L'Allemagne septentrionale. — Les Prussiennes

Lettre III

Lexoje në shqip: Gjermania Veriore — Prusianet

Sommaire de la lettre

La cour de Prusse sous le règne de Frédéric-Guillaume IV. — Idées et caractère du roi. — La reine Élisabeth-Louise. — Les femmes de Frédéric-Guillaume III. — La princesse de Liegnitz et le mariage morganatique en Prusse. — Une soirée chez la princesse. — Henriette Sontag. — La princesse Auguste de Prusse. — L’impératrice de Russie sœur du roi. — Les femmes de lettres. — Rachel Varnhagen et sa société. — Bettina d’Arnim. — Caractère de Bettina. — Bettina et la chanoinesse de Gunderode. — Bettina et Gœthe. — Bettina et Achim d’Arnim. — Bettina et le roi de Prusse. — Bettina et Clément Brentano. — Madame Louise Aston. — Madame Aston à Berlin. — Son « émancipation » et son « renvoi. » — Madame L. Aston et Madame G. Sand. — Madame Aston à la guerre. — Écrits de madame Aston. — Madame Robinson et les chants populaires des Serbes. — Madame Kinkel et le socialisme prussien. — Madame Henriette Hanke et ses romans. — La baronne Ida de Reinsberg et les chants populaires des Tchèques. — Idées de la baronne sur la condition des femmes. — Madame Fanny-Lewald-Stahr. — Ses voyages, ses romans et sa politique. — La question de « l’émancipation des femmes » en Prusse. — La civilisation prussienne. — Condition civile des Prussiennes. — L’Allemagne septentrionale. — Le royaume de Hanovre. — Georges V et la loi salique. — Les grands-duchés de Mecklembourg. — Madame Tarnow. — Madame Louise Muhlbach. — Le grand-duché d’Oldenbourg. — L’ex-reine de Grèce. — Le duché de Brunswick. — Charlotte-Christine, Sophie Dorothée et Caroline de Brunswick. — Le duché de Holstein. — Madame Schoppe. — Hambourg. — Elpis Melena. — Brême. — Madame Kohl. — Lubeck.

La cour de Prusse, au temps de l’apogée de la monarchie, différait en tout de la cour de Marie-Thérèse. Le roi philosophe, Frédéric II, entouré de libres penseurs, oubliant volontiers qu’il était « ministre de Dieu » avait plus de confiance dans son génie militaire et dans ses talents politiques que dans les théories surannées du droit divin. Il n’en était pas de même à Berlin lorsque j’y arrivai. La réaction contre les doctrines du XVIIIe siècle, réaction qu’on nomme en Angleterre, en Suisse et en France méthodisme et en Prusse piétisme, et que ses partisans appellent eux-mêmes « réveil, » avait fini par s’asseoir sur le trône avec Frédéric-Guillaume III. Toutefois, en pays protestant, une transformation de ce genre ne parvient pas à comprimer l’irrésistible essor de l’esprit humain. Le règne de Frédéric-Guillaume III n’est-il pas la plus brillante époque de l’enseignement hégélien ? Frédéric-Guillaume IV, quoique son intelligence ait fini par céder aux atteintes du mal secret qui la minait, était, mis en parallèle avec l’empereur Ferdinand Ier, un esprit supérieur. On peut même dire que le royal disciple de Savigny, de Ritter et d’Ancillon eût soutenu la comparaison avec les hommes les plus distingués de l’Europe, si l’on tient compte de la variété et de l’étendue de ses connaissances. Malheureusement un penchant bizarre au mysticisme paralysait déjà les brillantes facultés du roi de Prusse. J’ai été frappée plus d’une fois de l’entendre parler de vagues terreurs, de pressentiments singuliers, du même ton que les bonnes femmes du bord de la Sprée. Il m’était impossible alors de concilier les contradictions de cette intelligence déjà troublée. Le dénoûment de son règne montre quelle était la cause véritable de ces alternatives de lumière et de ténèbres. Je suis d’autant moins disposée à m’appesantir sur ce pénible sujet, que j’ai conservé le meilleur souvenir de la bienveillance paternelle du roi.

L’influence de la reine de Prusse ne rappelait pas, sous Frédéric-Guillaume IV, le rôle éclatant joué par la reine Louise sous le règne de son prédécesseur. Que de fois n’ai-je pas contemplé au Mausoleum de Sans-Souci la merveilleuse statue de Rauch qui a si bien reproduit les beaux traits de la noble femme en qui s’incarna le patriotisme germanique ! Louise de Mecklembourg-Strélitz souffrit plus que personne des imprudentes humiliations que l’ambition de Napoléon infligea à l’Allemagne ; elle s’efforça de réveiller dans les âmes l’amour de la patrie outragée, et quand les désastres d’Iéna et de Friedland lui eurent enlevé toute espérance, elle donna l’exemple d’une résignation sans bassesse, comme elle avait donné l’exemple de l’énergie. Elle n’eut pas le bonheur de saluer le jour de la renaissance politique de son pays, et de voir les compatriotes de Hermann et de Witikind entonner, comme un seul homme, le « chant des hussards de la mort, » cette Marseillaise des Allemands.

Plusieurs années s’étaient écoulées depuis que l’Allemagne, délivrée de l’étranger, était retombée sous le joug du pouvoir absolu et de la féodalité, lorsque Frédéric-Guillaume III, veuf depuis 1810, rencontra, aux eaux de Tœplitz, Augusta, comtesse de Harrach. Les Harrach sont une ancienne famille autrichienne et catholique, qui doit son titre de comte du saint-empire à l’empereur Ferdinand II. Née à Vienne, en 1800, la jeune Augusta était d’une éclatante beauté, et l’aménité de son caractère était en rapport avec le charme de sa physionomie. Le roi, qui s’en éprit, lui donna le titre de princesse de Liegnitz et de comtesse de Hohenzollern. Il l’épousa morganatiquement à Charlottenbourg, le 9 novembre 1824, en lui assurant un douaire considérable.

Ce mot imposant « morganatiquement » sonne d’une manière singulière pour toute oreille latine ; car dans les pays où vit le souvenir de la « puissante matrone, » quelle femme accepterait un mariage qui la déclare indigne de porter le nom de son époux ? Mais en Allemagne, pays essentiellement féodal, où le régime des castes — je dis des castes et non pas des classes, — est encore florissant, le mariage morganatique est toujours en vigueur. On n’est pas d’accord sur l’étymologie de ce beau mot. Les uns le font dériver de morgengabe (don du matin), par allusion au présent que le mari fait à sa femme le lendemain de ses noces. D’autres, avec plus de vraisemblance, le font venir du gothique morjan (abréger, écourter). Les Français nomment ce mariage « mariage de la main gauche ; » parce que le mari donne à sa femme la main gauche au lieu de la droite. D’après le code prussien, le mariage morganatique n’assure pas à la femme tous les droits de famille et de rang que les lois accordent à l’épouse ordinaire, et ses enfants sont réputés bâtards à l’égard de certains droits civils et politiques. En Prusse, le privilége de contracter un pareil mariage n’appartient pas seulement aux membres de la famille royale et de la haute aristocratie, un hobereau ou un simple « conseiller royal » peut s’imaginer qu’il descend de sa haute position en prenant pour femme une bourgeoise, et ne l’épouser que morganatiquement.

De telles idées dominant parmi ses sujets, Frédéric-Guillaume III n’était pas assez porté aux innovations pour faire partager son trône à la comtesse de Harrach. Celle-ci ayant consenti à accepter la position assez délicate que lui faisait un mariage morganatique, sut se concilier la bienveillance générale. Sous le règne de Frédéric-Guillaume IV, sa situation était nécessairement devenue plus modeste encore. J’ai entendu dire que, dans une occasion où elle avait oublié les lois de l’étiquette, la princesse de Prusse lui rappela sévèrement la distance qui existe entre une demi-reine et l’héritière de la couronne. Quoi qu’il en soit de l’authenticité de l’anecdote, la veuve de Frédéric-Guillaume III recevait à Sans-Souci avec l’amabilité qui ne survit pas toujours à la perte de la beauté. J’ai entendu souvent chez la princesse une artiste allemande qui, après avoir, elle aussi, vu s’abaisser devant elle la barrière qui sépare les cours de la nation, a dû retourner à la condition qui l’avait enrichie et rendue fameuse.

Henriette Sontag, une des plus célèbres cantatrices des temps modernes, naquit, en 1805, à Coblentz (Prusse rhénane). Dès l’âge de six ans, on lui confia des rôles d’enfant sur le théâtre de Francfort. À quinze ans, elle débutait comme cantatrice. Depuis cette époque, sa carrière artistique ne fut qu’une série de triomphes.

L’opinion de Paris ratifia le jugement de Vienne et de Berlin. En 1829, elle quitta la scène après avoir contracté avec le comte Rossi, chargé d’affaires de la cour de Sardaigne à la Haye, un mariage qui ne fut rendu public que l’année suivante. Comme elle accompagna son mari dans ses diverses missions, j’eus la bonne fortune de me trouver avec elle à Potsdam, et j’en étais d’autant plus joyeuse, que personne ne s’attendait alors à la voir remonter sur le théâtre. On disait cependant qu’elle regrettait souvent, dans l’isba (maison semblable à celle du paysan russe) de Potsdam où elle semblait mener une vie de famille fort heureuse, l’éclat qui entoure les reines de l’art. Le dérangement de sa fortune n’allait pas tarder à lui fournir l’occasion de briller d’un nouvel éclat sur les scènes de Londres, de Paris, de Vienne et de Berlin. En 1852, elle voulut même aller chercher des applaudissements dans l’Amérique du Nord. Une attaque de choléra l’enleva (1854) à l’admiration enthousiaste des Mexicains.

La reine Élisabeth-Louise, née en 1801, avait presque l’âge de la princesse de Liegnitz. Fille du roi de Bavière, Maximilien Ier, elle est sœur de la reine douairière de Saxe, de l’archiduchesse Sophie et sœur jumelle de la reine régnante de Saxe. Loin d’être destinée comme l’archiduchesse à devenir un des plus fermes appuis de Rome, la reine de Prusse avait abjuré le catholicisme, comprenant fort bien la méfiance qu’une souveraine catholique eût inspirée dans un pays essentiellement protestant. Mais la capacité, la beauté de la princesse de Prusse faisaient à la reine un rôle un peu effacé. En outre, comme la princesse avait eu le bonheur de donner des héritiers aux Hohenzollern, cette circonstance, dans un pays fort monarchique, ajoutait au prestige qui l’environnait.

Marie-Louise-Auguste-Catherine, dont Gœthe a célébré les premières années dans une lettre fort connue, appartient à une dynastie dont l’histoire, grâce à Charles-Auguste, rappelle les plus beaux jours de la littérature germanique. Sous Charles-Auguste, la résidence des ducs de Saxe-Weimar, put être nommée « le séjour des Muses. » Après la guerre de l’indépendance et la défaite de Napoléon, le grand-duc de Saxe-Weimar ne fut point ingrat envers son peuple comme la plupart des princes allemands. Son fils, Charles-Frédéric, eut de la grande-duchesse Maria-Pavlovna, sœur d’Alexandre Ier et de Nicolas Ier, princesse aimable et intelligente, la reine Auguste, dans laquelle revit l’esprit élevé de son grand-père, le protecteur des Gœthe, des Schiller et des Herder.

Attachée aux idées de sa maison, la princesse de Prusse se trouvait dans un milieu peu propre à leur développement. Frédéric-Guillaume IV était plus épris du moyen âge que des temps modernes. Quant au prince de Prusse, quoiqu’il ne fût pas comme aujourd’hui, aigri par les luttes qu’il a soutenues contre les irrésistibles tendances de son pays, le parti absolutiste et féodal comptait sur l’appui de l’héritier du trône, et même le croyait plus que son frère étranger aux opinions du XIXe siècle. Plus tard, je le sais, ce parti s’imagina que le prince avait passé dans le camp libéral. Aussi fut-il entouré de surveillants, tandis que la princesse, environnée d’artistes et de poètes, était vivement blâmée par une certaine coterie bigotte de sa prédilection pour la littérature. Fatiguée de leurs accusations, elle s’habitua à préférer Coblentz à Berlin, quoique le peuple fort intelligent de la capitale ne négligeât aucune occasion de lui témoigner sa vive sympathie, comme on put s’en convaincre lorsqu’elle célébra sa « noce d’argent, » le 11 juin 1854.

Pour mon compte, je suis de l’avis du peuple de Berlin, et j’ai longtemps gardé une pensée qu’elle avait cueillie pour moi après un dîner au château de Babelsberg.

Depuis 1861, la princesse de Prusse partage le trône de Guillaume Ier, sans avoir probablement adopté les théories singulières dont ce prince semble aujourd’hui épris. En effet, un de ses biographes allemands dit que, « au seuil de la vieillesse, elle a conservé toute la jeunesse de son intelligence, et qu’elle est aussi disposée que lorsqu’elle était une jeune princesse, à prendre part à la noble activité du genre humain. »

La princesse Charles de Prusse (Marie-Louise-Alexandrine) est sœur de la reine Auguste. Elle me faisait remarquer elle-même, « qu’elle avait du sang de tsars dans les veines. » Malgré cette parenté, il s’en fallait de beaucoup que Nicolas Ier pût compter au même degré sur les deux princesses de Saxe-Weimar. La princesse Auguste était, dès cette époque, hostile à la politique de l’empereur de Russie, qu’elle jugeait peu conforme aux besoins du temps. Il n’en était pas de même du roi Frédéric-Guillaume IV, dont la sœur occupait alors le trône de Catherine II.

Rien ne ressemblait moins à l’épouse de Pierre III que la compagne de l’empereur Nicolas. Elle n’en avait ni les goûts studieux, ni la profondeur d’esprit, ni les passions ardentes. On ne retrouvait pas non plus chez elle le mysticisme de son frère. Devenue orthodoxe en épousant le grand-duc Nicolas, elle ne semblait point regretter le culte austère de sa terre natale, et ne paraissait point s’être beaucoup éprise de notre rite. On aurait dit que les Slaves lui avaient inspiré un vif penchant pour la splendeur, qui contrastait avec la simplicité et l’amour de l’économie propres à la race germanique. Même dans un pays où l’on ne thésaurise guère, on remarquait qu’elle se montrait, dans les questions financières, aussi Russe que l’aristocratie elle-même. Mais elle avait conservé toute l’affabilité des Hohenzollern. Pour moi, je crois que l’impératrice Alexandra était non seulement une souveraine bienveillante, mais qu’elle ne manquait pas de cœur. N’oubliez pas que dans les temps de réaction, les femmes exagèrent volontiers les rigueurs qu’elles entendent préconiser. Depuis 1848, qui n’a entendu de fort aimables personnes faire d’odieuses apologies de la potence, en exprimant le vif désir d’y voir accrocher tous les libéraux de l’Europe ? Si la sœur de Frédéric-Guillaume III n’avait pas eu un véritable fond de bonté, elle n’eût pas manqué de pousser l’empereur dans la voie funeste qui menait infailliblement à tant de désastres. Or on ne put lui reprocher rien de pareil. Je sais que lorsque le vieux parti russe se montrait le plus irrité de mes idées, l’impératrice était fort loin d’encourager le fanatisme absolutiste de gens qui voulaient être « plus royalistes que le roi. » Elle leur rappelait, au contraire, qu’une « jeune femme de mon esprit et de mon caractère » avait quelque droit d’exprimer ses opinions.

Berlin n’était point alors une ville comme Vienne, où il ne restait guère d’attention que pour la cour. Sans parler des hommes éminents que possédait cette intelligente cité, plusieurs femmes de la noblesse ou de la bourgeoisie exerçaient à divers titres une influence plus ou moins grande sur l’opinion.

Rachel Varnhagen était morte depuis plusieurs années. Dans un charmant écrit de M. Édouard Schmidt-Weissenfels intitulé : Rachel et son Temps (Leipzig, 1857), vous trouverez des renseignements qui donnent la meilleure idée de la grâce et de l’originalité hardie de madame de Varnhagen[1]. Dans un ouvrage de son mari, Galerie de portraits empruntés à la société et à la correspondance de Rachel (Leipzig, 1836), vous verrez revivre les hôtes d’un salon où se rassemblait à cette époque l’élite intellectuelle de l’Europe ; où parurent Henriette Mendelsohn, la fille de l’illustre philosophe israélite, et Caroline de Humboldt, femme d’un homme d’État qui était aussi un écrivain renommé.

Rachel Levin, que Varnhagen avait rencontrée pour la première fois à Berlin, en 1803, n’avait pour elle ni l’éclat du rang ni le prestige de la beauté, mais elle était douée d’une intelligence tellement exceptionnelle, que, dans un pays où l’on s’éprend aisément des dons de l’esprit, elle savait charmer les hommes les plus éminents de l’Allemagne. Elle se servait de cette influence pour inspirer de patriotiques résolutions aux âmes engourdies, et, après l’avoir écoutée, le prince Louis-Ferdinand, s’arrachant à de vulgaires amours, alla mourir glorieusement à Iéna, aux premiers rangs de l’armée prussienne. Aussi Varnhagen a pu dire, sans être accusé d’enthousiasme, « qu’elle lui représentait le type idéal de la nature humaine dans l’épanouissement complet de ses facultés. » Assurément ce jugement soulèverait dans ces jours d’orthodoxie ombrageuse bien des protestations.

Rachel, centre de la société philosophique dans l’Allemagne du Nord, était fort loin d’être piétiste. Dans un temps où la philosophie rendait à l’Allemagne abattue la mâle énergie des vieux Germains, elle avait admiré Fichte et applaudi ses magnifiques Discours à la nation allemande. Le grand Gœthe, devenu suspect depuis 1848, était pour elle « le miroir que la nature avait créé pour se contempler elle-même. » Les plus bienveillants parmi les conservateurs de nos jours trouveraient cette manière de voir assez « aventureuse. » Mais Rachel, tout en entendant son spirituel et savant époux parler avec une admiration passionnée de l’auteur de Candide, tout en partageant probablement ses idées sur la nécessité, pour le progrès du monde, d’une union intellectuelle de la patrie de Voltaire et de la terre natale de Kant, Rachel conservait une bienveillance réelle pour des mystiques dont ni Voltaire, ni Kant n’eussent fait beaucoup de cas. Elle lisait avec le plus grand plaisir les écrits de Saint-Martin, « le philosophe inconnu » et les poésies de Jean Scheffler (Angelus Silesius). Son mari a publié un recueil des meilleurs passages du philosophe français et du poète de Silésie accompagnés de réflexions qui prouvent l’estime que Rachel leur accordait. (Angelus Silesius et Saint-Martin, 1834.)

Madame Varnhagen venait à peine de fermer les yeux (1833), que paraissait à Berlin la Correspondance de Gœthe avec un enfant (1835).

Rachel, quoiqu’elle fût loin, — son mari en convient, — d’être hostile aux idées de la « jeune Allemagne, » n’aurait pas pu être appelée, comme la comtesse d’Arnim, « la sybille et la pythonisse » de cette école. Sans prendre la responsabilité de ces qualifications médiocrement parlementaires, j’avouerai que les opinions de Bettina feraient un curieux contraste avec celles qui dominent aujourd’hui en Occident, et qu’elle manifestait avec beaucoup moins de réserve que ne l’avait fait madame Varnhagen d’Ense, son dédain pour les idées généralement acceptées.

Il est vrai que madame d’Arnim ne personnifiait pas fidèlement les Allemandes lettrées de cette époque, surtout les Allemandes du Nord. Fille du banquier italien Brentano, marié à Francfort sur le Mein, la jeune fille aux yeux ardents, aux joues brûlantes, aux cheveux noirs et crépus, qui dans une première entrevue, grimpe sur les genoux de Gœthe, et qui s’assoupit sur son cœur, rappelle la turbulence latine beaucoup mieux que le flegme germanique. Mais l’amour enthousiaste qu’elle éprouve pour la nature, amour qui s’exhale en effusions panthéistes, est un trait assez étranger à l’Italie. La lutte que produisait nécessairement dans son âme deux éléments aussi différents, est caractérisée par plus d’un passage de la Correspondance avec Gœthe. Son amie, la chanoinesse de Günderode, lui avait conseillé l’étude de la philosophie, dont le goût est inné chez les Allemands. La manière dont Bettina expose les résultats de cette étude, fait comprendre la fatigue qu’elle cause généralement aux Latins et le trouble qu’elle peut jeter dans leur ardente imagination. « Aussitôt que je fermais les yeux, j’avais d’immenses et lucides visions… dès que je les ouvrais, tout s’anéantissait… seulement je ne pouvais distinguer le monde appelé réel, — dans lequel les autres hommes se sentent vivre, — de ce monde de la fantaisie ; je ne savais quelle était la veille, ni quel était le rêve ! »

La vie d’Élisabeth ou Bettina est tout entière dans ses ouvrages ; mais il faut la dégager des ornements que son inépuisable fantaisie y ajoute constamment. La Günderode (Die Günderode, Berlin 1840) est un tableau idyllique d’un genre vraiment gracieux, où l’auteur a su peindre avec talent deux caractères de jeunes filles aussi opposés que le sud et le nord. Bettina est déjà livrée à de telles agitations, que son frère, Clément Brentano, catholique ardent, la croit « possédée du démon ; » elle est déjà tellement excentrique, qu’elle monte le soir sur le toit, afin de « jouer sur le flageolet une sérénade au soleil couchant. » La belle chanoinesse, Caroline de Günderode, est, au contraire, studieuse, rêveuse, timide et mélancolique. Elle « pense avec douleur ; » elle prend déjà pour devise cette maxime qui semble annoncer sa fin prochaine : « Beaucoup comprendre et mourir jeune. » Bettina a, dans la Correspondance avec Gœthe, raconté le suicide de son amie. La chanoinesse se tua à cause de Creuzer, l’auteur de la Symbolique, livre dont la lecture ne ferait nullement supposer que le docte philologue ait pu inspirer des passions si tragiques.

Deux jours après la mort de Caroline, Bettina entra brusquement chez « madame la conseillère, » mère de Gœthe, qui demeurait comme elle à Francfort. « Je viens de perdre mon amie, dit-elle, dans la personne de la chanoinesse de Günderode, il faut que vous la remplaciez. » — « Essayons ! » répondit avec flegme la conseillère. Bettina, préoccupée depuis un an de la pensée de Wolfgang, conçut dans ses longs entretiens avec la mère du poète, la bizarre passion dont la Correspondance de Gœthe avec un enfant, est l’expression idolâtrique. Cet « amour sans frein, » pour parler comme un de ses biographes allemands, lui inspira le vif désir d’aller à Weimar, où se passa la scène étrange que je vous ai racontée. L’enfant (das kind) avait au moins dix-sept ans, — et probablement vingt-deux, — et Gœthe, au moins cinquante-trois ans. Platonique ou non, la passion de « l’enfant » déplut à la femme de Gœthe, qui pourtant n’était pas jalouse, et le prudent auteur de Faust fut obligé d’interdire sa maison à la jeune Francfortoise, tout en continuant de lui écrire et de se prêter avec une majesté « olympienne » au culte dont il était l’objet.

En 1811, Bettina épousa le comte Achim d’Arnim. Son premier entretien avec le poète romantique rappelle quelque peu la célèbre entrevue avec Gœthe. Le comte, qui était jeune et beau, se promenait « sous les Tilleuls, » tel est le nom de la principale promenade de Berlin. Bettina s’approche de lui, et lui prenant résolûment la main : « Si vous voulez, dit-elle, je vous épouse. » Une pareille façon de choisir un mari, est plus latine que germanique, les Allemands portant dans cette grave affaire leur circonspection habituelle. Cependant, cette union, qui fut très féconde, ne fut pas malheureuse. Mais, dit quelque part Clément Brentano, « Arnim fut jusqu’à la fin tourmenté de l’histoire avec Gœthe. »

Après la mort du comte (1831), Bettina qui vivait tantôt à Berlin, tantôt à Wieperdorf, près Dahme, terre qui venait de son mari, commença à publier ses écrits. La Correspondance et la Günderode parurent à Berlin, en 1835 et en 1840. La Correspondance passionna les femmes et les étudiants, mais elle fut aussi sévèrement critiquée, soit au point de vue de l’exactitude, soit au point de vue de l’art. Il est bien prouvé aujourd’hui que Bettina traite les faits assez cavalièrement. Quant à son talent, s’il n’est pas contestable, il a été exagéré par ses admirateurs. La Correspondance contient des improvisations vraiment poétiques, mais monotones. Les hymnes à la nature appartiennent sans doute aux plus belles conceptions de l’école romantique, mais on trouve dans les sentiments, une extravagance, et dans les théories, un défaut de mesure qui choquent tous les esprits délicats. Sans aimer plus que Bettina le despotisme et les Philistins, — le Philistin est le Joseph Prudhomme de l’Allemagne, — on peut préférer à de vagues considérations sur la liberté illimitée et sur l’amour, des vues claires, pratiques et sensées, dont nos contemporains ont surtout besoin.

Dans Ce livre appartient au roi (1843), on remarque la même absence de logique et d’esprit positif. Si Bettina avait eu la moindre idée du caractère de Frédéric-Guillaume IV, elle n’eût pas essayé un seul instant de lui proposer de jouer le rôle de « premier démocrate de l’Allemagne. » Napoléon, pouvait, avec une souplesse particulière à sa terre natale, se donner comme le défenseur de l’égalité, et tout en abaissant les grands et le peuple sous l’inflexible niveau du despotisme, prétendre être plus libéral que les hommes de 1789. Une attitude aussi équivoque aurait souverainement répugné au caractère du feu roi de Prusse. D’un autre côté, est-il sage d’avoir recours à un dictateur, quand on prétend fonder à la fois le règne de la liberté et de l’égalité ? Le dictateur s’arrangera bien de l’égalité, mais il ne manquera pas de voir dans la liberté, bien des « prétentions aristocratiques. » En somme, l’ouvrage de Bettina se ressent de la tournure habituelle des idées de l’auteur et de l’inexpérience politique de cette époque. Tout en parlant avec le même dédain de la Bible et de l’Église romaine, — elle était catholique, — elle semble croire qu’un grand avenir est réservé au saint-simonisme et au fouriérisme, sans s’apercevoir — G. Sand n’a pas échappé aux mêmes illusions — qu’un système religieux ne saurait être supplanté par des conceptions philosophiques qui ne lui sont pas supérieures.

Pamphilus et Ambrosie (1847) est un livre du même genre. La Couronne de Clément Brentano, dernier ouvrage de l’auteur, est consacrée à un frère dont l’exaltation dépassait encore la sienne, et qui avait fini par consacrer toute son intelligence aux plus folles rêveries de l’illuminisme catholique. Ce mystique extravagant, ce secrétaire visionnaire de la sœur Emmerich, avait parfois d’heureuses inspirations, ce qui est loin d’être rare chez des hallucinés. Il disait spirituellement de sa sœur : « C’est un bouquet dénoué, les fleurs y sont, il y en a même de fort rares dans le nombre, mais, pour assembler tout cela, aucun lien ! »

La comtesse d’Arnim est morte en 1859, à l’âge de soixante-treize ans. Sa fille Gisèle, qui a épousé M. Hermann Grimm, et qui a publié deux volumes de drames, a hérité des dons poétiques de sa mère.

Une Prussienne de la province de Saxe, madame Louise Aston, réalisait mieux que Bettina le type de la « femme libre » tel que le rêvaient alors les socialistes français d’une certaine école. Née en 1820, dans les environs de Halberstadt, elle épousa fort jeune un riche négociant anglais, M. Aston. Les idées « d’émancipation » qu’elle avait conçues dès sa jeunesse n’étaient guère praticables en Angleterre où les habitudes s’accordent complétement avec les lois. Il en résulta des complications domestiques, qui aboutirent à une séparation de corps. Madame Aston vint, en 1846, à Berlin, qu’elle nomme « la ville de l’intelligence et de la pensée, » où, dit-elle, « le goût de la science est rangé parmi les élégances d’une femme du monde. » Cette cité lui semblait « tout à fait appropriée à l’exécution de ses plans, à l’accomplissement de sa vocation littéraire. » Si elle se fût bornée à « cette vocation littéraire, » aucun Berlinois n’eût assurément réclamé, mais elle se mit à parcourir les rues, habillée en homme et le cigare à la bouche. Les Français se rappellent encore l’impression que produisit un célèbre écrivain de notre sexe lorsqu’il parut chez eux dans un pareil costume. En pays germanique, de telles excentricités sont encore plus graves qu’en pays gaulois ; car la police allemande ne se croit pas seulement chargée de protéger le gouvernement et la propriété, elle s’imagine qu’il est de son devoir de faire observer aux citoyens la morale luthérienne, calviniste ou catholique… selon les lieux. La police prussienne, fidèle à « ces sages principes, » fit arrêter madame Aston. Elle comparut d’abord devant un employé, puis elle fut admise, vu l’importance du cas, à expliquer sa conduite devant le ministre, M. de Bodelschwing, qui lui dit :

— Pourquoi donc affichez-vous de ne pas croire en Dieu ?

— Excellence, parce que je ne suis pas hypocrite.

Elle ajoute dans son apologie (Meine Emancipation) qu’elle ne croit pas avoir offensé l’État soit en fumant, soit en invitant, au bal, des cavaliers. « Il n’y a pas, dit-elle, de salon de ministre prussien où ne soient tolérées de semblables invitations, toutes les fois qu’on y danse un cotillon germanique et chrétien. »

Comme après tout ni Luther, ni Mélanchthon n’ont point prévu le cas, — fort peu probable au XVIe siècle, — où un membre de notre sexe aurait assez peu de coquetterie pour prendre les vêtements de l’autre, l’affaire n’eut pas de suites bien sérieuses. On se contenta d’engager madame Aston à quitter Berlin. Cependant elle a cru devoir expliquer au public les motifs qui l’avaient engagée à entrer dans une voie si peu conforme aux tendances de sa race. Tel est le but qu’elle se proposa d’atteindre en écrivant Mon Émancipation, mon renvoi et ma justification (Meine Emancipation, Verweissung, und Rechtfertigung, Bruxelles, 1846). La même année, elle publia, à Berlin, des poésies intitulées : Roses sauvages.

Mon Émancipation commence par une préface qui contient une profession de foi capable de donner une idée des doctrines de l’auteur :

« Notre plus haut droit, à nous femmes, notre plus haute consécration, c’est le droit de la libre personnalité, le droit de développer tout notre être sans être empêchées, ni gênées par aucune force étrangère, le droit d’obéir librement aux puissances intérieures qui font l’harmonie de l’âme, lors même que cette harmonie peut paraître une dissonnance en face des croyances qui règnent dans ce monde. »

Le ton de cette déclaration, le surnom « d’Aspasie » que se décerne l’auteur à la fin de la préface, suffiraient déjà pour nous montrer dans madame Aston une admiratrice des opinions professées alors par madame G. Sand. Le début du récit ne nous laisse d’ailleurs aucun doute : « J’ai profondément senti, dit-elle, ce que la voix prophétique de George Sand annonçait aux générations futures : la douleur du temps, le gémissement de la victime torturée jusqu’à mourir dans des liens contre nature. »

Il resterait à examiner si le mariage tel qu’il existe en Prusse peut être appelé une « union contre nature ; » s’il « foule aux pieds et outrage la personnalité dans son sanctuaire ; » si un membre de l’Église réformée agit prudemment en demandant des « formes plus libres, » surtout quand il appelle de ses vœux « le bel avenir » dont « George Sand est la prophétesse. » On en pourra juger quand je parlerai de la condition civile des femmes en Prusse. Mais la justice oblige de remarquer dès à présent que le mariage tel qu’il existait alors en Angleterre, étant de fait indissoluble, et la législation se montrant, comme elle se montre encore, assez malveillante pour l’épouse, madame Aston, mariée à un Anglais, pouvait avoir en vue plutôt la condition des Anglaises que celle des Prussiennes.

L’année 1848 fournit à madame Aston une occasion de prendre sa revanche contre la police prussienne. Cette police, alors aussi décontenancée qu’elle avait paru auparavant sûre de son droit, ne put l’empêcher de se lier avec les représentants du parti du mouvement. Voulant joindre l’action aux théories, elle partit pour le Schleswig-Holstein, où deux branches de la race germanique, les Scandinaves et les Allemands, se faisaient déjà une guerre acharnée. Aux yeux des derniers, tous les torts étant du côté des Danois, les sympathies de madame Aston étaient naturellement pour les adversaires du Danemark. Elle soigna les malades et les blessés dans les hôpitaux du Schleswig-Holstein avec un dévoûment qui a été généralement reconnu par ses compatriotes. Moins heureuse que madame Aston, la princesse Belgiojoso a vu un Italien, le chef spirituel de cent cinquante millions de chrétiens, exciter, contre une femme qui avait exposé sa fortune et son repos pour l’Italie, l’innombrable clergé qui, dans les deux mondes, relève de son autorité, et elle a entendu du haut des chaires les anathèmes tomber de tous côtés sur sa tête et la poursuivre dans l’exil.

Cette phase agitée de madame Aston est l’époque de sa plus grande activité littéraire. Sans parler de romans tirés de sa propre existence (Scènes de la vie d’une femme, Hambourg, 1847 ; Lydia, Magdebourg, 1848) elle a fait paraître Révolution et contre-révolution (Manheim, 1849), dirigé contre le prince Félix Lichnowsky, tué dans une émeute. Depuis qu’elle a épousé le docteur Meier, de Brême, elle semble avoir renoncé à la littérature et à la réalisation de ses anciennes théories, théories qui ont plus d’une analogie avec les opinions de madame Mundt (Louise Mühlbach), femme d’un écrivain prussien. Mais je me propose de vous entretenir plus tard des écrits de L. Mühlbach.

Lorsque madame Aston donnait tant d’embarras à la police prussienne, mademoiselle Thérèse de Jacob, née aussi dans la province de Saxe, avait depuis longtemps quitté la Prusse pour suivre aux États Unis son mari, M. Robinson. Née en 1797 à Halle, cette femme distinguée a beaucoup plus fait pour la véritable « émancipation » de notre sexe que les auteurs de tant de beaux, mais inutiles discours sur « le servage » des femmes. En effet, l’auteur des Idiomes indiens et de l’Aperçu historique sur les idiomes slaves a prouvé que la femme, enfant malade et douze fois impure[2], pouvait, sur le terrain de la philologie et de l’érudition, rivaliser, — même en Allemagne, — avec les plus habiles, et devenir un digne correspondant des Grimm, des Humboldt et des Ritter.

Quant à nous, Orientaux, nous devons savoir particulièrement gré à Talvi — tel est le pseudonyme choisi par mademoiselle de Jacob — d’avoir appelé l’attention de l’Occident sur un des plus beaux monuments littéraires de notre péninsule. Pendant son séjour en Russie, la jeune fille avait étudié les idiomes slaves avec le soin qu’elle devait porter plus tard dans l’étude des langues aborigènes de l’Amérique. Lorsqu’elle revint en Allemagne, elle était mieux que personne en état de faire connaître aux Occidentaux le magnifique recueil de Vouk-Stéphanovitch Karajich, Chants serbes (Serbiesche lieder), qui excitèrent une si légitime admiration.

La province de Saxe, patrie de mesdames Aston et Robinson, est formée en grande partie de territoires enlevés au royaume de ce nom par le congrès de Vienne. Ce congrès rattacha aussi à la Prusse le riche pays appelé maintenant Prusse rhénane. La province rhénane a donné le jour à madame Sontag, dont je vous ai déjà parlé et à madame Kinkel.

Née vers 1810, dans la jolie ville de Bonn, Jeanne Mockel devait voir son existence livrée aux agitations qui sont inséparables des temps de transition. Mariée fort jeune, elle se sépara de son mari presque immédiatement après la noce. Quelques années plus tard, elle fit connaissance avec M. Jean Kinkel, poète et homme politique, qui alors enseignait, comme privat docent, la théologie évangélique, à Bonn. Comme elle était catholique, elle ne put obtenir l’autorisation d’épouser M. Kinkel qu’en embrassant le protestantisme. Les tracasseries auxquelles M. Kinkel fut en butte, à l’occasion de ce divorce, dans une province où le catholicisme exerce une grande influence, le déterminèrent à renoncer à la théologie. On sait que certains protestants — l’ex-reine de Grèce est de ce nombre — ont adopté les idées des catholiques sur l’indissolubilité du mariage. En 1848, M. Kinkel se jeta avec ardeur dans le mouvement révolutionnaire, et devint un des chefs du parti socialiste des bords du Rhin. Pris par les Prussiens dans le grand-duché de Bade, en 1849, il fut, en 1850, condamné à une prison perpétuelle dans la fameuse forteresse de Spandau. Sa femme, qui l’aimait éperdûment, ne l’abandonna pas dans une situation qui semblait d’autant plus désespérée, que toute évasion d’une pareille prison était jugée absolument impossible. Mais madame Kinkel, devenue audacieuse par dévoûment, ne perdit pas l’espoir un seul instant. Plusieurs plans de fuite combinés par elle ayant échoué, elle finit par réussir grâce à l’intrépidité de l’étudiant Charles Schurz, élève de M. Kinkel, qui, condamné lui-même à mort, risqua sa tête pour délivrer son ancien maître. Madame Kinkel suivit son mari à Londres, où il continua la publication des ouvrages qui lui ont assuré une place importante dans la littérature allemande. Sa femme, compositeur distingué, s’est fait elle-même un nom comme verfasserin (féminin d’auteur) par des œuvres d’imagination que ses compatriotes nomment de « véritables petites perles. » Ses Contes qu’elle écrivit avec la collaboration de son mari, sont beaucoup plus connus que ses Huit Lettres sur l’enseignement du piano, ouvrage d’une valeur toute pratique. Madame Kinkel est morte subitement à Londres, en 1858, sans avoir revu sa terre natale.

La Silésie n’est pas comme la province de Saxe et la province rhénane une récente annexion. Frédéric le Grand enleva cette province à l’Autriche, sauf les cercles de Troppau et de Teschen, qui sont restés aux empereurs apostoliques. Les femmes de lettres silésiennes n’ont point, comme madame Aston ou madame Kinkel, pris part aux agitations politiques et religieuses de notre époque, et elles semblent former, par le caractère et par les tendances, une transition entre la Prusse, tourmentée par les pensées les plus orageuses de ce siècle, et l’Autriche où dominent des opinions beaucoup plus paisibles.

Il est difficile de trouver un écrivain plus étranger que madame Henriette Hanke aux préoccupations de quelques femmes de notre temps. Il est vrai qu’elle n’est plus jeune, et qu’elle était dans ce monde avant la révolution française (1785). Ayant épousé un pasteur veuf, la lecture des écrits de la belle-sœur de son mari, Charlotte Haselich, lui donna l’idée d’écrire des romans. Le succès des Filles adoptives (1821) fut pour elle un encouragement si puissant, que ses Œuvres complètes (Hanovre, 1841—1850) ne forment pas aujourd’hui moins de 108 volumes. Sans m’attacher à signaler les inconvénients de cette production excessive, je me contenterai de faire remarquer que les idées de l’auteur ne dépassent guère l’horizon borné d’une bonne ménagère de la bourgeoisie silésienne. Mais comme le style de ses ouvrages est élégant et facile, la moralité irréprochable, les mères qui croient que la lecture des romans peut avoir quelque utilité pour leurs filles, leur permettent volontiers les Perles, la Belle-mère, les Tableaux du cœur et du monde, la Dernière Volonté, la Sœur, Une Dame propriétaire en Silésie, qui sont les meilleurs romans de madame Hanke.

La baronne Ida de Reinsberg, qui visitait la Suisse et l’Italie pendant que j’étais en Prusse, appartient à une sphère littéraire fort supérieure à celle de l’auteur des Filles adoptives, Ida de Düringsfeld, dont le père, officier supérieur au service prussien, était originaire du duché d’Oldenbourg, est née dans le commencement du siècle (1815). Madame de Reinsberg a fait pour les Slaves de l’Ouest ce que madame Robinson a fait pour les Slaves du Sud. Les Roses de Bohême (Bœhmische Rosen, Breslau, 1851) contiennent une bonne traduction allemande des chants et des légendes les plus populaires de ce pays des Tchèques qui est justement fier des grands noms de Huss et de Podiebrad, et qui, de nos jours, se glorifie d’avoir produit une véritable pléïade d’écrivains, les Palatzki, les Schafarik, les Tchelakovski, les Hanka, les Pressl, les Jungmann. Mais comme madame Robinson, l’auteur des Femmes de Byron ne s’est pas borné aux études philologiques. Ses poésies, ses romans, consacrés généralement à la peinture de la vie aristocratique, ses récits de voyages, ses travaux sur l’histoire littéraire, ont permis de le comparer aux Trollope, aux Morgan, aux Gore, en un mot aux femmes de lettres les plus connues de la Grande Bretagne.

Un critique allemand, après avoir loué l’activité vraiment exceptionnelle de la baronne, la félicite d’avoir échappé à la « direction émancipatrice » de la littérature féminine allemande. En effet, il est difficile de mettre madame de Reinsberg sur la même ligne que Bettina quand on lit ce passage de Niko-Veliki :

« Les femmes de la noblesse hongroise ont su rester de vraies grandes dames ; elles ont su conserver dans toute sa pureté d’ensemble grandiose et de détails élégants, ce beau type de femme, qui est presque effacé ailleurs.

« Comment ne le serait-il pas ? En visant à l’émancipation, les femmes ont renoncé à la supériorité que la société moderne leur avait octroyée. La femme doit être au dessous ou au dessus de l’homme, ou esclave ou souveraine[3]. Les nobles hongroises ont compris cela ; elles n’ont pas aspiré à devenir les égales des hommes, elles sont restées leurs reines. (CHAP. VIII.) »

Au lieu de « société moderne, » on devrait dire avec M. Proudhon « le moyen âge, » qu’il nomme « l’âge de la femme. » Mais quand même on admettrait que le passé a eu vraiment pour notre sexe de si grands avantages, il faut avouer que l’ère féodale est bien finie. Tâchons donc de nous arranger de la vraie « société moderne » qui sera fondée non sur le privilége, mais sur la justice et sur l’égalité, sans laisser la femme « esclave » et sans prétendre la transformer en « souveraine, » elle saura lui donner le rang que l’équité et la raison lui assignent.

Récemment, madame de Reinsberg a publié un roman-pamphlet, les Gens de lettres, dans lequel les écrivains allemands des deux sexes sont tournés en ridicule. Les Gens de lettres font songer aux Jeudis de madame Cherbonneau, par le comte de Pontmartin. Berlin n’est pas plus ménagé que Dresde dans le nouveau livre de l’auteur de Thécla et des Esquisses du grand monde. Je vous ai dit à propos de Elle et Lui ce que je pense de ce genre de romans. Sans avoir beaucoup de goût pour les monopoles, je conseille à notre sexe de laisser le pamphlet au sexe masculin.

La province de Prusse, plus grande encore que la Silésie, représente mieux que celle-ci les vraies tendances de l’esprit prussien. Aussi allons-nous retrouver dans le pays natal de Kant et de madame Lewald les idées qui se disputent aujourd’hui les intelligences.

Madame Fanny Lewald-Stahr est née, en 1811, à Kœnigsberg, dans cette cité où j’ai, en 1855, trouvé toujours vivant le souvenir du plus grand penseur des temps modernes. Quoique compatriote de l’auteur de la Critique de la raison pure, madame Lewald-Stahr n’appartient point comme lui à la famille germanique, mais à cette race sémitique dont l’inépuisable génie, après avoir produit les fondateurs de trois grandes religions, Moïse, le Christ et Mahomet, a donné à l’Allemagne contemporaine les Henri Heine et les Meyerbeer. Mais le père de la jeune Fanny, riche négociant, qui s’appelait Marcus avant d’avoir abjuré le judaïsme, croyant que la synagogue avait accompli sa mission, après avoir donné à sa fille une éducation brillante, l’encouragea à suivre son exemple et à entrer dans l’Église protestante. Elle se fit baptiser lorsqu’elle eut perdu un pasteur luthérien auquel on avait promis sa main. Cette perte lui laissa la faculté de continuer ses études et d’entreprendre des voyages dont l’utilité est si grande pour le développement de toute intelligence bien douée. Les Anglais l’ont admirablement compris puisqu’ils considèrent un séjour sur le continent comme aussi essentiel à tout homme qui se prépare à remplir ses devoirs de citoyen que les études classiques. Si les femmes, dont le rôle politique est aujourd’hui presque nul, n’en tirent pas le même genre de profit, du moins les voyages contribuent à élargir leur horizon, à rendre moins puissants les préjugés de race et d’éducation, et à les empêcher de considérer comme des monstres tout être humain qui ne dîne pas à la même heure que leurs compatriotes, qui n’a pas les mêmes distractions, qui fait le signe de la croix d’une manière particulière ou même qui pense qu’on peut être un fort bon chrétien sans croire à son efficacité. Des ouvrages tels que Angleterre et Écosse et Tableaux d’Italie prouvent avec quel fruit voyageait mademoiselle Lewald, qui n’avait pas encore épousé M. Stahr. Une autorité compétente, les Frauen der Zeit, affirme que « ces esquisses dépassent notablement ce que les plumes viriles ont produit en ce genre. » Assurément on n’en pourrait dire autant ni des Lettres de voyage, ni des Souvenirs de France de la comtesse de Hahn-Hahn. S’agit-il de romans ? Le parallèle ne tourne pas non plus à l’avantage de l’auteur de Lewin.

Depuis 1842, madame Lewald-Stahr a cultivé constamment ce genre de littérature. Ses débuts, Clémentine, Jenny, Une question de vie, trahissent quelque inexpérience dans la composition. Mais, grâce à l’heureuse nature de l’écrivain, on n’y trouve point ces hors-d’œuvre et ces rêveries sentimentales dont les femmes de lettres avaient alors le goût en Allemagne. La saine direction de son esprit était, avec raison, opposée par la critique germanique aux peintures maniérées de la vie aristocratique qui charmaient la comtesse Hahn. Ces comparaisons étaient déjà de nature à décourager la comtesse, quand le succès de Diogena, écrit dirigé contre elle et attribué à madame Lewald-Stahr, sembla un moment la dégoûter de la vie littéraire.

On était à la veille de révolutions qui ne devaient pas produire sur l’âme énergique de madame Lewald-Stahr le même effet que sur la sensibilité mobile de la comtesse Ida. Les Souvenirs de 1848 (Brunswick, 1850), attestent que ses convictions profondément libérales ne furent nullement ébranlées par des troubles dont les princes allemands étaient plus responsables que leurs peuples. Comment, en effet, avaient-ils récompensé le dévoûment de leurs sujets dans les rudes épreuves de 1813 ? Après leur avoir fait les plus magnifiques promesses pour les précipiter sur l’oppresseur de l’Allemagne, n’avaient-ils pas oublié, après Waterloo, les serments les plus saints ? Madame Lewald-Stahr avait un trop vif sentiment de la justice pour reprocher aux Allemands les conséquences d’un ressentiment trop légitime, et pour trouver dans des agitations passagères un prétexte pour abjurer aux pieds du despotisme et du jésuitisme les opinions qu’elle avait jusqu’alors défendues. « J’aime mieux, aurait-elle dit sans doute, une liberté agitée qu’un esclavage tranquille ! »

La révolution de 1848 n’avait pas encore achevé sa carrière que madame Lewald-Stahr publiait de nouveaux romans. Le Prince Louis-Ferdinand (1849) est une heureuse conception médiocrement réalisée. Il n’en est pas de même des Promenades (1853) qui firent sensation. Les Wandlungen sont un tableau complet de la vie germanique, surtout du développement politique, religieux et social de la Prusse dans les trente années antérieures à la publication du livre. On remarque à la fois dans ce livre la nouveauté des idées, la force et la grâce de l’expression. Il serait aussi injuste de passer sous silence des écrits tels que Récits de la dune et de la montagne (1851). Mais comme le romancier de la Mare au diable, l’auteur de la Vie allemande ne peint pas avec autant de succès le monde aristocratique que les classes agricoles. Notre époque attend encore un Charles de Bernard féminin.

Si vous voulez suppléer aux lacunes de cette imparfaite esquisse, vous pouvez recourir à l’autobiographie dont madame Lewald a commencé la publication en 1860. Vous trouverez dans ce livre un tout autre intérêt que dans les prétendues confessions de la comtesse Hahn. La franchise et l’émotion sincère s’y unissent à des qualités vraiment littéraires, la clarté, la simplicité, l’harmonie, qualités qui assurent à l’auteur d’Adèle, de la Femme de Chambre et de Hela un rang à part parmi les femmes de lettres de son pays.

Ce coup d’œil jeté sur la Prusse contemporaine vous montre qu’on a vu s’y produire un mouvement analogue à l’agitation que les Français ont nommée « émancipation des femmes. » Ce mouvement ne semble pas avoir eu la spontanéité qu’il est impossible de lui contester en France. Il semble plutôt dû à l’influence de la littérature française qu’à une manifestation naturelle du génie germanique. Madame Aston elle-même, qui a joué un rôle assez important dans l’école de « l’émancipation, » n’a pas tardé à renoncer à son existence exceptionnelle. Les Allemandes n’ont ni les traditions du droit romain, ni la personnalité peu maniable des Latines, ni la vivacité impétueuse des femmes du Midi. Elles devaient donc généralement accueillir avec assez d’indifférence des tentatives qui ne se produisaient pas sous une forme assez pratique. Faut-il en conclure qu’elles recevraient avec la même insouciance les réformes que leur condition comporte ? Je suis loin de le penser. Il n’est pas de femmes en Europe qui parussent plus indifférentes à leur situation que les Savoyardes. Et pourtant quand il a été question de choisir une patrie, elles se sont montrées fort peu pressées de tomber sous la tutelle perpétuelle à laquelle elles voyaient les Vaudoises soumises, et enchantées d’échapper au code de Charles-Albert, moins favorable à notre sexe que le code Napoléon, elles se sont toutes décidées, filles et femmes, jeunes et vieilles, à travailler pour l’annexion à la France. Les politiques à courte vue, qui s’imaginaient qu’on devait uniquement songer à satisfaire les diverses catégories du sexe masculin, ont été à la fois stupéfiés et révoltés d’une pareille manifestation. D’autres surprises pourraient bien leur être réservées, s’ils continuent à professer la vieille maxime : « ce n’est rien, c’est une femme qui se noie ! »

Après vous avoir parlé des Prussiennes les plus distinguées, je voudrais bien vous donner une idée de la condition des femmes de ce pays.

Les Prussiennes sont en grande majorité de race germanique. Cependant il y a dans le royaume environ deux millions de Slaves, appartenant en très grande partie au rameau polonais des Slaves de l’Ouest. Dans la partie orientale de la Poméranie, les Slovines, Cachoubes ou Polonais qui sont protestants, seront complétement germanisés avant la fin du siècle. Dans la Prusse occidentale, la population est presque entièrement cachoube ou polonaise. Les Slaves de cette partie de la province de Prusse sont catholiques, et la germanisation est moins avancée parmi eux que chez les Slovines de la Poméranie. Les Mazures protestants, qui forment une fraction considérable de la population de la Prusse orientale, autre division de la province de Prusse, ne tarderont pas à être germanisés. Le grand-duché de Posen, presque entièrement polonais lorsqu’il fut annexé à la Prusse, est à présent à moitié germanique. Ce court exposé montre que les mœurs de l’Allemagne, déjà dominantes, ne tarderont pas à être celles de tout le royaume.

Le catholicisme résiste mieux que l’élément slave à l’influence de la majorité, et la pleine liberté accordée à tous les cultes rend sa situation très facile. En général, le protestantisme domine à l’Est et le catholicisme à l’Ouest. En 1855, il y avait en Prusse six millions et demi de catholiques, dix millions et demi de protestants et plus de deux cent mille israélites. Mais grâce au zèle admirable de l’État, le clergé romain n’a pu maintenir les Prussiennes catholiques dans l’ignorance, qui est la honte de quelques parties de l’Europe. La Prusse est le pays de notre continent où il est le plus largement pourvu aux besoins de l’instruction primaire. Les finances sont en bon ordre, parfaitement administrées, et la seconde chambre — quand M. de Bismark et le parti féodal le lui permettent — en surveille la gestion avec une admirable sollicitude. Le gouvernement n’épargne ni soins ni dépenses pour favoriser l’activité des paysans. Aussi l’agriculture et l’éducation du bétail ont-elles fait d’immenses progrès, quoique la maigreur du sol soit très grande dans beaucoup d’endroits du Brandebourg, de la Poméranie, des provinces de Prusse et de Posen. L’exploitation des mines n’a point cessé de se développer, et le mouvement commercial est des plus importants. Il reste à souhaiter à ce florissant État un souverain qui comprenne les nécessités de la société moderne et qui fasse enfin de la constitution prussienne « une vérité. »

Il me reste à vous dire maintenant quelques mots de la condition civile des Prussiennes.

L’Allemagne n’a pas de code civil qui soit reconnu par tous les États de la Confédération. Depuis la fin du dernier siècle, à des législations particulières sans nombre qui existaient autrefois à côté du droit romain et du droit germanique commun, ont succédé, dans la plupart des États allemands, des codes civils qui généralement excluent le droit romain et le droit germanique commun. Tels sont le code Napoléon, le code prussien (Das allgemeine Landrecht für die preussische Staten) et le code autrichien. Le code Napoléon est resté en vigueur dans les provinces allemandes de la rive gauche du Rhin, et dans le grand duché de Bade. Le code prussien a force de loi dans toute la monarchie, sauf la province rhénane, l’ancien duché de Berg qui ont le code Napoléon, et quelques contrées de la Prusse, la partie du gouvernement de Coblentz qui est à l’est du Rhin, la Nouvelle Poméranie avec l’île de Rügen et les principautés de Hohenzollern, où le droit germanique commun (Das gemeine Recht, l’ancien droit allemand,) a conservé son autorité. Mais là même où est accepté le code prussien, il ne l’est pas toujours d’une manière absolue, puisque quelquefois il laisse subsister des droits particuliers ou statuts, et que dans certaines provinces ou territoires, il n’exige pas l’exécution des titres de la IIe partie sur le mariage, le pouvoir paternel et les successions ab intestat.

De cette situation, il résulte des conséquences qui sembleront bizarres aux personnes habituées à l’unité latine. Ainsi, quand même le contrat aurait exclu le régime de la communauté, les époux s’y trouvent soumis par le seul fait qu’ils prennent leur domicile, après la célébration de leur mariage, dans une partie du royaume où cette communauté est établie par les lois provinciales.

Sans entrer dans la discussion des principes adoptés par le code prussien en matière d’héritage, il suffit de dire que lorsqu’on a séparé de la succession du père tout ce qui n’en fait pas partie (par exemple les fidéi-commis, les biens de l’épouse, etc.), les filles ont le même droit que les garçons à l’héritage paternel. Le code prussien n’établit donc pas de distinction essentielle entre les garçons et les filles comme le fait la loi russe, beaucoup plus favorable aux femmes qu’aux filles auxquelles elle n’accorde, quand elles ont un ou plusieurs frères, que le huitième des biens meubles et le quatorzième des biens immeubles. Mais dans un intérêt aristocratique, la législation prussienne, comme la législation anglaise, revient aux théories de la loi russe. En effet, il n’est pas besoin de démontrer que les droits des filles sont complétement méconnus toutes les fois qu’il est question de fidéi-commis, institués pour immobiliser la fortune dans certaines familles, ou de ces fiefs dont la nature diffère, en Prusse, d’une province à une autre.

Les tendances féodales ne nuisent pas moins à l’établissement du mariage civil qu’au triomphe du principe d’égalité en matière d’héritage.

Quand une fille se marie, son mariage doit être annoncé par le ministre du culte auquel elle appartient. Mais dans un pays où la majorité est protestante, et où les lois sont empreintes de l’esprit réformé, il n’était pas difficile de prévoir des conflits, dans la partie catholique de la Prusse, avec l’Église romaine dont les lois sur les mariages mixtes répugnent à tous les principes modernes. En outre, le développement du piétisme, qui comme le méthodisme a fait tant d’emprunts au catholicisme, ne devait pas tarder à troubler l’accord entre la législation et le clergé protestant. De fait, cet accord n’a duré que jusqu’en 1831. C’est alors que se produisit, en Poméranie, le premier cas de conflit, un pasteur ayant refusé de célébrer le mariage de deux protestants dont le divorce avait été prononcé légalement. Depuis 1845, les refus de célébration se sont fort multipliés, et en 1858 ils s’élevaient au chiffre énorme de 1906. Pour remédier à ces prétentions renouvelées non des Grecs, mais des Romains, la loi du 30 mars 1847 a admis la possibilité de se marier au moyen d’un acte civil ; mais à condition qu’on sortirait de l’Église nationale. Le mal continuant de croître, le gouvernement présenta, en 1856, un projet de loi sur le divorce que l’opposition du clergé catholique fit échouer. En 1859, un nouveau projet, admettant dans certains cas le mariage civil facultatif et restreignant la faculté de divorcer, n’a pu obtenir la sanction de la Chambre des seigneurs, où domine le parti féodal et piétiste. Cette Chambre voulait bien rendre le divorce plus difficile, en supprimant comme cause de divorce, le consentement mutuel, l’incompatibilité d’humeur, les infirmités survenues depuis le mariage, etc. ; mais les seigneurs n’entendaient nullement accepter le principe du mariage civil, exécrable invention de 1789 !

Là ne s’arrêtent pas en Prusse les prétentions d’un esprit rétrograde qui, au lieu de s’inspirer des exemples de l’aristocratie anglaise, se met obstinément en contradiction avec les légitimes aspirations du XIXe siècle. Les obstacles que la législation met au mariage d’un gentilhomme avec une fille appartenant à l’ordre des paysans ou à la petite bourgeoisie, obligent encore de recourir au mariage morganatique.

Avant de vous expliquer les droits des femmes mariées, il est essentiel de vous faire remarquer qu’une femme n’est pas par le fait du mariage affranchie de la tutelle, et que j’aurai uniquement en vue les personnes dont l’émancipation légale est accomplie.

Les biens de la femme sont ou « réservés » ou « d’apport, » distinction qui rappelle les biens paraphernaux et les biens dotaux du droit romain.

Les biens réservés sont, en Saxe comme en Prusse, ceux dont elle a l’administration, l’usufruit et la libre disposition.

Sont classés dans cette catégorie tous les objets qui, par leur nature, sont destinés aux femmes, ainsi que le cadeau de noces (morgengabe, don du matin) que le mari a promis lors de la conclusion du mariage.

Une convention conclue soit avant, soit après le mariage, a la vertu de faire classer dans les biens réservés tout bien dont l’épouse entend se réserver l’administration et la jouissance. Cette convention peut comprendre le contrat de mariage, les stipulations concernant la succession des conjoints, etc. Comme on a le droit de l’ajourner après le mariage, l’épouse est ainsi autorisée à conclure elle-même les arrangements qui lui semblent les plus conformes à ses intérêts. La loi exige seulement qu’elle soit assistée devant le tribunal d’une personne choisie par elle ou par le juge, ou qu’elle soit devant le notaire accompagnée de deux témoins.

Tout ce qui de sa nature ou par convention ne fait pas partie des biens réservés constitue « l’apport » de la femme. Le mari en a l’administration et l’usufruit, mais il est obligé de l’administrer en bon père de famille. En conséquence, il ne peut ni engager ni vendre les immeubles sans le consentement formel de sa femme. Il ne peut non plus ni encaisser, ni engager, ni aliéner de quelque manière que ce soit, les capitaux qui font partie de l’apport, ni ceux dont l’épouse a hérité depuis son mariage, ni ceux qui lui ont été donnés, sans avoir obtenu son autorisation. Qu’il s’agisse d’immeubles ou de capitaux, cette autorisation ne peut être donnée que dans certains cas et encore doit-elle l’être de l’avis d’un curateur que la loi constitue à l’épouse pour ce cas spécial. On a craint que l’influence du mari ne décidât la femme à sacrifier étourdiment ses intérêts, et ce qui serait plus grave encore, l’avenir de ses enfants. Si la femme refusait son consentement pour des raisons frivoles, le mari pourrait en appeler au tribunal.

Les joyaux, les objets d’or et d’argent que la femme reçoit de son mari ne peuvent être assimilés ni aux biens réservés, ni à l’apport. Si la séparation de biens vient à être prononcée, on suppose qu’ils ont été prêtés par le mari, à moins que la donation ne puisse être constatée.

Non seulement il n’est point interdit à la femme de recevoir un bien par donation ou par testament, mais le donateur ou le testateur peut statuer que ce bien fera partie de ses biens réservés.

Ce que la femme épargne sur ses biens réservés augmente sa fortune personnelle.

Mais comme le propriétaire est malheureusement, dans bien des cas, obligé de protéger ce qui lui appartient contre la convoitise des fripons, la femme a le droit d’entamer tous les procès qui sont nécessaires pour défendre ses biens réservés, et cela sans avoir besoin de consulter son mari, tandis que celui-ci ne peut paraître en justice pour les affaires qui concernent les biens d’apport de sa femme s’il n’est muni de son approbation.

La femme étant forcée, plus d’une fois, de redouter la cupidité de son époux autant que celle des étrangers, la loi a eu soin de lui donner des garanties. Ainsi, si le mari possède des immeubles, elle peut, même sans son consentement, faire inscrire dans le registre hypothécaire soit les biens d’apport, soit les biens réservés par convention avant ou après le mariage. Ces hypothèques ont un privilége légal et prennent rang avant toutes les autres dont le mari peut grever sa fortune. S’il fait faillite, ces hypothèques sont mises à la quatrième classe et l’administration avec l’usufruit de l’apport reviennent à la femme. Quant aux prêts à intérêt qu’elle aurait pu faire à son conjoint à l’aide de ses biens réservés, son rang parmi les créanciers n’est fixé que par la qualité de la garantie qu’elle a obtenue, c’est à dire qu’elle est mise à la troisième classe si elle a une hypothèque, dans la sixième si elle a une lettre de change et dans la septième si elle n’a qu’un billet.

Lorsque le mariage est rompu par la mort de l’époux, le juge doit accorder la préférence aux personnes désignées par son testament comme dignes d’être chargées de la tutelle des enfants. Si le défunt n’a pas nommé de tuteur, il est obligé de donner la préférence à la mère, à moins qu’il n’y voie quelque inconvénient pour les pupilles, inconvénient dont il devrait tenir également compte s’il s’agissait d’un tuteur choisi par le mari. Une mère qui se remarie perd par le fait la tutelle de ses enfants, et elle ne peut la reprendre après un divorce, si elle a eu des enfants de ce nouveau mariage.

Jusqu’à la promulgation de la loi du 24 avril 1854, la législation prussienne, préoccupée surtout d’empêcher l’infanticide, non-seulement autorisait la recherche de la paternité, mais elle semblait à de graves jurisconsultes allemands « franchir toutes les bornes au profit de la femme. » Pour échapper à cet inconvénient, la loi de 1854 a statué :

1° Que les droits de l’enfant illégitime ne peuvent être reconnus que lorsque ceux de sa mère sur l’auteur de la grossesse sont établis ;

2° Que l’enfant ne peut entrer dans la famille de son père, ni dans celle de sa mère, quoiqu’il porte le nom de celle-ci, ni appartenir à sa classe si elle est noble ;

3° Les parents ou grands parents de l’auteur de la grossesse ne sont jamais obligés de fournir à la fille séduite aucune indemnité pour l’entretien et l’éducation de l’enfant ; si le coupable n’a point de fortune, l’obligation retombe sur la mère ou, à son défaut, sur ses parents.

L’Allemagne septentrionale, dont la Prusse est le principal État, est un vaste territoire, plat, sablonneux, marécageux, qui s’élève insensiblement à mesure qu’on s’avance vers le midi. Outre le royaume de Prusse, dont la province rhénane, séparée du reste du royaume par des territoires non prussiens, appartient à l’Allemagne centrale, nous y trouvons le royaume de Hanovre, les grands duchés de Mecklembourg et d’Oldenbourg, les duchés de Brunswick et de Holstein (auquel la conquête vient d’ajouter le Schleswig), les principautés de Lippe, enfin les villes libres ou républiques de Hambourg, de Brême et de Lubeck.

Depuis l’époque où la maison de Brunswick-Lunebourg prit, dans la personne de Georges-Louis, possession du trône de la Grande Bretagne (1714), jusqu’en 1837, les destinées du Hanovre ont été unies à celles de l’Angleterre. L’électorat de Hanovre, érigé en royaume par le Congrès de Vienne, a aujourd’hui, des souverains particuliers. Guillaume IV, prédécesseur de la reine Victoria a été le dernier roi d’Angleterre et de Hanovre. Le roi actuel de Hanovre, Georges V, qui est aveugle, et étranger aux idées de son siècle, semble vouloir prouver aux Anglais combien ils ont été heureux que la loi salique ne leur ait pas imposé le cousin germain de la reine Victoria.

Le roi Georges, depuis le commencement de son règne, s’épuise en luttes contre le parti libéral, parti qui lui donne d’autant plus d’embarras que la civilisation hanovrienne est essentiellement protestante. En effet, le recensement de 1854 atteste que sur une population de un million huit cent dix-neuf mille sept cent soixante dix-sept âmes, il n’y avait dans le royaume que deux cent seize mille cent quarante-quatre catholiques. L’université renommée de Gœttingue, qui a compté au nombre de ses professeurs des hommes tels que Blumenbach, Heeren, Ottfried Muller, Mitscherlich, les frères Grimm, etc., est un foyer de lumières pour tout le pays. Des gymnases, des progymnases, des écoles normales primaires, travaillent, de leur côté, à propager l’instruction dans toutes les classes. C’est assez dire que dans ce royaume, pour lequel la nature a si peu fait, sur ces froides rives de la mer du Nord, les femmes ne seront jamais condamnées comme dans des contrées beaucoup plus riantes à croupir dans l’ignorance et dans la superstition.

Les grands-duchés de Mecklembourg sont gouvernés par une famille d’origine slave, qui est la plus ancienne maison régnante de l’Europe. La duchesse d’Orléans qui appartenait à la branche de Mecklembourg Schwerin, a failli être régente de France. M. Proudhon s’irrite qu’on ait pu défendre ses droits à la régence. « Si, dit-il, (Justice, T. IV) on accorde la régence à une femme, pourquoi pas la royauté ? » Les princes de la branche de Mecklembourg-Schwérin, qui ont été élevés avec mes frères dans le célèbre institut du docteur Blochmann, disciple de Pestalozzi, paraissaient avec raison fiers de l’estime qu’on accordait au caractère de la duchesse Hélène. En revoyant, en 1855, dans la capitale de la Prusse, le frère du grand-duc, je ne pouvais m’empêcher de songer tristement au temps où le prince Frédéric-Guillaume servait avec mon excellent frère Matthieu, dont la mort a été si prématurée, dans le 11e régiment de hussards.

Quoique l’esprit de la vieille féodalité germanique se montre plus farouche dans les duchés de Mecklembourg qu’ailleurs, l’influence du protestantisme oblige le gouvernement à propager des lumières peu favorables à ses tendances ultra-conservatrices. La population mecklembourgeoise reçoit une instruction solide dans de nombreuses écoles. Le Mecklembourg-Schwérin n’a pas moins de mille écoles de village. Aussi ces duchés ont-ils vu, de nos jours, naître plus de femmes distinguées que beaucoup de grands États.

Outre la duchesse d’Orléans et la comtesse de Hahn-Hahn, le Mecklembourg-Schwérin a donné le jour à madame Fanny Tarnow, et le Mecklembourg-Strélitz, à madame Clara Mundt, connue sous le pseudonyme de Louise Mühlbach.

Née à Gustrow en 1783, madame Tarnow publia son premier roman en 1804, à Mecklembourg. Elle a habité quelque temps Pétersbourg. Aussi lui attribue-t-on le roman intitulé : Deux Ans à Saint-Pétersbourg, tableau de l’empire russe vers la fin du règne d’Alexandre Ier. On a réuni en deux collections, intitulées : Choix des écrits de Fanny Tarnow et Recueil de contes, les meilleurs écrits de cette dame. Quoique son imagination ne soit pas optimiste, elle n’a pas demandé à une « conversion, » comme la comtesse de Hahn, ou aux théories nouvelles, comme Louise Mühlbach, une consolation à ces épreuves de la vie qu’elle décrit volontiers.

Madame Clara Mundt, femme d’un écrivain berlinois, a professé des idées aussi radicales que les opinions de madame Aston. L’auteur de la Vie des femmes (Altona, 1839) est né, en 1814, au Nouveau-Brandebourg, dans le duché de Mecklembourg-Strélitz. Elle épousa à l’âge de vingt-cinq ans le professeur Mundt, un des chefs de l’école littéraire qu’on nomme la Jeune Allemagne. À peine mariée, madame Mundt commença à publier des romans qui ont fait connaître son nom à l’Allemagne entière.

Dans la première partie de sa carrière comme femme de lettres, madame Louise Mühlbach semble constamment préoccupée de l’envie de populariser au delà du Rhin les théories que madame G. Sand défendait en France à cette époque. Comme l’écrivain français, elle prêchait « l’émancipation des femmes ; » comme lui elle mettait à nu les plaies cachées que la société dissimule avec plus de prudence dans les pays germaniques que partout ailleurs. Mais quoique madame L. Mühlbach ne soit dénuée ni d’imagination ni de savoir, le talent ne permettait pas chez elle d’oublier combien la crudité de certaines peintures répugne à la nature féminine. « Un peu moins de courage et plus de retenue aurait mieux valu, » disait un des écrivains les plus distingués de l’Allemagne contemporaine, M. Robert Prutz. Un Roman à Berlin, les Histoires de cour et les Mémoires d’un enfant de la société exposèrent surtout l’auteur aux protestations des moralistes.

Vers 1838, madame L. Mühlbach, fatiguée des questions sociales — graves questions qui, du reste, n’avancent guère dans les romans — surprit ses lecteurs en entrant dans une voie nouvelle. On sait pour quelles raisons un roman historique devient difficilement une œuvre artistique. Pourtant, quand l’histoire n’est pas trop défigurée, ce genre de composition donne à une foule de lecteurs une idée superficielle des personnages les plus remarquables et des époques héroïques de la vie nationale. À ce point de vue, les critiques allemands croient que l’auteur de Frédéric le Grand et sa cour a rendu des services aux abonnés des cabinets de lecture de leur pays. Mais ils lui reprochent de n’avoir pas su résister au travers des romanciers de notre temps, la fécondité excessive, et de n’avoir pas attaché assez d’importance à l’unité du plan et à l’élévation du style. Madame Mundt a écrit aussi plusieurs comédies.

Le grand-duché d’Oldenbourg est gouverné par le chef du second rameau de la branche cadette des Holstein-Gottorp, qui prend les titres de « grand-duc d’Oldenbourg, héritier de Norwége, duc de Sleswig-Holstein, Stormann, de Ditmarschen et d’Oldenbourg, prince de Lubeck et de Birkenfeld, seigneur de Jever et de Kniphausen, etc. » Ce souverain si riche en qualifications possède un territoire qui, au temps des conquêtes de Napoléon, ne formait qu’un seul département, les Bouches-du-Weser. La capitale peut avoir sept mille habitants.

Dans mon dernier voyage en Orient, j’ai trouvé sur le trône d’Athènes une princesse d’Oldenbourg qui a eu quelque temps une certaine célébrité dans le monde politique. La reine de Grèce, Marie-Frédérique-Amélie, est née en 1818. Lorsque la fille du grand-duc Paul-Frédéric-Auguste quitta son modeste duché pour devenir reine de Grèce, on dut penser que la cour de Bavière avait préféré aux richesses et à l’appui d’un État puissant les dons du cœur et de l’intelligence. Les Hellènes furent assurément de cet avis, et l’accueil enthousiaste qu’ils firent à la reine Amélie exprimait assez leur conviction. Les souveraines ont comme les nouvelles mariées leur lune de miel, et les mêmes illusions naissent des mêmes causes chez les reines et chez les épouses. Toute jeune femme, à moins qu’elle ne soit réellement laide, acquiert un nouveau charme sous le diadème. Quelle reine n’est pas nécessairement « gracieuse ? » Ceux qui l’ont dit d’abord sans conviction, finissent si bien par le croire, qu’il se trouve un moment où le pays tout entier voit dans la compagne du prince, une personne parée de tous les agréments. Une souveraine douée d’un véritable bon sens, d’une bienveillance sincère, d’un attachement réel au pays saura profiter de ces heureux moments pour jeter les bases d’une popularité durable. C’est ainsi que la reine Victoria s’est tellement identifiée avec son peuple, que tout Anglais confond la vénération qu’il a pour Sa Majesté britannique avec le culte qu’il professe pour les libertés et la gloire de son pays.

Il y avait bien dans le caractère de la reine Amélie un côté qui correspondait aux aspirations de la Grèce. On sait que les Hellènes tournent sans cesse leurs regards vers Constantinople, et qu’ils n’ont pas perdu l’espoir, — malgré le nombre croissant des populations slaves qui occupent maintenant une grande partie de la péninsule[4], — de voir un jour un empereur de leur race recevoir à Sainte-Sophie des mains du patriarche œcuménique la couronne de saint Constantin. La reine partageait volontiers cet espoir, et elle eût volontiers risqué quelque chose pour frayer aux pallicares la route qui pouvait la mener d’Athènes à Byzance, tandis que le roi, plus réfléchi, plus calme, moins porté à se laisser éblouir par de brillants mirages, semblait moins disposé à compromettre une position solide par des entreprises dont il était impossible de prévoir les conséquences.

Mais à mesure que le temps marchait, les rêves splendides dont s’était bercée la reine s’évanouissaient l’un après l’autre. La guerre d’Orient, dans laquelle elle avait vu un moyen de rendre possible l’exécution de ses plans, ne lui apporta que d’amères déceptions. La sympathie qu’elle avait montrée, ainsi que le roi, pour l’empereur Nicolas, excita contre les deux souverains le ressentiment des puissances maritimes, dont ils n’avaient pas su deviner la force. Athènes fut occupée par leurs troupes, et la reine considéra comme une injure personnelle l’entrée au ministère des adversaires du parti russe. En outre, quoique l’immense majorité des Hellènes eût approuvé l’attitude du gouvernement, les résultats de cette attitude exaspérèrent l’amour-propre national. Un certain nombre d’esprits vraiment politiques commencèrent à comprendre que, dans la lutte qui s’était engagée entre les trois puissances protectrices, il eût été beaucoup plus sage de garder une prudente neutralité. La fougue de la reine parut dès lors un guide peu sûr au peuple, et lorsqu’il eut cessé de lui attribuer une capacité exceptionnelle, il fut plus frappé des défauts que l’âge rendait chaque jour plus sensibles.

En effet, la reine avait conservé sur le trône de Grèce tous les travers de la féodalité germanique. Aussi avait-elle soumis ses sujets à une étiquette qui eût paru singulière, même dans un vaste empire militaire. Le contraste de cette étiquette, digne de la Chine, avec la petitesse du royaume, non seulement provoquait les moqueries des étrangers, mais il irritait perpétuellement un peuple, assurément fort monarchique, mais nullement porté par ses traditions démocratiques à faire le moindre cas des habitudes féodales de l’Allemagne. En outre, la reine, à mesure qu’elle vieillissait, se prenait d’un beau zèle pour la « vertu » de la nation. Elle se croyait, comme le pape, obligée de veiller sur la moralité de ses sujets et de ses sujettes. Un tel système mène à une espèce d’inquisition qui, dans une petite ville comme Athènes, est particulièrement vexatoire. Il en résultait des scènes tragi-comiques dont des familles influentes gardaient un ressentiment profond, qui n’attendait que l’occasion d’éclater. La naïve ardeur de la reine pour le cant allait si loin, qu’elle refusa, dit-on, de recevoir une grande dame italienne dont le genre de vie ne lui semblait pas assez conforme aux habitudes oldenbourgeoises. Malheureusement, cette dame ayant lutté énergiquement contre la domination étrangère, on supposa que Sa Majesté hellénique s’était empressée de profiter d’un prétexte puéril pour faire sa cour à l’Autriche. En effet, la sympathie pour l’Autriche avait succédé au zèle pour la cause de Nicolas Ier, quand l’empereur François-Joseph se fit en Europe le patron de l’absolutisme. Elle déplaisait d’autant plus aux Hellènes que l’Autriche a été toujours fort hostile à l’Orient chrétien ; que la situation des Italiens ressemblait beaucoup à la leur, et que l’Italie s’efforçait comme eux de réunir les membres trop longtemps dispersés du même corps.

On aurait peut-être été plus indulgent pour la reine, si la nation n’avait pas attribué à sa stérilité, — dans les petites villes aucun détail ne semble au public indigne de son examen — la triste destinée de la dynastie. Si elle avait donné à ses sujets un prince né sur leur sol, élevé dans leur culte, les Grecs auraient mieux supporté les inconvénients de la situation. Mais la perspective d’avoir de nouveau un prince bavarois, formé par les jésuites et dévoué à l’Autriche, si peu favorable à leur nationalité, en un mot, la crainte de retomber encore une fois dans tous les inconvénients de la xénocratie, exaspérait le pays tout entier.

Tel était l’état des esprits quand je débarquai au Pirée, en mai 1860. Je vis du premier coup d’œil qu’une révolution était imminente. La fermentation qui régnait en Italie, les succès du général Garibaldi, secrètement appuyé par les Anglais, tout faisait croire aux Hellènes qu’ils pourraient réaliser leurs plans favoris en renversant le roi Othon et en se tournant du côté de l’Angleterre qui fait maintenant la loi en Orient. Lorsque je vis la reine Amélie, au palais, rien dans un entretien de plus de deux heures n’indiqua qu’elle eût la moindre idée de la gravité de sa position. Ses préoccupations portaient sur des points tellement secondaires, que je m’étonnais d’avoir entendu certaines gens lui accorder quelque capacité politique. Devenue très forte avec le temps, elle ne conservait aucune trace des agréments qu’elle avait, dit-on, lorsqu’elle arriva en Grèce. Habituée à entendre ces paroles flatteuses dont on est malheureusement trop prodigue en Orient pour les souverains, elle s’étonna probablement de ma froideur. Je n’avais contre elle aucune prévention ; j’aurais plutôt vu avec plaisir une femme exercer une grande influence dans l’Europe orientale ; car rien n’eût été plus propre à combattre les préjugés asiatiques qui règnent dans la péninsule contre notre sexe. Mais au lieu d’une sainte Hélène ou d’une sainte Pulchérie, animée de l’esprit nouveau et pleine de grandes pensées, je me trouvais en présence d’une princesse incapable de comprendre la diversité des peuples et la différence des civilisations, et qui semblait par dessus tout préoccupée de l’opinion de quelque Quimper-Corentin teutonique. Quoique préparée à ce spectacle par les discours de plusieurs Athéniens, je n’ai aucun talent pour la dissimulation, et mes impressions devaient se lire très clairement sur mon visage. Je songeais, tout en parlant, à ces princes orientaux dont j’avais pu autrefois étudier les idées et le caractère, à mon parrain Grégoire IV Ghika le restaurateur, à Lioubitza, l’héroïque princesse des Serbes, au Vladika du Montenegro, Pierre II. Quelle différence d’attitude, de regard, d’énergie, entre le roi Othon et le prince Grégoire ! Comme la reine Amélie eût semblée effacée à côté de Lioubitza, dont le regard lançait des éclairs quand elle racontait les longues épreuves et les batailles de la Serbie, batailles où elle avait joué son rôle ! Le Vladika avait, malgré son caractère épiscopal, un air d’autorité et d’intrépidité que n’avaient pas les souverains de la Grèce. Beau, fier, intrépide, aussi habile à composer une piesma qu’à frapper d’une balle une orange lancée en l’air, il apparaissait dans le palais des Bourbons de la branche aînée, comme une brillante personnification de l’Orient chrétien ressuscité. Milosch lui-même, quoiqu’il n’eût reçu aucune instruction, faisait une autre impression que le roi et la reine de Grèce. Ce pâtre soldat a fondé un État et une dynastie, et M. Billecocq, ancien consul général de France à Bukarest, était souvent surpris de trouver chez lui un sens politique dont le roi Othon et la reine Amélie étaient complétement dénués.

Ces comparaisons me semblent établir que l’importation d’une dynastie bavaroise en Orient, n’était pas une idée des plus heureuses. Des personnages tels que Grégoire IV Ghika, Lioubitza, Milosch Ier Obrénovitch, Pierre II et Daniel Ier, prouvent que les chrétiens orientaux trouveront toujours dans leurs rangs des hommes beaucoup plus capables de les gouverner, qu’un petit prince d’Oldenbourg ou de Lippe, élevé dans des traditions féodales qui diffèrent si profondément du génie de l’Orient, et convaincu par dessus tout, qu’un pays pour être « civilisé » et « honnête, » doit commencer par se germaniser, comme si la variété des types et des civilisations n’était pas une des grandeurs de la noble humanité !

Depuis que j’ai quitté la Grèce, de maladroits amis, pour justifier la reine Amélie et le roi Othon, ont, en Allemagne et même en France, fait les plus sombres tableaux du royaume hellénique. Ils ont répété sur tous les tons qu’on n’y trouvait plus cette abnégation patriotique, ce zèle enthousiaste pour la cause de l’indépendance, cet amour passionné du sol natal qui avaient fait oublier à l’Occident les travers et les fautes des contemporains de Botzaris et de Miaoulis. Mais si la république, malgré les désordres qu’on lui a reprochés, a pu former des caractères virils et des cœurs dévoués à la patrie, n’en doit-on pas conclure qu’un gouvernement national aura toujours une influence plus salutaire qu’une dynastie d’origine étrangère ? Plus on s’attache à donner une idée désavantageuse de la génération élevée par le gouvernement déchu, plus on la montre livrée à de misérables ambitions, à des luttes à la fois enfantines et acharnées, à une cupidité sans frein, plus on rend suspects les maîtres qui pendant tant d’années ont veillé, longtemps avec un pouvoir absolu, et jusqu’à la fin avec une autorité trop peu contrôlée, à la direction de l’esprit public ; les souverains qui affichaient un si grand zèle pour la cause de la morale, et qui ont, — s’il faut en croire leurs apologistes, — laissé les âmes plus perverties qu’elles ne l’étaient après la domination des sectateurs du prophète. Il est d’autant plus étonnant que cette remarque ait échappé aux plus habiles défenseurs de la dynastie bavaroise, qu’ils en ont fait cent fois l’application à la reine Marie-Sophie et au roi François II des Deux-Siciles. N’ont-ils pas répondu aux journaux légitimistes, qui s’épuisaient en doléances sur la corruption des Napolitains de ce temps, qu’il fallait en accuser le gouvernement des Bourbons, qui avait fait leur éducation par des moyens que toute l’Europe connaît aujourd’hui ? Il est singulier qu’on s’obstine à se servir toujours de deux mesures, et que lorsqu’il s’agit des populations orientales, on n’admette aucune des circonstances atténuantes, qu’on plaide avec tant d’éloquence, quand il est question des nationalités de l’Occident.

La population du duché de Brunswick est un peu moins nombreuse que celle de l’Oldenbourg. Cette population qui, sauf quelques villages wendes, est entièrement d’origine saxonne, professe le protestantisme. Aussi l’instruction a-t-elle fait parmi les habitants du Brunswick des progrès merveilleux. Nulle part on ne trouve dans les campagnes d’écoles mieux tenues. L’agriculture y est également fort avancée, et c’est à peine si dans tout le pays quelques morceaux de terre restent improductifs. L’industrie n’est pas dans un état de prospérité moins satisfaisant.

La famille de Brunswick-Wolfenbuthel, qui gouverne le duché, est à la veille de s’éteindre, et le Brunswick sera réuni au royaume de Hanovre, où règnent les Brunswick-Lunebourg. Les femmes pouvaient porter la couronne ducale, fait unique, je crois, dans l’Allemagne du Nord. Quelques princesses de Brunswick ont eu des aventures assez tragiques pour que toute l’Europe s’en soit occupée. Charlotte-Christine-Sophie, qui, à cause de ses grandes qualités, avait été choisie par Pierre Ier pour épouse de son fils Alexis, eut constamment à souffrir de l’humeur sauvage du tsarévitch. Représentant de la vieille barbarie asiatique, Alexis Pétrovitch qui semblait voir dans sa compagne la personnification de la civilisation européenne, ne lui épargna ni les outrages ni les mauvais traitements. Lorsqu’elle succomba, en 1715, à l’âge de vingt et un ans, Pierre devait déjà être convaincu que son fils compromettrait tous les résultats de son règne. Il se crut donc obligé de le déshériter en 1718. Après la mort du tsarévitch, qui eut lieu quelques mois après, il se décida à confier à une Suédoise, Marthe Rabe, le soin de continuer son œuvre. Marthe qui avait quitté l’Église réformée pour l’Église orientale, et qui avait pris alors le nom de Catherine, fut couronnée en 1724, avec une pompe extraordinaire. « Catherine Ire, dit l’Écossais Gordon, qui a laissé un Journal précieux pour l’histoire du règne de Pierre le Grand, était une fort jolie femme et de bonne mine, qui avait du bon sens. On ne lui a jamais vu un moment de chagrin ni de caprice. Obligeante et polie avec tout le monde, elle n’oubliait point sa première condition. »

La fin prématurée de l’épouse d’Alexis mit en éveil les imaginations. Comme elle avait défendu qu’on l’embaumât, on a prétendu qu’elle avait pu se soustraire par un stratagème aux cruelles épreuves que lui préparait le caractère farouche de son indigne époux. Après un simulacre de funérailles, elle aurait pu, à l’aide de la comtesse de Kœnigsmark et de quelques personnes dévouées, s’enfuir en France, et de là dans une colonie française, la Louisiane, où elle aurait épousé un gentilhomme nommé d’Aubant. Mais Voltaire, ce grand dénicheur de fables, affirme que tout ce roman a été inventé par une femme vaniteuse. « Une Polonaise, dit-il, arriva en 1772, à Paris, et se logea à deux pas de la maison que j’occupais ; elle avait quelques traits de ressemblance avec l’épouse du czarévitch. Un officier français, nommé d’Aubant, qui avait servi en Russie, fut frappé de la ressemblance ; et cette méprise donna à la dame envie de trancher de la princesse. Elle avoua ingénûment qu’elle était la veuve de l’héritier de la Russie, et qu’elle avait fait enterrer une bûche à sa place[5]. D’Aubant, amoureux d’elle et de sa principauté, ayant été nommé gouverneur d’une partie de la Louisiane, l’amena en Amérique. Le bonhomme est mort, persuadé qu’il avait épousé la belle-sœur d’un empereur d’Allemagne et la bru de l’empereur de Russie ; ses enfants le croiront de même, et ses petits-enfants n’en douteront pas. »

Sophie-Dorothée et Caroline n’ont pas été plus heureuses que Charlotte-Christine après leur mariage avec les héritiers du trône d’Angleterre.

Mariée avec George-Louis, prince héréditaire de Hanovre, depuis George Ier, Sophie-Dorothée ne put, malgré sa beauté, captiver ce prince, qui la traita avec grossièreté et qui la laissa exposée aux persécutions de sa maîtresse, la comtesse de Platen. Le comte de Kœnigsmark, frère de la célèbre Aurore, ayant témoigné un vif intérêt au sort de la princesse délaissée, George prétendit qu’elle lui avait promis de le suivre en France, et d’y embrasser la religion catholique, afin de s’assurer la protection de la cour de Versailles. Prenant à la fois le rôle de juge et celui de bourreau, George s’empressa de faire tuer Kœnigsmark et d’enfermer sa femme au château d’Ahlden, où elle mourut, en 1726, après trente-deux ans de captivité. Ce drame sinistre a fort occupé en Angleterre et en Allemagne, la sagacité des historiens, les uns prétendant que l’enquête secrète ordonnée par George, a été favorable à Sophie-Dorothée, et ne voyant en elle qu’une victime des calomnies de la comtesse de Platen, les autres affirmant qu’elle était réellement disposée à s’enfuir et à se mettre sous la protection du roi de France. La publication du journal de Sophie-Dorothée et d’autres études qui de nos jours ont paru en Allemagne, ne laissent plus de doute sur les principales circonstances de ce drame. Il est certain, pour ne parler que du dénoûment, que la comtesse avait été aimée de Kœnigsmark, et que pour se venger de son infidélité, elle l’attira dans le guet-apens où il périt.

Sans être aussi tragique, la vie d’Amélie-Élisabeth-Caroline, n’a pas donné lieu à moins de controverses. Mariée, en 1795, au prince de Galles, depuis George IV, elle en eut la princesse Charlotte, première femme de Léopold Ier, roi des Belges. Mais à peine était-elle relevée de ses couches, que le prince, qui ne l’avait épousée que par contrainte, se séparait d’elle avec éclat. L’opinion publique se prononça pour la princesse, ainsi que la commission d’enquête, présidée par lord Grenville, qui fut chargée d’examiner sa conduite. En 1813, la princesse de Galles, fatiguée de ces luttes, obtint la permission de voyager en Allemagne, en Italie et en Orient. À son retour, elle s’établit sur les bords enchanteurs du lac de Côme. Mais Georges, devenu roi, crut qu’il pourrait obtenir de la Chambre des lords la rupture des liens qui l’unissaient à Caroline. Quoique cette Chambre pût, en certains cas, rendre une sentence de divorce, l’impopularité du roi, le talent de l’attorney de la reine, aujourd’hui lord baron Brougham et Vaux, rendaient le résultat du procès assez douteux. Cependant, la majorité de la Chambre haute ne partagea pas l’opinion du public, passionné pour la cause de la reine, et 123 voix contre 95 déclarèrent fondées les accusations portées contre la reine. Mais, au moment où le bill de condamnation allait être voté, les ministres eux-mêmes demandèrent l’ajournement, le procès fut considéré comme non avenu, et le gouvernement cessa de contester à Caroline le titre de reine de la Grande Bretagne et d’Irlande. Les ministres et le roi avaient pu remarquer qu’une forte minorité avait jusqu’au dernier moment pris parti pour Caroline. En effet, quoique les faits reprochés à la reine ne parussent pas sans fondement, la jeunesse scandaleuse de George IV, et ses tentatives déloyales pour annuler la liberté de la presse, si justement chère aux Anglais, avaient donné la plus mauvaise idée de son caractère. En France, où chacun se rappelait la conduite perfide de George envers Napoléon, réclamant du prince régent les droits sacrés de l’hospitalité, le roi d’Angleterre n’y était pas plus populaire que dans son pays. Tout esprit impartial était donc tenté de songer à la mémorable sentence rendue par le Christ dans un procès analogue (Jean, VIII, 3-11), et chacun s’étonnait de voir un souverain, qui était fort loin d’être « sans péché, » s’empresser de « jeter la première pierre » à Caroline.

La nationalité du duché de Holstein n’est pas contestée, mais les Scandinaves et les Allemands se disputaient récemment, avec le plus grand acharnement, le duché de Schleswig. Jusqu’à ces derniers temps, ces deux duchés, appartenant l’un et l’autre, comme les principautés de Lippe, à la civilisation protestante, étaient soumis au gouvernement danois, dont j’apprécierai plus tard les tendances[6], mais le Holstein faisait partie de la confédération germanique. J’ai vu souvent à la cour de Dresde des princesses de Holstein, sans me rappeler à quelle branche elles appartenaient. La branche aînée (Holstein-Gottorp), règne aujourd’hui à Pétersbourg, à cause de son alliance avec les Romanov. Une autre branche (Schleswig-Holstein-Sonderbourg-Glucksbourg), occupe les trônes de Danemark et de Grèce.

Madame Schoppe, née en 1791, et morte en Amérique (1858), est la femme de lettres la plus distinguée de ces frontières de la confédération. L’auteur des Récits et Nouvelles et du Ménage bourgeois, a raconté lui-même les diverses phases de son existence dans son meilleur ouvrage, les Souvenirs de ma vie (Altona, 1858). Conduite à Hambourg, par sa mère qui s’était remariée, Emma-Sophie Weisse, fille d’un médecin au service holsteinois, étudia en même temps les sciences et les lettres. Après la mort de son mari, le docteur Schoppe, elle se mit à écrire en vers et en prose. Les Récits et Nouvelles trahissent une composition hâtive, et l’absence du sentiment poétique. Les ouvrages que madame Schoppe a composés pour la jeunesse valent mieux que ses romans, et ne sont pas inconnus en dehors de l’Allemagne.

Les trois villes libres de Hambourg, Brême et Lubeck sont les seules cités qui appartiennent maintenant à la fameuse ligue des villes hanséatiques. L’immense majorité de la population qui habite leur territoire est protestante ; mais à Hambourg, il y a un assez grand nombre d’israélites. Chrétiens et juifs rivalisent d’activité. Aussi, la république hambourgeoise est-elle un des États les plus florissants de l’Europe, quoiqu’elle ait eu à supporter de rudes épreuves depuis le commencement du siècle ; que Napoléon lui ait fait expier son patriotisme par d’impitoyables vexations (1806) et qu’un terrible incendie ait depuis ravagé Hambourg (1842).

Dix ans après cette catastrophe, l’ensemble du commerce de Hambourg représentait une valeur de 886 millions de marcs (1,627,000,000 de fr.), c’est à dire qu’il égalait la moitié du commerce extérieur de la plus laborieuse des nations catholiques. Or la France avait alors trente-six millions d’habitants et la république de Hambourg trois cent mille. Cependant la patrie de Reimar n’a jamais voulu regarder le négoce comme son unique préoccupation. Les établissements d’instruction publique y sont florissants et on y trouve un grand nombre d’écoles primaires. Les sociétés philanthropiques ne sont pas moins communes que les sociétés savantes et les riches bibliothèques. L’impartialité oblige d’ajouter que les proscrits venus de l’étranger, par exemple, les calvinistes persécutés par le fanatisme de Louis XIV, ont beaucoup contribué à sa prospérité. Les pays latins, ayant l’heureuse habitude de proscrire périodiquement les hommes les plus distingués qu’ils produisent, n’ont pas le droit de s’étonner si les États qui les accueillent profitent de leurs lumières et de leur passion pour le travail. C’est ainsi qu’au XVIe siècle, la Suisse a enlevé à la France et à l’Italie, Calvin, Théodore de Bèze, Farel et ces Italiens poursuivis par l’inquisition, dont M. Eynard a écrit l’histoire (Lucques et les Burlamacchi) ; que la Hollande est devenue, au XVIIe siècle, la patrie de Richard Simon et de Bayle, et que Voltaire a dû, au XVIIIe siècle, chercher à l’étranger un asile où il pût défendre la tolérance sans s’exposer à mourir à la Bastille. Cette triste légende ne finit pas malheureusement en 1789, et depuis la révolution française, l’Italie, l’Espagne et même la France, ont vu plus d’une fois les hommes les plus éminents et les plus modérés — un Santa-Rosa, un comte de Toreno ou un Thiers ! — prendre la route de l’exil.

Je vous ai dit quels liens rattachent Fernan Caballero à la république hambourgeoise. Elpis Méléna est, comme Fernan Caballero, fille d’un négociant de Hambourg ; comme elle, elle est née sur la terre étrangère ; comme elle, elle n’est connue que sous un pseudonyme. Ce pseudonyme, emprunté à la langue d’Athènes et qui a été composé comme celui de Mélanchthon (Schwartz-Erde), fait déjà comprendre que madame S. a étudié le grec. Elle apprit aussi le latin, l’allemand, le français, l’anglais et l’italien. Son premier mari s’étant tué, elle épousa, en 1844, un banquier de Hambourg, avec qui elle entreprit un long voyage en Orient. Elle parcourut, la plupart du temps à cheval, la Grèce, la Turquie, l’Asie Mineure et l’Égypte. Établie à Rome, en 1849, elle publia, en 1850, le journal de son voyage en Afrique. Quelques années plus tard (1855), les liens qui l’unissaient à son second mari étaient rompus par un divorce.

En Italie, Elpis Méléna a fait connaissance avec le libérateur des Deux-Siciles, qu’elle a visité assez souvent à Caprera, et dont elle a traduit les Mémoires en allemand. Dans un écrit consacré à raconter le voyage qu’elle fit à cheval, en cent un jours, de Rome à Lucerne, elle raconte une de ces visites à Caprera, (Hambourg, 1860). Après la catastrophe d’Aspromonte, elle a prodigué au général des soins qui montrent que parmi les Allemands tout le monde ne confond pas la cause de l’Autriche avec celle de la patrie germanique. Du reste, cet écrivain est loin d’avoir des idées autrichiennes. Elpis Méléna, dit-on, demande elle-même à être « comptée parmi les libres penseurs de la Jeune Allemagne. »

Hambourg a aussi donné naissance à Amélie Sieveking, morte en 1859. En Allemagne, mademoiselle Sieveking ; en Angleterre, miss Florence Nightingale, deux personnes auxquelles les Frauen der Zeit ont consacré des biographies intéressantes, ont prouvé que les corporations monastiques n’étaient point nécessaires à l’exercice de la charité chrétienne, et que la femme n’avait pas besoin de revêtir le froc et de prononcer des vœux plus ou moins absurdes pour écouter la voix de son cœur avide de dévoûment.

Brême, patrie de Heeren, qui n’a pas l’importance de Hambourg, a pourtant joué un rôle important dans les grands événements qui ont décidé du sort de l’Allemagne. À l’époque de la réformation, elle se signala par son attachement à la ligue de Smalkalde, et son attitude énergique après la bataille de Muhlberg ne contribua pas peu à sauver les protestants d’une ruine complète. Dans la guerre de l’indépendance (1813), elle combattit Napoléon avec la même ardeur qu’elle avait déployée contre les Habsbourg, et elle obtint, par les services qu’elle rendit à l’Allemagne, d’être rétablie dans son ancienne indépendance. Cette république a vu, depuis cette époque, son habile marine prendre un puissant essor, et ses relations commerciales s’étendre aux deux Amériques, à l’Afrique, à l’Hindoustan, à la Chine et à l’Australie.

Madame Ida Kohl, femme d’un écrivain de Brême, qui est connu par de nombreuses et savantes publications, a fait paraître (1843), en commun avec son mari, des Esquisses sur l’Angleterre, sujet que M. Esquiroz traite maintenant avec un talent exceptionnel, et deux ans plus tard, elle a publié seule Paris et les Français. Lorsque parut le livre de mistress Trollope (Paris and the Parisians) les critiques des bords de la Seine s’irritaient des appréciations étrangères. Aujourd’hui, ils sont eux-mêmes assez sévères pour leur capitale ; la Nouvelle Babylone de M. Pelletan, député de Paris, prouve que les grands peuples se préoccupent de plus en plus de l’idéal et qu’ils n’attendent pas qu’on vienne leur apprendre qu’il leur reste à faire bien des conquêtes morales, bien plus difficiles que les victoires remportées sur les champs de bataille.

Lubeck, dont Travemünde est le port, a beaucoup souffert dans les guerres de Napoléon avec les États germaniques. Les Suédois lui rendirent son indépendance en 1813. Son commerce est aujourd’hui très florissant. Déjà en 1857, le mouvement commercial était de 2,242 navires, jaugeant 300,000 tonneaux. Or Lubeck n’avait alors que quarante-trois mille deux cent vingt-cinq habitants.


  1. Voir aussi le livre de Varnhagen, Rachel (1833). ↩︎

  2. Alfred de Vigny, la Colère de Samson. ↩︎

  3. Ni cet excès d’honneur, ni cette indignité ! ↩︎

  4. Voir la curieuse carte ethnographique de la Turquie d’Europe, par G. Lejean. Gotha, 1861. ↩︎

  5. On ne savait pas que selon l’usage, l’épouse d’Alexis avait dû être exposée la face découverte. ↩︎

  6. Voir les Scandinaves. ↩︎

Pjesa e radhës
L'Allemagne méridionale. — Les Autrichiennes

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