bigote et réactionnaire, le même mouvement s’est produit. Aussi, les États de l’électorat de Hesse-Cassel viennent-ils de voter (1864) l’établissement du mariage civil facultatif.
Le royaume de Saxe est l’État le plus important de l’Allemagne centrale, qui est bornée à l’est par un prolongement des monts Carpathes, et traversée à l’intérieur, de l’est à l’ouest, par deux chaînes de montagnes. L’Allemagne centrale comprend, le Luxembourg, les Hesses, le royaume et les duchés de Saxe, les duchés de Nassau et d’Anhalt, les principautés de Schwarzbourg, de Reuss et de Waldeck, et le territoire de la ville libre de Francfort.
Les duchés de Saxe appartiennent, comme le royaume, à la civilisation protestante, et on peut leur appliquer les observations que j’ai faites sur la Saxe royale. Ces duchés sont Saxe-Weimar-Eisenach, Saxe-Meiningen-Hilburghausen, Saxe-Altenbourg, Saxe-Cobourg-Gotha et Saxe-Lauenbourg.
Les princes qui règnent dans les quatre premiers de ces duchés, appartiennent à des rameaux collatéraux de la branche ernestine de la maison de Saxe, c’est à dire à la branche aînée. Lorsque Charles-Quint substitua la branche albertine à la branche ernestine dans l’électorat, aujourd’hui royaume de Saxe, la branche dépouillée, qu’on n’espérait point rendre favorable à la politique catholique des Habsbourg, a dû se contenter de positions plus modestes. Les deux branches descendent de Witikind, duc des Saxons, qui opposa pendant trente ans une héroïque résistance aux troupes et aux missionnaires du fondateur du saint-empire.
L’ancienneté et l’illustration de la maison de Saxe font rechercher son alliance par les plus anciennes dynasties. Les rois de France, Louis XVI, Louis XVIII et Charles X, étaient fils de Marie-Josèphe de Saxe, et les deux premiers avaient des goûts studieux et un certain sentiment des besoins de leur temps qu’ils devaient à leur mère. Le grand-duc Constantin, frère d’Alexandre Ier, avait pris pour femme une princesse de Saxe-Cobourg-Gotha, que j’ai trouvée établie en Suisse, et un autre Constantin, frère de l’empereur régnant, a épousé une belle princesse de Saxe-Altenbourg, Alexandra-Frédérique, fille du duc Joseph.
J’ai déjà signalé en parlant du royaume, le goût de la branche albertine pour les lettres et les arts. Ce goût est plus vif encore dans la branche ernestine. Weimar a mérité le nom d’Athènes de l’Allemagne, depuis que cette ville a été la résidence des Gœthe, des Schiller, des Herder et des Wieland. Sous l’administration éclairée de la duchesse Amélie, fille du duc Charles de Brunswick-Wolfenbuttel, restée à dix-neuf ans veuve d’Ernest, Weimar rappela les jours où le Tasse et l’Arioste couvraient de gloire la petite cour de Ferrare. À une époque où les princes allemands montraient si peu de zèle pour la littérature nationale, la duchesse régente accorda aux savants, aux littérateurs et aux artistes une protection qu’ils eussent en vain cherchée chez les autres souverains des États germaniques. Elle confia à Wieland l’éducation de son fils, et elle attira à Weimar les hommes les plus illustres de l’Allemagne. L’amour de la littérature et des arts ne lui faisait pas oublier les besoins du peuple ; elle répara les maux de la guerre de Sept ans, et sut par une sage économie remplir le trésor sans accabler ses sujets d’impôts. Patriote ardente, elle éprouva une telle douleur de la bataille d’Iéna, qu’elle mourut six mois après cet événement si funeste à l’indépendance de l’Allemagne. Son fils, Charles-Auguste, l’ami de Gœthe, qui reçut du congrès de Vienne le titre de grand-duc, et son petit-fils, Charles-Frédéric, restèrent fidèles à ces traditions philosophiques et libérales. Le grand-duc régnant est Charles-Alexandre, « recteur de l’université d’Iéna. » Ernest, duc de Saxe-Cobourg-Gotha, est un des princes les plus éclairés de l’Allemagne, et les plus attachés à leur pays.
Saxe-Lauenbourg, qui est situé dans l’Allemagne du nord, dépendait du Danemark ; mais la conférence de Vienne est en train de statuer sur son sort comme sur celui du Holstein et du Schleswig.
Les Hesses nous offrent un autre tableau que les Saxes. Nous allons trouver dans ces contrées des souverains qui, au lieu de devancer leur temps ou de seconder ses légitimes aspirations, semblent avoir pris à tâche d’opposer à des populations intelligentes et mûres pour la liberté, un non possumus plus digne du pape Pie IX que de princes protestants.
Hesse-Cassel, en conservant le nom suranné d’électorat, semble vouloir faire comprendre l’esprit d’aveugle résistance dont le gouvernement est animé. La majorité des habitants de ce pays montagneux, et dont le climat est assez rude, appartenant à l’Église réformée, n’éprouve aucune espèce de tendresse pour les institutions du moyen âge. Mais l’électeur Frédéric-Guillaume Ier est loin d’avoir les mêmes vues que ses sujets !
Ce prince est de l’ancienne maison de Hesse, qui a joué un rôle considérable à l’époque de la réformation. Le landgrave Philippe le Magnanime, alors souverain de tout le pays de Hesse, embrassa la réforme, et employa les biens des couvents à fonder l’université de Marbourg. Philippe avait malheureusement des passions ardentes qui faisaient tort à ses grandes qualités, passions dont il est plus facile de retrouver la trace dans la vie de quelques-uns de ses derniers héritiers, que la tradition des actions héroïques auxquelles il doit son surnom. En mourant, il partagea ses États entre ses quatre fils. Cassel échut à Guillaume IV, dont le successeur Maurice, fut forcé d’abdiquer par son fils, Guillaume V. La veuve de Guillaume a laissé de précieux souvenirs dans la mémoire des Hessois. Elle gouverna comme régente avec la plus grande sagesse, et elle ajouta au territoire soumis à son autorité l’abbaye de Hersfeld et une partie du comté de Schauenbourg.
Guillaume IX qui prit, en 1813, le titre d’électeur et le nom de Guillaume Ier, n’a pas su s’inspirer des exemples de la veuve de Guillaume V. Rentré dans ses États à la fin de 1813, il se signala parmi les princes qui ne virent dans la ruine de Napoléon qu’une heureuse occasion de restaurer tous les abus de l’ancien régime. Son digne héritier, Guillaume II, jugeant qu’un partisan dévoué du bon vieux temps avait le droit, comme un Louis XIV ou un Louis XV, d’avoir des maîtresses, affecta de donner le plus grand éclat à sa liaison avec la comtesse de Reichenbach. Mais les Hessois, déjà fort irrités de ses tendances réactionnaires, saisirent avec empressement l’occasion d’éclater. Les circonstances contribuèrent, comme plus tard au temps de la faveur de Lola Montès en Bavière, à surexciter l’opinion. La révolution française de 1830 et la chute méritée de Charles X avaient réveillé partout les espérances du parti libéral. Au mois de septembre, lorsque le peuple de Cassel apprit que l’électeur et la comtesse se disposaient à venir habiter la capitale, où ils avaient depuis longtemps cessé de résider, une émeute éclata, et les autorités furent obligées de consentir à la formation d’une garde nationale. Une constitution, d’ailleurs peu conforme aux besoins du pays, n’ayant point empêché le renouvellement des manifestations contre la comtesse de Reichenbach, l’électeur éleva son fils à la dignité de co-régent (septembre 1831). Retiré à Francfort, Guillaume II profita de la mort de l’électrice pour épouser morganatiquement, en 1841, la femme qui avait eu une si fâcheuse influence sur sa destinée. Deux ans après, devenu veuf une seconde fois, il s’empressa de contracter un nouveau mariage avec mademoiselle Caroline de Berlepsch.
Tandis que Guillaume II s’efforçait d’oublier ses luttes contre les tendances d’un peuple éclairé, le prince électoral semblait avoir pour unique tâche de perpétuer les causes d’agitation. Frédéric-Guillaume n’avait pas pris la constitution au sérieux, tandis que les états (le parlement) n’entendaient nullement qu’elle restât une lettre morte. Une question personnelle vint encore ajouter à ces difficultés. Le prince n’avait point de maîtresse, mais il contracta un mariage morganatique dans des conjonctures qui ne rendirent nullement populaire la compagne qu’il avait choisie. On prétendit qu’il avait dû acheter le consentement de son premier mari à un divorce, qui devait transformer la femme d’un lieutenant prussien en comtesse de Schaumbourg et en princesse de Hanau. Si Hélène perdit Troie, le nom de Gertrude ne sonne guère mieux à l’oreille des Hessois, qui n’ont jamais compris comment le fils unique de Guillaume II n’a point voulu avoir d’héritier, et s’est obstiné à contracter, dans des circonstances au moins singulières, un mariage qui ne lui permet pas de voir un successeur dans aucun des membres de sa nombreuse postérité. Si la comtesse Gertrude avait essayé de donner au souverain une idée des devoirs et des nécessités du temps, on lui eût pardonné peut-être ce qu’il y avait de bizarre dans son élévation ; mais comme l’électeur ne tenait aucun compte des réclamations que les états renouvelaient avec une persévérance germanique, elle n’était pas plus populaire que la comtesse de Reichenbach.
Il était réservé à la révolution de 1848 de faire comprendre aux tyranneaux qui abusaient de la patience sans égale du peuple allemand, les avantages d’un régime libéral. La crainte de la république plaça Frédéric-Guillaume Ier dans les rangs des convertis que la réaction de 1850 ne devait pas tarder à ramener à un système de gouvernement plus conforme à leurs instincts despotiques. Le trop célèbre Hassenpflug fut appelé au ministère le 22 février, et, le 1er novembre, les baïonnettes catholiques de l’Autriche, unies aux armes de la Prusse, venaient rétablir l’absolutisme dans un pays où Philippe le Magnanime avait préféré les cachots des Habsbourg à la honte de recevoir les ordres de Vienne. Le 22 mars 1852, la diète germanique, instrument aveugle de la réaction absolutiste, abolissait l’inoffensive constitution de 1831, et livrait une des populations de l’Allemagne les plus mûres pour le régime libéral aux fantaisies d’un prince dont l’intelligence offre si peu de garanties à son peuple.
Le grand-duché de Hesse-Darmstadt est gouverné par la branche principale de la ligne cadette de la maison de Hesse. En 1820, cette branche parut mieux que la branche aînée se rendre compte de la nécessité de renoncer aux errements de l’absolutisme, et le grand-duc Louis Ier réalisa partiellement les promesses faites à l’époque de la guerre de l’indépendance. Mais depuis 1830, ses successeurs ont suivi une politique différente. J’ai trouvé en Russie deux descendants de Philippe le Magnanime. La sœur du duc régnant, Louis III, a épousé, en 1841, le grand-duc Alexandre, aujourd’hui empereur de Russie, et un frère de l’impératrice Marie et du grand-duc, le prince Alexandre, a pris pour femme, en 1851, pendant que j’étais à Pétersbourg, la fille du comte Hauke. La dernière fois que j’ai vu l’impératrice, on s’apercevait déjà, à l’expression de sa physionomie, qu’elle supportait difficilement l’impitoyable climat de Pétersbourg, et que sa pensée se reportait involontairement vers les contrées fortunées où elle a vu le jour. Elle semblait languir sous un ciel glacé. Un rayon de soleil, me disais-je, en contemplant son front mélancolique, vaut bien mieux que la couronne de tsars, que toutes les grandeurs de ce monde !
Le landgrave de Hesse-Hombourg n’ayant point d’héritier, ce petit pays fera retour après sa mort au grand duché de Hesse-Darmstadt. Dans le landgraviat, l’immense majorité est protestante, tandis qu’on trouve dans le grand duché une forte minorité catholique, plus de 200,000 personnes appartenant à l’Église romaine sur une population qui n’atteint pas un million d’âmes. Mais cette minorité doit s’habituer insensiblement au libre examen dans un pays qui, en 1852, avait déjà mille six cents écoles élémentaires, deux écoles normales primaires, six écoles industrielles, sept lycées et une université à Giessen. L’industrie est active, l’agriculture avancée, et la douceur du climat favorise la culture de la vigne. Quiconque a voyagé dans ce riant pays se rappelle combien les intelligents vignerons de Nierstein, de Laubenheim, de Bodenheim, d’Ingelheim, sont fiers des belles vignes qui les enrichissent.
Les duchés d’Anhalt, avec une population qui n’atteint pas cent soixante mille âmes, sont gouvernés par une des plus anciennes familles princières de l’Allemagne, branche de la célèbre maison d’Ascanie. Les membres de cette famille embrassèrent le protestantisme au XVIe siècle. Une branche des Anhalt, les Dessau, a donné naissance à un grand nombre de personnages illustres, parmi lesquels je me contenterai de citer cette princesse d’Anhalt-Dessau, nièce de Frédéric II, qui reçut d’Euler (1760-62), les leçons de mathématiques et de philosophie, publiées sous le titre de Lettres à une princesse d’Allemagne. À la branche de Zerbst, appartenait Catherine la Grande.
Aujourd’hui, par l’extinction des autres branches, il n’en reste que deux. Anhalt-Dessau a hérité d’Anhalt-Cœthen, après la mort d’Auguste-Frédérique-Espérance, fille de Henri XLIV, prince de Reuss. Le duc d’Anhalt-Dessau, Léopold-Frédéric, après avoir donné, en 1848, une constitution libérale, a profité de la réaction absolutiste pour l’abolir.
Le duc d’Anhalt-Bernbourg n’ayant point d’enfants, la branche cadette de la maison d’Anhalt est à la veille de s’éteindre. On sera tenté de le regretter en songeant que le souverain d’Anhalt-Bernbourg, Alexandre-Charles, a donné une charte, le 8 mars 1830. Le 8 octobre 1855, le duc, qui, à ce qu’il semble, ne juge pas les femmes indignes de gouverner, a décerné le titre de co-régente à la duchesse, Frédéricque de Holstein-Sonberbourg-Gluksbourg.
La population des duchés d’Anhalt appartient en majorité à l’Église réformée, et la culture intellectuelle du pays est favorisée de la manière la plus heureuse par des écoles parfaitement organisées. L’industrie manufacturière y est bien moins avancée que l’agriculture. En somme, ces deux États sont tout aussi dignes d’institutions libres, que certaines contrées où l’on voit des paysans absolument illettrés, trancher avec un aplomb grotesque — grâce au suffrage universel — les questions qui exigent le plus de lumières, de sagacité et d’expérience politique.
Je n’insisterai point sur le duché de Nassau, sur les principautés de Schwarzbourg (S. Sonderhausen et S. Rudolstadt), sur les principautés de Reuss (R. Greiz et R. Schleiz), sur la principauté et le comté de Waldeck, quoiqu’il me fût facile de me rappeler les conversations que j’ai eues, à Dresde et à Berlin, avec des membres de la famille qui règne dans le pays de Reuss. Ce que j’aurais à vous en dire ajouterait peu de chose à l’idée que j’ai essayé de vous donner de l’Allemagne centrale.
La ville libre ou république de Francfort-sur-le-Mein, mérite pourtant de nous arrêter un instant, puisqu’elle est le siége de la diète germanique, la patrie de Gœthe et de cette Bettina d’Arnim dont je vous esquisserai dans ma prochaine lettre le portrait original. À l’époque où j’ai visité Francfort (1855), la population n’atteignait pas soixante mille âmes, dont l’immense majorité appartenait au protestantisme. On s’en aperçoit au grand nombre d’écoles que la ville possède et à l’immense développement de la presse. Le commerce de banque et d’entrepôt est considérable. Quand on a vu cette cité, les autres villes libres de l’Allemagne et les cantons protestants de la Suisse allemande, on ne peut échapper à la conviction que la famille germanique est de toutes les fractions de la race indo-européenne la mieux préparée au régime républicain.
Dora d'Istria