L'Allemagne méridionale. — Les Autrichiennes

Lettre IV

Lexoje në shqip: Gjermania Jugore — Austriaket

Sommaire de la lettre

Aspect de Vienne. — Physionomie des environs. — Caractère des Viennois. — Vienne sous le règne de Ferdinand Ier. — Le carême des Viennoises. — La semaine-sainte et l’impératrice. — Le salon de la princesse de Metternich. — Portrait de la princesse et du prince. — La cour. — L’empereur Ferdinand Ier. — L’impératrice Marie-Anne. — L’archiduc François-Joseph. — Spectacle fécond en réflexions. — L’archiduchesse Sophie. — Souvenirs de la révolution de Vienne. — La cour du vice-roi du royaume lombardo-vénitien. — Les femmes de l’aristocratie viennoise. — La « crême » et les diverses catégories de la noblesse. — Éducation des Viennoises de l’aristocratie. — Leurs distractions. — Le réveil de l’Autriche. — Obstacles à la régénération de l’empire. — Le catholicisme en Autriche. — Lutte de Marie-Thérèse contre le jésuitisme. — Continuée par ses fils. — Réaction cléricale. — Les moines et les nonnes. — Prospérité des couvents sous François-Joseph Ier. — Perpétuité du fanatisme. — L’extatique de Kaldern. — Condition des nonnes autrichiennes. — Luttes des nationalités en Autriche. — Tableau des nationalités de l’empire. — Mœurs des diverses nationalités. — La civilisation autrichienne. — Les souveraines. — Droits politiques considérables accordés aux Autrichiennes. — Condition civile des femmes. — Les femmes de lettres. — Les voyages. — Ida Pfeiffer. — Ida Pfeiffer et A. de Humboldt. — Ida Pfeiffer et la révolution de Vienne. — Ida Pfeiffer et les passeports. — Le théâtre. — Caroline Pichler. — Madame de Pinzer. — La baronne Ebner. — La poésie. — Betty Paoli (Elisabeth Gluck). — L’auteur d’Irène. — Les arts. — Pauline Schmerling. — L’Allemagne du sud. — Le royaume de Bavière. — La « vertu » en Bavière. — Les princesses de Bavière. — La Bavière sous Maximilien II. — Le royaume de Wurtemberg. — La civilisation wurtembergeoise. — La philosophie et la théologie. — Les arts et le théâtre. — Madame Charlotte Birch-Pfeiffer. — Le grand duché de Bade. — La civilisation badoise.

La cour de Vienne a toujours formé un contraste éclatant avec les cours de l’Allemagne du Nord. Dans le Nord, les princes doivent leur couronne à des événements auxquels il est impossible de donner un caractère mystique. La grandeur de la Prusse date du jour où Albert de Brandebourg a renoncé à ses vœux monastiques pour se marier. Le Hanovre est devenu un royaume à la suite des événements produits par la révolution française. Il n’en est pas de même de l’Autriche. Quoique l’empire d’Allemagne ait été détruit par Napoléon, quoique les Habsbourg se soient éteints avec Marie-Thérèse, les Césars de Vienne se regardent toujours comme les continuateurs de Charlemagne, et ils renoncent volontiers au nom de leur ancêtre François de Lorraine pour se rappeler qu’ils descendent par les femmes de l’antique dynastie fondée en 1273 par un gentilhomme argovien. En outre, cet empire déjà oriental, qui compte parmi ses sujets tant de Slaves, de Magyars, de Roumains, etc., ne perd jamais de vue qu’il commande à plusieurs nations soumises autrefois aux autocrates de Byzance, et la double tête de son aigle regarde aussi bien vers Constantinople que vers Francfort. Aussi « l’empereur apostolique » n’est pas un simple chef d’État, comme le roi de Saxe et de Prusse, mais un de ces princes dont l’attitude et l’entourage font songer aux souverainetés théocratiques du moyen âge. Quand j’arrivai à Vienne, cette impression était plus vive qu’elle ne le serait aujourd’hui, l’empereur ayant été obligé après Solferino de devenir un souverain constitutionnel. Mais, alors on était loin de prévoir de « pareils désastres. » Vienne avait vu, en 1815, proclamer dans une assemblée européenne, le droit politique du moyen âge sous le nom de légitimité, et le prince de Metternich, qui régnait alors sous le nom de Ferdinand Ier, était un des champions les plus décidés du droit divin.

La physionomie de Vienne et de Berlin ne diffère pas moins que les antécédents des deux monarchies. En effet, la cité superbe que couronne la flèche de Saint-Étienne, parée de dentelles de pierre et surmontée d’un aigle aux ailes dorées, planant au milieu des airs, est dans une situation exceptionnelle. Dans les délicieuses campagnes que fertilise l’immense Danube, les magnifiques châteaux, les gracieuses villas, les opulentes abbayes méritent l’admiration du voyageur, presque autant que les pittoresques vallées et les riantes collines. Ici, le paysage ne dispose pas les imaginations, comme la plaine aride qui environne Berlin à se préoccuper avant tout des graves soucis de la politique et des agitations de la pensée. Une nature souriante inspire, au contraire, aux Viennois ce goût du plaisir, cette gaîté sincère, cette passion de la danse qui étonnent les admirateurs de la gravité et du flegme germaniques. On se rend mieux compte des habitudes de Vienne, en visitant la poétique vallée de la Brühl, que les Autrichiens nomment leur Suisse, et qui s’ouvre au midi du grand château impérial de Schœnbrunn ; le beau parc qui entoure Laxembourg, autre château impérial ; les environs de la petite ville de Baden, séjour d’été de l’aristocratie (et, à cette époque, de Ferdinand Ier) ; la riche abbaye de Mœlk, bâtie sur la rive gauche du Danube, au sommet d’un rocher de soixante mètres, et dont les caves sont tellement vastes, qu’on y peut circuler en voiture. Partout on est frappé de l’uniforme physionomie des institutions les moins semblables. L’ascétisme n’existe pas plus dans les somptueuses abbayes de Mœlk, de Klosternenburg et de Heiligenkreutz, que dans les villas de Hietzing ou dans les chalets de Gersthof. Il est douteux que le concordat qui portera dans l’histoire le nom de François-Joseph, ait changé cet état de choses. Le besoin de jouir de la vie, supprime parfois la distance qui sépare les rangs ; il rapproche le prêtre du paysan, le moine du bourgeois. C’est ainsi, que pendant le carnaval, la moitié de Vienne se précipite à l’Elysium, et qu’on y voit côte à côte le prince et l’étudiant, la grisette et la comtesse. La politique du prince de Metternich encourageait ces tendances qui lui semblaient mieux servir la cause du pouvoir absolu, que les geôliers redoutés du Spielberg.

Aussi les fêtes succédaient aux fêtes ; car, à aucune époque, la monarchie autrichienne n’avait paru plus inébranlable. Le peuple semblait, il est vrai, avoir conservé une espèce de culte pour le « vieux maître » (der alte Herr), et on s’imaginait que cette vénération, assez peu raisonnée, s’étendait au successeur de François Ier, qu’on nommait déjà Ferdinand le Bon (der Gütige). Tout le monde dans les classes éclairées ne partageait pas assurément les illusions du gouvernement. Mais la race germanique est la plus prudente et la plus patiente de toutes les races, et les Viennois se gardaient bien de laisser apercevoir quelque sentiment qui pût paraître à une police véritablement inquisitoriale, ne pas ressembler à un dévoûment aveugle.

Le carême ne faisait pas tort à la gaîté. Dans les villes où l’unique préoccupation est d’échapper à l’ennui, le culte lui-même devient un sujet de distraction. La synagogue avait des voix d’une telle beauté, que le vendredi soir à la nuit tombante, le temple des israélites attirait plus d’un disciple de Jésus-Christ, je vous en parle par expérience. L’excellent orgue des luthériens n’était pas dédaigné de celles qui allaient admirer à Saint-Étienne la belle musique de la métropole catholique. La différence des cérémonies piquait également la curiosité des Viennoises. Toutes les formes du culte oriental se trouvent réunies dans la capitale. Les Grecs orthodoxes de l’Alte-Fleischmarkt et de Hafnerteig et les grecs unis au pape de l’église Sainte-Barbe rivalisaient d’ardeur. La variété des nationalités surpassait encore la variété des rites. Les arméniens célébraient leurs fêtes au couvent des mékhitaristes ; les Slaves, dans le beau sanctuaire de Maria-Stiegen, fondé dès le IXe siècle ; les Magyars, à l’église de l’ordre de Malte ; les Italiens à l’église des minorites, bâtie par Ottokar de Bohême.

La chapelle du palais « impérial et royal » offrait un double attrait. Chaque dimanche, on y exécutait, à onze heures, la meilleure musique d’église de tout l’empire, et on y retrouvait les personnages sur lesquels était fixée l’attention universelle ; car dans un pays où la monarchie est sans limites, elle est le centre vers lequel convergent les regards et les imaginations. Habituellement on faisait de longs récits et d’interminables commentaires sur les plus vains détails de l’étiquette. À plus forte raison, une cérémonie comme celle du jeudi-saint mettait-elle toutes les Viennoises dans une agitation exceptionnelle.

J’étais dans la tribune des ambassadeurs — faveur fort enviée — pendant que l’empereur Ferdinand lavait les pieds à douze vieillards, venus de tous les points de ses États et que l’impératrice rendait le même service à douze vieilles femmes. « Quel beau spectacle, disaient les personnes qui attachent plus d’importance aux apparences qu’aux réalités, de voir l’auguste successeur de Rodolphe de Habsbourg et de Marie-Thérèse, servir à table les pauvres de Jésus-Christ, et la fille de rois, héritière de la gloire de Victor-Amédée II et de Charles-Emmanuel III, couverte des vêtements noirs de la pénitence, s’humilier jusqu’à devenir la servante de quelques paysannes accablées d’années ! Avec quelle reconnaissance ces braves gens vont emporter les cadeaux qu’ils doivent à la munificence impériale, la cruche précieuse dans laquelle leurs souverains leur ont versé la bière et jusqu’aux mets restés du festin ! On semble lire sur leurs visages qu’ils retourneront chez eux pleins d’une nouvelle confiance en la Providence et d’une foi plus vive, en voyant la croyance qui les a soutenus dans les longues épreuves de leur vie complétement partagée par les arbitres de l’empire, les dominateurs légitimes de l’Allemagne, par ceux dont les successeurs doivent conserver dans l’âme de leurs enfants le respect des lois, de la morale et de la religion. » J’avais quelque peine à ne pas opposer à ces beaux raisonnements quelques-unes des objections qui se pressaient en foule dans mon esprit. Je me demandais ce que devenait à Milan ou à Venise ce respect du droit et de la justice dont on faisait tant de bruit à Vienne, et si c’était par zèle pour la morale évangélique que les forteresses autrichiennes étaient devenues depuis 1815 le tombeau des plus nobles cœurs de l’Italie. L’impartialité m’oblige d’ajouter que si François Ier se rendait bien compte de la situation, je doute que son successeur en eût la moindre idée. L’empereur n’était qu’un fantôme. Aussi, avant de vous mener au bal de la cour, je vous demande la permission de vous conduire d’abord chez le ministre qui gouvernait l’empire… et l’empereur.

Le petit salon de la princesse de Metternich était ordinairement rempli de monde. Quelques fauteuils, destinés aux femmes des ministres, restaient d’abord vides des deux côtés du canapé placé à gauche de la porte d’entrée, sur lequel la princesse trônait avec un aplomb digne de la compagne du véritable souverain de l’Autriche. La princesse avait une physionomie régulière, elle semblait belle quand elle était assise. Mais sa tête était trop forte pour son corps ramassé. Son costume était en harmonie avec sa personne. Elle portait des robes de moire épaisse, et des couronnes de fleurs entouraient son front comme un turban. En face d’elle, toutes les notabilités des ambassades et des ministères se tenaient debout dans une attitude respectueuse et attentive. Ces messieurs échangeaient des phrases plus ou moins insignifiantes ou examinaient avec assez d’indifférence les personnes qui entraient. Le prince, peu soucieux, à ce qu’il paraît, de retrouver la diplomatie et les affaires, causait à l’autre bout du salon, où l’on mettait quelques rangs de chaises pour les dames et les demoiselles, parmi lesquelles on remarquait la plus jeune de ses filles.

Clément-Wenceslas-Népomucène, prince de l’empire d’Autriche, duc de Portella, grand d’Espagne de première classe, docteur de l’université d’Oxford, etc., était, sous certains rapports, l’opposé de la princesse. Loin d’être lourd et massif, il était frêle et souple comme au temps où le beau sexe l’occupait beaucoup plus que les destins de l’Europe. Cependant à l’élégance primitive et à la grâce ancienne avait succédé plus de raideur dans les mouvements, quoiqu’un observateur attentif pût retrouver dans les gestes quelques traces du passé. L’expression émoussée des traits indiquait que le penchant aux satisfactions matérielles l’avait emporté sur le noble goût des jouissances de l’esprit. Trop souvent l’attitude révélait l’infatuation fatale, mais presque inévitable, qu’amènent les longs succès et les artifices des flatteurs. Tout en s’indignant secrètement de lui voir employer des expressions qui ne convenaient qu’à un souverain, on prodiguait au prince assez d’éloges enthousiastes pour qu’il pût se croire nécessaire à l’harmonie du monde. Sans avoir assez de bon sens pour imposer silence à ce concert de basses adulations, il savait mieux que beaucoup d’autres se préserver dans le monde du pédantisme de « l’homme d’État. » Il était aussi prévenant et aussi accessible que la princesse l’était peu. Loin de se plaire à effrayer les gens que sa position intimidait, il les mettait à leur aise avec la souple dextérité d’un esprit singulièrement flexible. Dénué de sentiment artistique et de profondeur philosophique, il montrait pourtant de l’intérêt aux artistes et aux savants. Longtemps notoirement incrédule, il professait alors un catholicisme probablement plus officiel que sincère, à moins que l’âge n’eût amené chez lui une de ces transformations fort communes. Mais il avait conservé la crainte des fanatiques et surtout de ceux qui exploitent leurs passions farouches ; car il déclarait hautement qu’il « détestait le jésuitisme comme la peste et qu’il était son plus grand ennemi. » Beaucoup plus intraitable en matière de gouvernement que sur le terrain religieux, il avait pris pour devise « le maintien de ce qui est. » Toutefois, cette inflexibilité n’apparaissait nullement dans les salons. Là personne n’aurait pu soupçonner que sous le gouvernement d’un tel homme eussent pu se passer des scènes qui ont rendu son nom aussi odieux à la Galicie qu’à l’Italie. Mais ces contrastes existent comme naturellement dans le système qui croule partout en Europe. La tendre marquise de Sévigné ne riait-elle pas des paysans bretons que Louis XIV faisait pendre en foule ? Les voluptueuses Espagnoles de la cour du roi catholique ne couraient-elles pas aux auto-da-fé comme à une fête ? Tandis que le régent agissait à Versailles en véritable épicurien, n’envoyait-il pas pourrir dans les galères de Sa Majesté très chrétienne des pauvres gens qui refusaient de reconnaître dans Dubois « cardinal de la sainte Église romaine » le légitime successeur des héroïques pêcheurs de Galilée ?

Cependant, quoiqu’on ne vît d’abord dans le prince qu’un gentilhomme posé, appliqué aux attentions les plus délicates, usant de son tact afin d’écarter tous les embarras, même pour les personnages les plus modestes, un examen plus attentif éveillait la défiance. Sa voix traînante et nasillarde ne tardait pas à produire une impression désagréable. La lenteur de la conversation montrait un homme qui pèse tous les mots et qui a d’excellentes raisons pour ne pas se laisser deviner. On ne pouvait s’empêcher en regardant cette physionomie d’abord impénétrable, mais où l’indifférence d’un scepticisme égoïste finissait toujours par se montrer, de penser au jugement cruel de Guillaume de Humboldt : « Ministre faux et perfide que les événements couvriront finalement de confusion. » Malgré la réserve et le choix des expressions, on s’apercevait sans beaucoup de peine que la forme l’emportait sur le fond, et que le diplomate regardé comme infaillible, perdait trop aisément le fil de ses idées. On comprenait qu’on eût pu déjà accuser d’absence de force réelle et de vues profondes l’homme d’État qui s’était fait tant d’illusions sur don Carlos, sur dom Miguel, sur les Bourbons de la branche aînée, sur tant de causes dont un esprit plus pénétrant eût prévu aisément la défaite.

Le prince de Metternich s’était marié trois fois, d’abord à Éléonore de Kaunitz, fille du célèbre ministre de Marie-Thérèse, puis à la baronne de Leykam-Beilstein, dont il a eu le prince Richard, aujourd’hui ambassadeur à Paris, enfin à Mélanie, comtesse de Zichy-Ferraris. Méprisant également les Latins, les Hellènes et les Slaves, il croyait que la race germanique devait faire de grandes concessions à la belliqueuse Hongrie, aussi favorable que l’Allemagne au principe aristocratique. Ses deux premières femmes étaient Allemandes, et il avait fini par épouser une Hongroise, afin de prêcher par son exemple l’union des Magyars et des Germains. Il affectait dans toutes les occasions de se montrer le modèle des maris et d’assurer à sa femme dans la haute société une influence qui fût en rapport avec sa propre situation. Aussi ses courtisans attachaient-ils une importance excessive à rester en bons termes avec la princesse. Malheureusement la bienveillance de celle-ci, aussi décidée dans ses antipathies que dans ses préférences, semblait échapper à toute combinaison. Sa conversation impérieuse et heurtée, assez semblable à un interrogatoire, déconcertait aisément les jeunes filles qu’on lui présentait. Quand elle voulait se montrer aimable pour l’une d’elles, si elle interrompait avec quelque peine l’entretien qui semblait l’absorber, après cette petite manœuvre destinée à marquer les distances, elle daignait se soulever de son canapé, pour saluer et dire « qu’elle serait enchantée de revoir souvent chez elle » la personne qu’on lui présentait. Nous allons retrouver la princesse au Burg.

Le château impérial, situé dans la ville proprement dite, amas de rues étroites, tortueuses et sombres, mais animées par la foule, est un édifice sans caractère, construit à différentes époques. La statue de l’empereur François orne la place (Burgplatz). Combien de jeunes Autrichiennes l’ont, en allant au bal, saluée du regard, et murmuré en entrant dans la Rittersaal le Gott erhalte den Kaiser ! (Dieu protége l’empereur !) Tant que la famille impériale n’était pas arrivée, la princesse de Metternich était l’objet de l’attention universelle. Sa toilette était naturellement plus riche que dans son salon, mais son attitude n’était pas moins gourmée. Elle était évidemment de ces gens qui n’ont pas lu la Bruyère ou qui n’en ont pas profité. Aussi semblait-elle ignorer que la vraie grandeur « n’est pas de verre » et qu’elle n’a pas peur de se briser en s’inclinant. Elle restait muette et froide au milieu de la foule brillante, à laquelle la diversité et la richesse des costumes donnaient un aspect féerique. Les Magyars surtout étalaient un luxe asiatique. Quelques-uns de ces fiers descendants des compagnons d’Attila portaient en pierreries l’équivalent d’une fortune.

Lorsque sonnait le dernier coup de sept heures, paraissait la famille impériale. Ferdinand de Lorraine, empereur d’Autriche, roi de Bohême, de Hongrie, de Dalmatie et d’Albanie, etc., n’avait aucun des traits sous lesquels on aime à se représenter le souverain de près de quarante millions d’hommes. Ses facultés engourdies n’avaient pas été développées par une éducation intelligente. On l’avait confié à des maîtres orthodoxes, mais incapables, un de ses deux gouverneurs était devenu fou. Les études héraldiques avaient paru seules éveiller en lui quelque curiosité, et le blason avait été la principale préoccupation du monarque absolu appelé à diriger un des empires les plus vastes du monde chrétien. Mais on s’étonne de voir les princes attacher tant d’importance à une autorité sans limites ; puisqu’ils ne la revendiquent que pour l’abandonner à leurs favoris… ou à leurs favorites. Ferdinand Ier n’avait pas même eu l’embarras du choix, son prédécesseur lui ayant évité la peine de trouver un Richelieu. Du reste, il est douteux que le pauvre empereur portât quelque intérêt à ce genre de questions. Petit et chétif, il penchait tantôt à droite et tantôt à gauche d’une manière si bizarre une tête mal assise sur son cou, que j’aurais eu, la première fois que je le vis, quelque peine à conserver ma gravité, sans la profonde pitié que m’inspira la mélancolique compagne de cet étrange empereur. Maigre et grande, Marie-Anne, fille de Victor-Emmanuel Ier, roi de Sardaigne, faisait paraître encore moins élevée la taille du débile César. Un sourire triste donnait une expression bienveillante à son visage sympathique qui trahissait les épreuves d’une femme unie à un homme privé d’intelligence et les anxiétés d’une dévotion minutieuse que son vieux confesseur ne parvenait jamais à calmer. On comprend aisément que, à l’époque où les révolutions vinrent compliquer cette situation, elle ait conseillé à Ferdinand Ier d’abdiquer en faveur du jeune François-Joseph, fils de son frère François-Charles, et qu’elle se soit empressée de se retirer avec l’ex-empereur au Hradschin de Prague, ancienne demeure de Charles X exilé.

Le regard des étrangers se portait ensuite sur le groupe des archiducs, qui venaient immédiatement après les chefs de leur famille. Parmi eux était ce neveu de l’empereur qu’un poète courtisan a nommé depuis « la fleur des Habsbourg, tendre et délicate. » J’ignorais alors que ce prince dût un jour lancer un décret d’excommunication contre mon libéralisme et recommander la réfutation de mes écrits à ses défenseurs officiels, zèle qui, selon l’usage, n’a contribué qu’à propager les idées qu’il voulait combattre. Le triomphe de madame de Staël et le peu de résultats produits par les mesures prises contre l’Allemagne, auraient dû préserver le jeune empereur de ces actes irréfléchis. Je n’aurais pas osé rappeler cet exemple éclatant, si un des défenseurs de la politique autrichienne n’y avait pas lui-même fait allusion en censurant mes opinions. Il est du moins un point où le parallèle est exact. Après de vaines et puériles persécutions, Napoléon Ier et François-Joseph ont dû avouer qu’une femme peut donner de bons conseils à un despote, et l’Acte additionnel aux constitutions de l’empire ainsi que la Constitution autrichienne prouvent assez que je ne m’étais pas plus trompée que l’illustre auteur de l’Allemagne en prédisant dans la Suisse que ni les prétoriens, ni les concordats ne forceraient le noble peuple de Vienne, — témoin de sa bravoure, j’ai le droit de lui rendre hommage, — à courber perpétuellement la tête sous le joug d’un pouvoir justement condamné par les lumières du siècle et par l’opinion unanime des nations germaniques.

Une fois l’empereur installé dans la salle de bal, il murmurait d’une voix basse et chevrottante quelques phrases inintelligibles que l’impératrice, — qui ne le quittait pas un instant, — se hâtait d’interpréter à l’aide de la méthode qui servait à expliquer les oracles de la Pythie. Les longs et fréquents bâillements de Ferdinand Ier trahissaient la lassitude que lui causait le spectacle qu’il était obligé de subir. Aussi, avant onze heures, se retirait-il dans ses appartements pour y souper, et pour se reposer des fatigues du bal… plus accablantes pour lui que le sceptre du « roi » Marie-Thérèse.

Ce triste spectacle faisait naître dans mon esprit une multitude de réflexions. Il me semblait avoir découvert les pieds d’argile du colosse qui pesait sur l’Europe centrale et sur la poitrine de la pauvre Italie. En voyant ces nobles Magyars, dont l’attitude chevaleresque révélait les goûts militaires, je me demandais si la faible main d’un empereur incapable de tenir une épée pourrait longtemps river les fers des Hongrois, des Italiens et des Roumains. Les événements qui ne tardèrent pas à éclater prouvèrent assez que, malgré la solidité apparente de ses bases, l’empire gouverné par le prince de Metternich était à la veille d’une crise qui est loin d’être terminée ; car au moment où j’écris (mars 1864) la moitié de l’Autriche « constitutionnelle » est dans une situation qui ressemble beaucoup à l’état de siége.

On ne prévoyait pas alors l’importance du rôle réservé à l’archiduchesse Sophie. Ma mère, qui allait quelquefois chez elle, ne m’a jamais dit qu’elle parût préoccupée de politique. Sophie-Frédérique-Dorothée, née le 27 janvier 1805, fille de Maximilien Ier, roi de Bavière, passait dans son pays natal pour une princesse heureusement douée et chez laquelle on avait remarqué de bonne heure un caractère décidé. Mariée en 1824 à l’archiduc François-Charles, elle ne trouva dans la famille impériale ni les goûts littéraires, ni la bonhomie dont on avait déjà contracté l’habitude à la cour de Munich. Sous François Ier, la vie intellectuelle et politique n’était pas plus active que dans le reste de l’empire et l’étiquette régnait en souveraine au Hofburg. L’avénement de Ferdinand Ier (1835) aurait dû, ce semble, changer la position de l’archiduchesse. Comme on pensait que l’empereur n’aurait pas d’enfants, on commençait, il est vrai, à se tourner discrètement vers l’épouse de l’héritier présomptif ; mais le prince de Metternich interdisait à l’archiduchesse toute espèce d’influence sur les affaires. Elle était donc obligée de consacrer son activité à l’éducation de ses fils, dont elle s’occupait avec une louable ardeur. On lui a reproché, depuis la publication du concordat, d’avoir confié les jeunes archiducs à des maîtres dévoués aux idées féodales et au catholicisme du comte de Maistre, et d’avoir ainsi préparé les fautes les plus graves du règne de François-Joseph.

Cependant, la conduite de François-Charles en 1848, n’était pas de nature à faire croire que personnellement l’archiduc et l’archiduchesse fussent épris du pouvoir absolu. L’archiduc ayant présenté une adresse libérale à l’empereur, on supposa qu’il avait contribué à la publication de la Constitution du 15 mai, et l’on sut bon gré à l’archiduchesse de l’attitude de son époux. Depuis le mois de mars, — époque de la fuite de M. de Metternich et de la princesse, qui, également détestés, avaient quitté, déguisés, le château impérial, tapis au fond d’une voiture de blanchisseuse, — l’archiduchesse partagea la faveur populaire avec l’archiduc Jean. Ce prince ayant épousé morganatiquement, en 1827, mademoiselle Anna Flochel, fille d’un simple maître de poste, passait pour favorable aux idées nouvelles. Mais quand on soupçonna que la cour voulait gagner du temps à l’aide d’une de ces comédies constitutionnelles dont notre siècle a vu tant d’exemples, les pacifiques Viennois devinrent furieux contre l’archiduchesse, qu’on rendit responsable de toutes les mesures réactionnaires. Que de fois n’ai-je pas entendu la musique discordante des charivaris organisés en son honneur ! L’impératrice douairière, quatrième femme de François Ier, n’était pas oubliée dans ces scènes tumultueuses. La presse attaqua l’archiduchesse avec tant de violence, qu’elle fut forcée de quitter momentanément la capitale.

À son retour à Vienne, les troubles d’octobre ne l’y laissèrent pas longtemps tranquille. J’étais logée près des capucins, et j’entendais fort bien la fusillade qui, le 6, retentissait sur la place et jusque sous les voûtes de Saint-Étienne. Tandis que je prêtais une oreille émue aux rumeurs de la révolution qui remplissait la ville (deux voyages que j’ai faits à Vienne ont coïncidé avec les insurrections de mai et d’octobre), la cour quittait Schœnbrunn pour se retirer à Olmütz. Là, dans des conseils où l’archiduchesse fut appelée, une double abdication fut jugée nécessaire au salut de la dynastie, et en voyant son fils monter sur le trône, elle dut abandonner l’espoir de porter jamais la couronne (décembre 1848). Mais il ne semble pas qu’elle ait renoncé aussi facilement à l’influence qu’une mère de son caractère exerce sur un fils encore jeune. Aussi, les journaux libéraux ont-ils supposé qu’elle avait pris une part active à la plupart des mesures rétrogrades qui ont signalé la première période du règne de François-Joseph. La confiance qu’elle semblait accorder aux meneurs du parti catholique, spécialement au jésuite Klinkowstreum, était de nature, il faut l’avouer, à donner beaucoup de crédit à ces conjectures. A-t-elle été éclairée par les événements, et comprend-elle aujourd’hui les conséquences désastreuses de la politique absolutiste et cléricale ? J’aimerais à le penser. Mais l’archiduchesse n’est plus jeune, et l’histoire des États catholiques prouve assez qu’en vieillissant les femmes — je ne parle pas des hommes, — savent rarement échapper à l’influence toute puissante d’un clergé qui prétend tenir les clefs du ciel et qui fait trembler « les bonnes âmes » par la seule pensée de tomber dans les griffes de Satan.

Je ne vous parlerai, ni de l’impératrice douairière, ni de Venise, où venait souvent l’archiduc Régnier, vice-roi du royaume lombardo-vénitien. Ce n’est pas que je n’aie noté sur mon journal plus d’un détail relatif à des personnages qui occupaient alors les plus hautes positions de l’empire. Mais je crois en avoir dit assez pour vous donner une idée du rôle des femmes à la cour d’Autriche. En somme, ce rôle était loin d’être celui d’une espèce inférieure. À Venise, la vice-reine me parut aussi aimable que spirituelle. À Vienne, l’impératrice et l’archiduchesse Sophie, montraient certainement autant d’intelligence que leurs époux, et l’archiduchesse passait si bien pour la personne la plus résolue de la famille impériale, que nous avons vu les Viennois attribuer à son initiative les principales résolutions prises par le gouvernement dans la crise de 1848. Personne assurément n’est moins porté que moi à justifier sa prédilection pour le parti clérical. Mais il ne faut pas oublier que, après les agitations de 1848, une foule de catholiques, hommes d’État, philosophes, journalistes, romanciers, etc., ne voyaient de salut « pour la religion, la famille et la propriété » que dans la doctrine transformée si imprudemment en articles de foi par le pape Grégoire XVI. Cette manie n’est pas assez passée de mode pour qu’il soit impossible, en 1864, d’apprécier les ravages qu’elle exerçait alors parmi des personnes qui se croient fort supérieures à toutes les archiduchesses de l’univers.

Après vous avoir parlé de la cour, je voudrais vous dire quelques mots des femmes de l’aristocratie viennoise, dont la beauté est célèbre, sans qu’on puisse dire avec l’auteur de Niko Veliki qu’elles sont « les plus splendidement belles de l’Europe. »

En Autriche, où la constitution sociale est essentiellement aristocratique, les classes sont séparées par les plus solides barrières.

La haute noblesse, étrangère aux idées du temps, affectait alors de conserver toute son admiration pour les idées et les mœurs féodales. L’Autriche étant une armée et non une nationalité, les traditions exclusivement militaires doivent tenir la première place dans les hautes sphères de la société. Cependant les rapports de l’empire avec le reste de l’Allemagne sont trop fréquents pour qu’on puisse s’y soustraire complétement à la culture germanique. Le savoir trouve un asile, non seulement dans la bourgeoisie, mais dans la noblesse éloignée de la cour, qui forme un contraste frappant avec « la crême » et qui partage jusqu’à un certain point les goûts des bourgeois.

Vous comprendrez sans peine que l’éducation tient plus de place que l’instruction dans les habitudes de la classe la plus élevée. On travaille à faire d’une jeune fille un ornement inoffensif pour un salon, et à lui donner un caractère aussi pacifique que celui des moutons. L’idéal est quelque chose de correct, de froid et d’insipide, comme ces dahlias que le vulgaire préfère à la pervenche bleue comme l’azur des lacs de Lombardie, ou à ces gracieuses anémones que le soleil a fait naître dans les vallons embaumés de la Grèce, du sang d’Adonis et des larmes d’Aphrodite. Le triomphe est complet quand on obtient l’éclat et la fadeur de cette « crême » dont la haute aristocratie viennoise aime à porter le nom. L’essentiel est de n’être ni « philosophe » ni bas-bleu ; deux choses aussi insupportables que dangereuses pour une personne destinée à vivre dans le grand monde. Le plus simple, n’est-il pas de considérer l’empereur comme le type de la justice, et le prince-archevêque de Vienne, comme l’incarnation de la religion ?

À cette époque, les promenades aux bastions et aux glacis étaient les meilleures distractions pour les jeunes filles de l’aristocratie. Enfant, on devait regarder comme le comble du bonheur, d’aller boire du lait de chèvre et manger des oublies hors la porte Caroline. Quelques années plus tard, on prenait part à des amusements moitié littéraires et moitié gastronomiques ; très conformes aux goûts de l’Allemagne méridionale. Une fois par semaine, on allait trouver, dans quelque vénérable hôtel de la Schenker-Strasse, quelques compagnes de la « crême des crêmes. » Chacune lisait à son tour un rôle d’une tragédie française, afin de s’exercer dans une langue qui est commune aux nations civilisées ; on dissertait sur les marrons glacés, on hasardait un parallèle entre les plumes de Lannoy et les chapeaux d’Adèle. La musique et la danse, qu’on aime passionnément à Vienne, terminaient la journée. Tout le monde revenait enchanté, après avoir beaucoup dansé et fait une consommation, qui paraîtrait fabuleuse à une jeune Italienne, de thé, de gâteaux et des bonbons achetés chez Dehne, illustration de la Michaeler-Platz, qui n’a pas, je crois, perdu sa vogue. Les études de la semaine n’étaient guère propres à préparer d’autres succès. Comme la noblesse exclue de la cour et les banquiers, — qu’on appelait dédaigneusement « l’autre société » et « les gens d’argent, » — représentaient mieux les tendances intellectuelles dont l’Allemagne est justement fière, « la crême » répétait qu’il fallait laisser à ces braves gens leur « unique satisfaction » et leur permettre de transformer leurs filles en « professeurs. »

Bien déchu aujourd’hui de sa splendeur passée, le Prater, situé dans la plus grande île du Danube, se partageait le monde élégant avec la Bastei (vieux bastion) que la démolition, commencée en 1855, des murailles qui séparaient la cité de ses vastes faubourgs, devait rendre moins agréable.

Quoiqu’on ait mille fois appelé « démagogues » les intrépides jeunes gens qui, en 1848, sont morts à Vienne pour renverser le pouvoir absolu, il n’en est pas moins certain, que de ce temps date le réveil de l’Autriche. Les Allemands, qui sont la race dominante, comprennent de plus en plus qu’ils ne sont pas d’un autre sang que leurs frères de Dresde ou de Carlsruhe, et que si ceux-ci jouissent des bienfaits d’un régime libéral, le temps est venu pour eux de sortir du long sommeil où s’engourdissaient les instincts élevés de leur race.

Malheureusement plus d’un obstacle rend extrêmement difficile la régénération de l’empire. Le premier de ces obstacles est l’omnipotence de l’Église romaine. En 1854, le catholicisme, qui est la religion de l’État, comptait en Autriche 25 millions de sectateurs des deux rites. L’Église orientale (3,500,000) et l’Église réformée (3,000,000), mal vues par un gouvernement qui a constamment travaillé à « convertir » leurs membres, ne peuvent être qu’un contre-poids fort insuffisant au pouvoir d’une théocratie, d’autant plus redoutée, qu’elle possède d’immenses richesses. Ces richesses pourront seules payer les dettes de l’empire, quand un gouvernement patriote, au lieu de faire de puérils concordats, aura le courage de mettre les intérêts du pays et du peuple avant les convoitises des moines et des prêtres.

Marie-Thérèse, elle-même, quoique dévote, avait déjà été frappée du mal que le jésuitisme faisait à ses États. Une seule femme a régné à Vienne — il ne s’agit pas ici de la Hongrie — et les historiens appellent son règne « l’âge d’or de la monarchie autrichienne. » L’énergique souveraine qui ranima l’agriculture ; qui fit fleurir le commerce et les arts ; qui fonda des universités, eut la gloire de fermer les couvents des héritiers de Loyola. Les fils de Marie-Thérèse, Joseph et Léopold, plus pénétrés que leur mère des idées du XVIIIe siècle, continuèrent son œuvre en Allemagne et en Toscane. L’empereur Joseph II, loin d’avoir en horreur les « schismatiques » de son empire, se montra presque autant qu’eux hostile aux prétentions et aux traditions de la papauté. C’est ainsi qu’il ordonna qu’aucune bulle papale n’aurait de valeur pour ses sujets, si elle n’était revêtue de l’approbation du pouvoir civil. C’est ainsi qu’il introduisit dans les Églises catholiques l’usage des psaumes allemands. Pensant comme les protestants autrichiens que les ordres monastiques étaient l’armée du pouvoir formidable qu’il voulait dompter, il supprima 800 couvents dans l’espace de huit jours. En même temps, le célèbre « édit de tolérance » accordait aux chrétiens réformés et orientaux le droit d’exercer librement leur culte. De son côté, Léopold, secondé par le célèbre évêque de Pistoia, Ricci, dont le Belge L. de Potter a si exactement exposé les théories (3e édit., Bruxelles, 1857), Léopold, depuis empereur d’Allemagne, fit triompher en Toscane les théories de son auguste frère.

Mais à peine le neveu de Joseph venait-il d’ériger à Vienne une statue à son oncle (1807) que le faible François, incapable de comprendre les vastes plans de ses oncles, se disposait à s’entendre avec les hommes que Joseph regardait, dit un de ses biographes, « comme un obstacle à toute liberté de la science, de même qu’à tout essai de réforme que pourraient tenter les princes dans leurs États. » Depuis la conclusion de la Sainte-Alliance, le nombre des couvents d’hommes n’a cessé d’augmenter. En 1834, on n’en comptait pas moins de huit cent vingt et un, avec une population de six mille huit cent vingt-cinq moines, appartenant à vingt-cinq ordres différents. Les femmes avaient mieux résisté que le sexe masculin à cette ardeur monacale. À la même date, le nombre de leurs monastères ne s’élevait qu’à cent vingt-trois, et celui des nonnes qu’à deux mille cent trente-sept personnes, presque exclusivement occupées du soin des malades et de l’éducation des filles[1]. Le Tyrol a toujours été, dans les provinces germaniques, le principal foyer de l’ultramontanisme, et les crédules montagnards de la partie allemande de cette province ont été témoins des scènes que je vous ai décrites en parlant de « la patiente de Capriana. » Marie de Mœrl, « l’extatique de Kaldern, » membre du tiers ordre de Saint-François, n’est pas moins fameuse parmi les amateurs de visions que Domenica Lazzari, et elle a trouvé de complaisants historiens, en Allemagne, dans Joseph Gœrres ; en France, dans l’auteur des Stigmatisées du Tyrol (Paris, 1843). On porte à quarante et un mille personnes le chiffre des pèlerins qui vinrent la visiter du mois de juillet au mois de septembre 1833. Le 2 février 1834, — année à laquelle se reporte la statistique des couvents que je viens de mettre sous vos yeux, — elle reçut ces stigmates que l’auteur de la Mystique chrétienne a décrits avec une admiration si naïve.

Cet étrange phénomène de la stigmatisation qui joue un si grand rôle dans la vie de plusieurs religieuses, vient d’être l’objet d’un examen très approfondi dans l’intéressante étude sur François d’Assise, par M. Ch. Berthoud. (Paris, M. Lévy.)

L’orthodoxie bien connue de François-Joseph Ier n’était pas de nature à diminuer le zèle pour la vie monastique. Le professeur J. Schopf, parlant, en 1857, des monastères de femmes, dit avec joie que « le nombre des couvents augmente d’une façon surprenante. » En Autriche, les nonnes ne sont pas comme en France gênées par ce qui reste de la législation de 1789. Ainsi elles peuvent faire « les vœux solennels » de chasteté, de pauvreté et d’obéissance. La « profession » les rend incapables d’hériter, de tester et de faire des actes entre vifs. Avec le consentement du mari, elle suffit pour rompre les liens du mariage, ce qui n’empêche pas l’Église romaine de tonner contre le divorce ! Une fois les vœux prononcés, il est interdit aux nonnes de rentrer dans le monde, à moins qu’elles n’obtiennent une dispense de l’autorité ecclésiastique.

Un autre obstacle à la renaissance de l’Autriche consiste dans les éléments hétérogènes qui composent l’empire, éléments qui parviendront difficilement à s’entendre. En France, en Prusse, en Russie, la masse compacte de Gaulois, d’Allemands, de Slaves qui constitue la nationalité, pourrait se passer des populations annexées à cette masse. La France, sans la Corse et sans l’Alsace, ne cesserait pas d’être une grande nation. En Autriche, au contraire, tout démembrement peut causer la dislocation d’un empire qui n’est qu’un assemblage de peuples. En 1854, les populations de l’empire se divisaient de cette façon :

I. — Race indo-européenne

Famille Peuples Population
1° Famille slave Tchèques, Croates, Serbes, etc. 16,870,000
2° Famille pélasgique Italiens 4,956,000
Roumains 2,871,000
Hellènes 4,000
Total 7,831,000
3° Famille germanique Allemands de l’Archiduché, du Tyrol, etc. 6,750,000
4° Famille hindoue Bohémiens 110,000
5° Famille iranienne Arméniens 14,000

II. — Race sémitique

Peuple Population
Israélites 853,000

III. — Race finno-mongole

Peuple Population
Magyars 4,850,000

Un coup d’œil jeté sur ce tableau prouve que l’empire était, en 1854, plutôt slavo-latin que germanique. Il est vrai que depuis 1860, l’Autriche a perdu la Lombardie. L’élément allemand n’en reste pas moins en minorité. Mais il a pour lui une instruction supérieure, une persévérance exceptionnelle, une union que sa position rend indispensable, enfin le goût et l’habitude du gouvernement. Les autres populations, au contraire, non seulement ne sont point d’accord pour atteindre le même but, mais la plus considérable est partagée en fractions séparées par la distance et par la différence de religion. Ainsi les Slaves de l’Ouest (Polonais, Tchèques, etc.), ne sont point voisins des Slaves du Sud (Croates, Serbes, etc.). Ainsi, telle population slave, les Croates, par exemple, appartient à l’Église romaine ; telle autre, comme les Serbes du Banat reconnaît l’autorité de l’Église orientale, enfin une troisième, comme les Slovaques, est en majorité réformée. En outre, presque partout parmi les Slaves, les classes supérieures sont d’une autre race que les gens du peuple.

Si vous rencontrez à l’étranger quelque dame riche née dans les pays slaves de l’Autriche, ne vous attendez pas à trouver chez elle le moindre rapport avec le reste de la population. La noblesse est germanisée en Bohême, en Moravie, en Styrie, en Carniole ; elle est magyare chez les Slovaques ; généralement italienne en Istrie et en Dalmatie. En Bohême, en Moravie, en Galicie, en Croatie, dans la Carinthie, dans la Carniole, dans l’Istrie, parmi les Slovaques, les bourgeoises doivent en grande partie leur origine à des familles venues du dehors, à des Allemands, à des Italiens, à des Israélites. Il faut aller en Croatie et dans les contrées serbes qui relevaient autrefois de la Hongrie, pour rencontrer une classe supérieure ayant la même origine que la masse du peuple. Les Serbes orthodoxes possèdent aussi une bourgeoisie indigène, active et commerçante.

Permettez-moi de ne pas m’occuper des Slaves de l’ouest plus que des Slaves du sud, et de laisser de côté les Tchèques et les Polonais, aussi bien que les Croates et les Serbes. Dans les Femmes en Orient, j’ai dit mon opinion sur la condition des femmes chez les Slaves occidentaux et chez les Slaves méridionaux. Quant aux israélites, je vous renverrai aux romans de M. Léopold Kompert, qui a peint avec tant de succès la vie des juives autrichiennes. Il me reste donc à vous parler des Allemandes et des Magyares.

L’empire d’Autriche, même dans les provinces germaniques, est un pays notablement moins avancé que la Saxe. Ni l’agriculture, ni l’industrie, ni l’instruction des deux États ne peuvent être mises sur la même ligne. La Suisse catholique et la Suisse réformée présentent le même contraste. En Autriche, l’industrie est moins arriérée que l’agriculture. Quant à l’instruction, le nombre des écoles élémentaires s’étant considérablement accru depuis 1830, beaucoup de femmes du peuple savent lire et écrire. La Hongrie est la partie de l’empire où l’instruction populaire a fait le moins de progrès. Comme l’instruction secondaire et l’instruction supérieure sont, aussi bien que l’instruction primaire, dans les mains du clergé, les Autrichiennes de toutes les classes restent, plus que les Saxonnes et les Prussiennes, étrangères au mouvement philosophique.

La condition civile des Autrichiennes n’offre pas les mêmes diversités que leurs habitudes. En effet, il n’y a que deux législations pour tout l’empire, une pour le royaume de Hongrie et l’autre pour l’immense majorité des sujets de Sa Majesté Apostolique.

Tout me porte à croire qu’en Autriche pas plus qu’en Hongrie, on ne conteste le droit de notre sexe à porter la couronne. Les Slaves autrichiens savent que leurs frères de Pologne et de Russie n’ont jamais exclu les femmes du trône ; il suffit pour le prouver de citer les noms des Vanda, des Hedwige et des Catherine. Chez les Magyars, Marie Ire, Élisabeth, Marie II (Marie-Thérèse) ont ceint le diadème de Saint-Étienne.

Il est vrai que lorsque l’empire d’Allemagne existait, un homme seul pouvait être élu, et que Marie-Thérèse fut obligée de faire couronner à Francfort un fantôme d’empereur, son mari François de Lorraine. Mais aujourd’hui qu’il n’y a plus qu’un empire héréditaire d’Autriche, rien n’empêcherait, ce me semble, les apparences d’être en rapport avec la réalité, et un rejeton féminin de la maison de Lorraine-Habsbourg pourrait porter fort légalement le sceptre que la pragmatique de Charles II de Hongrie (Charles VI d’Allemagne) assura en 1713 aux femmes de sa maison.

Quand on croit qu’une femme peut gouverner l’État, on n’a aucune raison pour exclure ses sujettes de la vie politique. L’Autriche semble être de cet avis ; car les Autrichiennes sont depuis quelques années autorisées à prendre part à la nomination des députés des diètes et des représentants de la commune.

Vous savez que l’empire possède dans chaque province des parlements provinciaux, dont la mission est de s’occuper des intérêts de la province et de nommer des députés au conseil de l’empire (Reichsrath). Les membres de ces diètes sont élus par les propriétaires des « grandes terres » (« terres nobles » du Tyrol). Le cens varie d’une province à l’autre ; mais le sexe n’établit point de différences essentielles entre les électeurs. Toute femme propriétaire ou copropriétaire d’une grande terre, peut intervenir dans l’élection des députés. Seulement, elle doit émettre son vote par le moyen d’un mandataire.

Toute « bourgeoise » peut également prendre part à l’élection des représentants de la commune. Elle exerce ce droit par l’entremise de son mari, et si elle est fille, veuve ou séparée de son époux, par un mandataire. Le mot « bourgeoise » n’a pas en Allemagne le même sens qu’en France. Il s’applique moins à un état social qu’à une certaine situation légale dans la commune. Ainsi, en Autriche, sont « bourgeois » toutes les personnes qui ont reçu la bourgeoisie d’une commune dans les conditions voulues par la loi du 17 mars 1849, et celles qui paient un impôt soit pour une propriété située dans la commune, soit pour une industrie qui exige légalement la résidence sur le territoire de cette commune.

Il n’est pas difficile d’apercevoir les motifs qui ont disposé le gouvernement autrichien à entrer dans un ordre d’idées qui épouvanterait en France et en Angleterre des démocrates fort avancés. L’aristocratie de la Grande Bretagne, dont la puissance et les richesses sont si grandes ; la démocratie française, plus fière de ses triomphes que pressée de songer aux causes de ses défaites, ne croient nullement avoir besoin du concours de notre sexe. Mais les empereurs d’Autriche, voyant l’unité de l’empire gravement compromise par le réveil des nationalités, ont imité la politique des césars attaqués par le patriciat républicain, ils ont accordé aux femmes des droits qui leur semblent d’autant plus propres à les attacher à leur autorité, que la condition de notre sexe est assez misérable parmi certains peuples de l’Autriche, assez disposés à briser le lien qui unit leur destinée à celle des Allemands de l’archiduché.

Le code de 1811, qui règle la condition civile des femmes, a pour base le droit romain. Toutefois il en diffère en beaucoup de points importants.

Les filles ont les mêmes droits en matière de succession que leurs frères, s’il ne s’agit ni d’un majorat ni d’un fief. Il n’existe aucune distinction entre les deux sexes pour l’âge de majorité. Toute fille âgée de vingt-quatre ans peut administrer ses biens et contracter mariage sans avoir besoin d’un consentement spécial. Cependant le « consentement politique » existe encore pour certaines classes de personnes ; mais il suffit qu’il soit obtenu de la commune ou de l’autorité politique dont le fiancé relève. Cet usage suranné, débris des coutumes du moyen âge, sera, tout porte à le croire, prochainement abrogé.

Si la fiancée ne possède pas personnellement un bien suffisant pour lui constituer une dot convenable, c’est à dire un bien qui puisse être assuré à l’époux pour subvenir aux dépenses de la société matrimoniale, son père et sa mère, et, à leur défaut, l’aïeul et l’aïeule, ont l’obligation de lui en donner une proportionnée à leur état de fortune. Dans le cas où les parents auraient refusé leur consentement au mariage pour des raisons jugées suffisantes par les tribunaux, ils se trouveraient dégagés de cette obligation.

Si la fiancée est majeure et qu’elle ait du bien dont elle puisse disposer elle-même, elle peut prendre avec son fiancé, pour la dot et autres dons réciproques, les arrangements qui lui conviennent. Parmi les riches, il est rare qu’on constitue un bien dotal et chacun des époux reste en possession de sa fortune personnelle. Si la fiancée est mineure, le contrat doit être fait par son père ou par son tuteur, avec l’approbation du conseil de tutelle. Ce contrat est ordinairement la seule règle qui détermine les droits des époux. Il peut être fait avant la noce ou immédiatement après. Mais, circonstance digne d’être remarquée, les conjoints peuvent plus tard prendre d’autres dispositions. Il suffit qu’ils se mettent d’accord et qu’ils respectent les droits acquis des tiers.

Si la dot consiste en biens immeubles, en droits ou en meubles dont on peut faire usage en ménageant la substance, l’épouse en conserve la propriété. S’il s’agit, au contraire, d’argent comptant, de créances ou bien de choses qui peuvent être consommés, l’époux en devient propriétaire absolu.

À la mort de l’époux, la dot revient à la femme.

Les femmes ont la liberté de disposer de leurs biens paraphernaux ou extra-dotaux.

Si les époux ne font pas de contrat, on n’en conclut pas, comme en France, qu’ils doivent être soumis au régime de la communauté, mais, — ce qui est beaucoup plus raisonnable, — qu’ils entendent conserver leurs biens séparés.

Tant que l’épouse n’a pas manifesté d’intention contraire, on suppose qu’elle a confié à son mari l’administration de ses biens comme à son représentant légitime. Il est astreint aux obligations de n’importe quel mandataire. Si sa manière d’agir fait craindre un dommage urgent, l’administration de ces biens peut lui être enlevée, quand même elle lui aurait été accordée expressément et pour toujours.

La communauté des biens est adoptée le plus souvent surtout parmi les bourgeois et les paysans. En cas de mort d’un des conjoints, le survivant a le droit de réclamer la moitié des biens communs.

Le pouvoir du mari sur la femme est loin d’être aussi grand que dans la loi française. La femme est bien obligée d’habiter le domicile conjugal, mais dans un grand nombre de circonstances, elle n’est pas forcée de suivre son époux ; par exemple, elle en serait dispensée s’il voulait aller dans un endroit où il y aurait quelque danger pour sa liberté, pour sa vie et même pour sa santé. Elle peut aussi se refuser à de perpétuelles pérégrinations — à moins que son mari ne soit militaire — et à tout établissement en pays étranger.

La direction des enfants doit être le résultat d’une entente entre les parents, mais en cas de désaccord, la volonté paternelle l’emporte. Cependant les jurisconsultes autrichiens déclarent que, s’il s’agit d’une proposition de mariage, il serait très téméraire de se passer du consentement d’une mère dont l’œil pénétrant devine tous les secrets du cœur de ses enfants, et qui sait mieux que personne quel fiancé convient au caractère de sa fille. Il resterait à convertir en loi ces sages conseils que l’expérience inspire à la prudence germanique.

Sans être aussi libéral que l’ancien code Napoléon sur la question du divorce, le code civil autrichien est plus raisonnable que la législation qui régit actuellement l’empire français. Il a supposé que rien ne serait plus ridicule que d’accorder aux dissidents la liberté de pratiquer leur culte, si on leur refusait en même temps l’exercice d’un droit essentiel que ce culte leur reconnaît, et qui ne compromet en rien l’ordre social. Chez les israélites et chez les acatholiques — d’a privatif, en Allemagne on évite les qualifications impertinentes de « schismatiques » et « d’hérétiques » — le divorce se fait d’après les lois spéciales des diverses communautés religieuses.

Pour les catholiques, les vœux solennels rompant seuls le mariage, ils n’ont d’autre ressource que la séparation légale, telle qu’elle est réglée par la loi du 8 octobre 1856. La date de cette loi en indique assez l’esprit. Aux autorités ecclésiastiques ont été confiées des décisions que la législation française réserve avec sagesse aux tribunaux.

Les lois relatives à la condition des veuves offrent quelques dispositions dignes d’être signalées.

Si le mari meurt avant que la femme ait atteint l’âge de vingt-quatre ans, elle retombe sous le pouvoir paternel.

En principe, les personnes du sexe féminin n’étant pas jugées aptes à être chargées d’une tutelle, dans le cas où le père n’aurait pas nommé de tuteur, la tutelle devrait être confiée à l’aïeul paternel ; la mère ne vient qu’après, encore est-il nécessaire qu’elle soit toujours assistée d’un subrogé-tuteur.

L’héritage de l’époux mort est réglé par le contrat de mariage. S’il n’y a point de contrat, le survivant est assimilé aux enfants, pourvu qu’il y en ait au moins trois. S’il y en a un moindre nombre, il a, durant sa vie, la jouissance du quart de la succession. S’il n’y a point d’enfants, mais s’il y a un autre héritier légal, le survivant reçoit le quart de la succession en toute propriété, et la succession entière, s’il n’y a pas d’héritier.

La loi autrichienne admet la recherche de la paternité. Quiconque est convaincu par son aveu, par des écrits, etc., d’avoir cohabité avec la mère d’un bâtard sept mois avant sa naissance, est considéré comme le père de l’enfant et subit les dépenses que la loi a jugées devoir être mises à sa charge. S’il a séduit la fille par une promesse de mariage, on ne qualifie point, comme en France, cet acte d’insigne déloyauté de pure étourderie, il est, d’après le code pénal, passible d’un emprisonnement de un à trois mois. Loin d’abandonner un pauvre enfant, fort innocent de la faute de sa mère, aux chances les plus funestes, le code civil autrichien s’occupe de son avenir avec une sollicitude qui fait vraiment honte à la dure insouciance du code Napoléon. En cela, il n’est pas inspiré seulement par un véritable sentiment d’humanité chrétienne, mais par une haute intelligence des intérêts de l’État, auquel il importe beaucoup que les bâtards ne deviennent pas presque nécessairement la proie du vice ou du crime.

Les gouvernements et les individus qui manquent de prévoyance doivent s’attendre aux plus dangereuses complications.

La législation hongroise est contenue dans le Corpus juris hungarici. Elle a pour bases le droit coutumier, rédigé par Étienne de Verbock, fameux jurisconsulte du XVIe siècle et les recez des diètes magyares depuis saint Étienne jusqu’à nos jours.

Cette législation reconnaît que l’héritage des parents doit être réparti par portions égales entre les garçons et les filles. En principe, celles-ci doivent rester en tutelle jusqu’à leur mariage. Cependant, une fille qui ne se marie pas et dont la conduite présente les garanties nécessaires peut être délivrée de la tutelle par l’autorité civile. Il n’existe aucune loi qui défende notre sexe contre la séduction ; mais il n’est pas interdit aux magistrats de punir les séducteurs dont les actes leur sembleraient particulièrement répréhensibles.

Toute fille qui veut se marier doit avoir l’autorisation de ses parents. S’ils sont morts, et qu’elle ait un tuteur, elle est obligée d’obtenir son assentiment. Il n’existe point de « consentement politique » ou d’intervention de l’État dans les mariages.

L’épouse a l’administration de ses propres biens. En cas d’adultère, le mari non seulement aurait le droit de s’emparer de la dot de sa femme, mais il pourrait réclamer sa tête. Il est inutile de dire que l’échafaud ne se dresse plus pour des cas semblables.

Les dissidents peuvent se conformer aux règles de leur Église qui leur permet le divorce.

La veuve ne subit aucune tutelle, et elle est de droit tutrice de ses enfants.

Si le mari ne laisse pas de descendants, les acquêts sont attribués à la veuve. Les biens héréditaires du mari ne lui reviennent que si le défunt n’a laissé ni descendants, ni ascendants, ni collatéraux. Quant au mobilier, la veuve reçoit une part égale à celle des enfants, sans compter l’anneau nuptial, les habits, le carrosse avec les chevaux de carrosse du mari.

Quoique la vie intellectuelle soit bien loin d’être aussi active en Autriche que dans l’Allemagne du Nord, cependant on peut citer les noms de quelques Autrichiennes qui, dans ces derniers temps, ont appelé l’attention sur leurs écrits.

Tandis que j’étais à Vienne, on s’occupait déjà d’une femme qui est devenue célèbre, et qui a donné des preuves d’une persévérance singulière et d’une énergie vraiment rare chez les Allemandes du Sud.

Née à Vienne, à la fin du siècle dernier (1795), Ida Pfeiffer fut saisie de la passion des voyages dans une condition où l’on contracte ordinairement les goûts les plus sédentaires. Tant que vécut son mari ; tant que ses deux fils ne furent pas établis, elle sut imposer silence à un penchant qui se confondait dans son âme avec le noble désir d’augmenter la masse des connaissances humaines. En 1842, à l’âge de quarante-sept ans, elle prenait la route de Jérusalem. Ordinairement, quand on fait ce voyage, on s’embarque à Trieste ou à Marseille, et on arrive en Palestine, sans avoir couru d’autres dangers que les périls inséparables de la traversée. Une pareille manière de voyager n’était nullement dans les idées d’Ida Pfeiffer. Seule et sans protection, n’ayant d’autres ressources que ses modestes économies, elle traversa la Turquie d’Europe et la Turquie d’Asie, et, après avoir vu la Palestine, elle poussa jusqu’en Égypte. L’ouvrage dans lequel elle raconte ses débuts dans cette carrière de périls est intitulé : Voyage d’une Viennoise en terre sainte (Vienne, 1844). Elle visita ensuite la Suède, la Norwége, la Laponie et même l’Islande, où elle souffrit beaucoup du climat. « Les voyages en Islande, dit-elle, sont beaucoup plus pénibles que les voyages en Orient. Je supportais plus aisément la chaleur excessive de la Syrie que ces affreux ouragans accompagnés de vent et de pluie, que l’âpreté de l’air et la rigueur du froid qui glace cette île. » Elle a consacré au récit de cette expédition son Voyage au nord de la Scandinavie et en Islande dans l’année 1845.

Ces lointaines excursions auraient pu satisfaire une âme moins avide d’apprendre. Mais Ida Pfeiffer avait de plus vastes projets. Elle voulait faire un voyage autour du monde. Elle partit donc de Vienne, le 1er mai 1846, pour s’embarquer à Hambourg. Dans cette ville, elle rencontra le comte Berchtold, avec lequel elle voyagea quelque temps, mais dont elle ne tarda pas à se séparer. Arrivée au Brésil, au lieu de se borner, comme on le fait généralement, à visiter les villes de la plage, elle s’enfonça dans les forêts vierges de l’Amérique méridionale, sans craindre l’humeur capricieuse des sauvages qui les habitent. Une lutte sanglante qu’elle soutint dans un lieu désert avec un nègre fugitif donne une idée des dangers qu’elle bravait. Dans l’Océanie, elle fit à pied le tour de l’île de Taïti. Malheureusement, le chef du céleste empire se montra moins hospitalier pour elle que les indigènes du Brésil, et les mandarins ne lui permirent pas de dépasser Canton. Il n’était guère plus facile, à cette époque, de visiter l’Hindoustan, à cause de ces étrangleurs, à qui l’auteur du Juif Errant a fait une réputation méritée. Sans craindre leur lacet, madame Pfeiffer alla de Calcutta à Bénarès, l’Athènes de l’Inde ; de Bénarès à Delhi, l’ancienne capitale de l’empire mongol ; de Delhi à Bombay, sur les côtes de la mer d’Arabie, qui forme le golfe persique. Puis elle pénétra dans le golfe, remonta le Tigre, vit Bagdad, la cité des califes, les ruines de Ninive, franchit les quatre cents lieues qui séparent Mossoul de Tauris, visita la Perse, arriva aux frontières de la Russie méridionale, d’où elle gagna Constantinople, et enfin la Grèce. De retour à Vienne (1848), elle publia son Voyage d’une femme autour du monde (Vienne, 1850). Elle repartit au printemps de 1851 pour compléter ses excursions dans l’Océanie et dans les deux Amériques. L’épisode le plus intéressant de ce voyage est l’excursion qu’elle fit à pied, au centre de l’île de Bornéo, au milieu des Battaks anthropophages. À peine son Second Voyage autour du monde (Vienne, 1856) avait-il vu le jour, qu’elle s’embarquait pour Madagascar, où la reine des Hovas, veuve de Radama, fort hostile aux Européens, régnait alors par la terreur. À son retour à Vienne, elle y mourut, le 27 octobre 1858, épuisée de fatigue, ayant contribué plus qu’aucun voyageur de nos jours au progrès de la science géographique et de l’étude des diverses races qui couvrent notre globe, et cela dans des circonstances particulièrement défavorables. Son sexe, son manque de naissance et de fortune, tout semblait rendre impossible l’exécution de ses gigantesques desseins. La plupart du temps, les voyageurs qui s’aventurent dans des contrées infiniment plus sûres que Bornéo ou Madagascar, obtiennent des gouvernements un appui énergique, des ressources, et des recommandations de toute espèce. Tel n’était point le cas d’Ida Pfeiffer, la nullité de la marine autrichienne ne portant pas le gouvernement de Vienne à s’intéresser, comme les puissances maritimes, à ces lointaines et périlleuses explorations. Aussi faut-il une grande dose d’intelligence et d’énergie chez un membre de ce sexe, que tant de gens vouent à l’ignorance et dont « la faiblesse » est si souvent raillée, pour accomplir une œuvre telle que celle qui a fait dire à Alexandre de Humboldt que « madame Ida Pfeiffer était célèbre, non seulement par la noble et courageuse confiance qui l’avait conduite, — au milieu de tant de dangers et de privations, — deux fois autour du globe, mais aussi par la rectitude et la philanthropie de ses jugements, par l’indépendance et la délicatesse de ses sentiments. »

Cette voyageuse avait trop d’énergie et « d’indépendance » pour ne pas appartenir à l’opinion constitutionnelle. Aussi n’a-t-elle pas voulu laisser ignorer à ses lecteurs la joie que lui causa la révolution de Vienne. « C’était à ne pas y croire ! » écrit-elle à Athènes dans son journal. « Quel réveil après une si longue léthargie ! » Les événements de mars l’avaient enchantée « au point qu’elle était fière d’être Autrichienne. » (Ier Voyage, ch. XXIV.)

Cet esprit, naturellement libéral, s’étonnait plus d’une fois, en revoyant le monde civilisé, de le trouver en certains points plus arriéré que la société asiatique elle-même. Arrivée à la frontière russe, en revenant de son premier voyage autour du monde, les vexations qu’on lui fait subir à cause de son passeport, lui inspirent ces curieuses réflexions : « O mes bons Arabes, ô Turcs, Persans, Hindous, j’ai traversé paisiblement vos contrées ! Qui m’aurait dit que je rencontrerais tant d’obstacles sur cette terre chrétienne ! »

Parmi les femmes de lettres de l’Autriche, il n’en est point qui ait encore acquis la renommée de madame Pfeiffer. Caroline Pichler, dont madame de Staël a parlé, et dont la maison était un centre de réunion pour les littérateurs et les artistes, madame Pichler, morte en 1843, vivait encore lorsque j’allai à Vienne pour la seconde fois. Dans les Souvenirs de ma vie, publiés après sa mort, on découvre des détails intéressants, gâtés par la prolixité fatigante qu’on retrouve dans ses romans. L’histoire de Caroline Pichler est celle de la multitude des romanciers. Fort célèbre de son vivant, l’auteur d’Agathoclès vit ses ouvrages traduits dans presque toutes les langues de l’Europe. Aujourd’hui, ils ont encore moins de lecteurs que ces populaires romans d’Eugène Sue qui faisaient, avant 1848, les délices de la société européenne, et que se disputaient les journaux de Paris !

Où sont les neiges d’antan ?

Caroline Pichler avait écrit pour le théâtre plusieurs pièces médiocres, dont la plus connue est le drame de Ferdinand II. Le goût de la littérature dramatique semble s’être conservé chez les Autrichiennes. Madame Pinzer, qui vit en Styrie, et dont le pseudonyme est Ernest Ritter, a composé, outre plusieurs récits, des pièces de théâtre dont la meilleure est Die Neuberin. Madame la baronne Elner, née comtesse Dubsky, qui écrit sous le nom d’Eschenbach, a composé une tragédie de Marie Stuart, qui a eu du succès. Les triomphes du baron de Münch-Bellinghausen (Frédéric Halm), justement applaudi à cause du Gladiateur de Ravenne et du Fils du désert, sont bien faits pour exciter une vive émulation chez ses compatriotes.

Parmi les auteurs de récits, outre madame de Pinzer, on doit citer Hedwige Wolf ; parmi les poètes, Betty Paoli (Élisabeth Glück, d’origine israélite) et mon amie d’enfance, l’auteur anonyme d’Irène. Parmi les artistes, feue madame de Schmerling occupait un rang distingué. Pauline, baronne de Kondelka, fille d’un officier général, propriétaire du 40e régiment d’infanterie, née à Vienne en 1806, reçut une instruction exceptionnelle. M. Joseph Bergmann, directeur du cabinet impérial des antiquités de Vienne, qui fut chargé par son père de lui enseigner les langues anciennes, sut lui inspirer une vive admiration pour la littérature hellénique. Son mariage avec le chevalier Antoine de Schmerling, aujourd’hui ministre d’État et chef du parti constitutionnel, fut célébré en vers par les écrivains les plus estimés de l’empire, spécialement par le baron de Hammer-Purgstall, le docte historien de l’empire ottoman, et par Caroline Pichler. Madame de Schmerling est morte de la poitrine en 1849. La galerie impériale du Belvédère possède un tableau de fleurs dû au pinceau délicat de cette Rachel Ruysch de l’Autriche. M. Bergmann conserve une aquarelle, faite en 1822, qu’elle a ornée d’une sentence d’Euripide.

L’Allemagne du Sud, ou haute Allemagne, située entre les Alpes et les montagnes de l’Allemagne centrale, comprend, outre l’empire d’Autriche, deux royaumes, la Bavière, le Wurtemberg, un grand-duché, Bade, et deux petites principautés, Lichtenstein et Hohenzollern, cette dernière réunie à la Prusse en 1850. La théocratie catholique est bien loin d’exercer dans ces États la même influence qu’en Autriche.

En Bavière, par exemple, un tiers de la population appartient à l’Église réformée. L’influence du climat y a fait triompher le catholicisme et une morale peu sévère. Le nombre des naissances illégitimes y est considérable, il est d’un cinquième dans tout le royaume, et même à Munich d’une moitié. Malgré ces mœurs faciles, la population de la capitale s’est montrée, vous l’avez vu, fort irritée des amours de son vieux roi avec Lola Montès. Quand j’ai fait mon voyage de Grèce, un fils de Louis Ier occupait encore le trône d’Athènes. Les exemples paternels n’avaient point fait d’impression sur l’esprit du roi Othon, et aucun souverain n’était plus propre à donner aux Hellènes une haute idée de la chasteté germanique.

Auparavant, j’avais trouvé des princesses de Bavière dans toutes les cours de l’Allemagne. L’ex-reine de Saxe, la reine régnante, la reine de Prusse, ont toutes quitté Munich pour occuper des trônes allemands. Une abdication a seule privé l’archiduchesse Sophie du diadème impérial. Plusieurs années après, dans un voyage que j’ai fait sur le territoire de la confédération, j’ai pour la première fois visité la cité qui a donné naissance à tant de personnages dont le souvenir est fortement gravé dans ma mémoire. Le roi Maximilien II, prince ami des lettres, mais d’un caractère excessivement indécis, flottait entre la philosophie de Schelling et les influences ultramontaines, entre l’esprit féodal et le libéralisme. Fort instruit lui-même, il favorisait le développement de l’instruction populaire, qui a fait de véritables progrès dans ces derniers temps. Malheureusement, malgré la salutaire influence de la reine mère, le règne de Louis II semble devoir être le signal d’une réaction jésuitique.

Dans le Wurtemberg, État beaucoup moins grand que la Bavière ; mais dont l’influence dans l’ordre des idées est bien plus considérable, domine la civilisation protestante, les deux tiers des Wurtembergeois appartenant à l’Église réformée. L’agriculture et l’instruction y sont fort avancées. L’université de Tubingue, a, de nos jours, joué un grand rôle en Allemagne, à cause de la part qu’elle a prise aux controverses sur les origines du christianisme. Il suffit de citer les noms des docteurs Strauss et Baur, le fondateur de la fameuse « école de Tubingue, » pour constater que l’influence philosophique et théologique du Wurtemberg est infiniment plus étendue que ses frontières. La capitale du royaume, Stuttgart, est la patrie de Hegel. Cette ville a aussi donné naissance (1800) à madame Charlotte Birch-Pfeiffer, qui s’est fait une réputation comme actrice et comme auteur dramatique. Le public et la critique allemande, qui sont unanimes sur ses talents comme actrice, n’ont pas pu parvenir encore à se mettre d’accord sur son mérite comme écrivain. Tandis que ses pièces, à peine publiées, sont jouées sur les meilleurs théâtres de l’Allemagne et partout fort bien accueillies, la presse lui reproche de prendre pour modèles les Scribe et les Kotzebue, et de se préoccuper beaucoup plus des effets de théâtre et des goûts de ses auditeurs que de l’étude du cœur humain et des règles éternelles de l’art. Mais ils sont rares aujourd’hui les auteurs dramatiques qui ne préfèrent pas une production active et fructueuse aux questions d’esthétique. Madame Birch-Pfeiffer, qui a paru sur le théâtre de toutes les grandes villes que j’ai vues ou habitées, à Munich, à Berlin, à Vienne, à Pesth, etc., a épousé à vingt-cinq ans le docteur Christian Birch, de Copenhague, connu en Allemagne par sa biographie du roi des Français, Louis Philippe Ier.

Quoique dans le grand-duché de Bade le catholicisme soit la religion de la majorité, cet État, qui possède l’université de Heidelberg, que j’ai visitée en 1855, n’est nullement soumis à la politique ultramontaine. Le gouvernement du grand-duc Frédéric compte parmi les plus éclairés, les plus patriotiques et les plus libéraux de l’Allemagne.

La Forêt Noire, qui s’étend dans le grand-duché et dans le Wurtemberg, est habitée par des populations dont le caractère est digne d’être étudié. Si vous voulez avoir une idée des habitudes des paysannes de cette rude contrée, vous en trouverez un tableau fidèle dans Histoires villageoises de la Forêt Noire, publiées en 1844, dans une des principales villes du duché, Mannheim, par un Israélite, M. Berthold Auerbach. Quant aux juives qui sont en grand nombre sur les deux rives du Rhin, leurs mœurs originales ont été fort spirituellement décrites par un écrivain qui appartient à l’enseignement supérieur dans l’université de France. J’ai pu me convaincre, en l’entendant, que M. Daniel Stauben (je respecte le voile du pseudonyme) a fait une étude consciencieuse de ces populations israélites de l’Alsace qui se rapprochent de plus en plus de la civilisation chrétienne.


  1. Il s’en faut que l’histoire des couvents des nonnes soit suffisamment connue ; mais chaque jour nous apporte quelque nouveau document. Ainsi il vient de paraître un ouvrage plein des plus curieuses révélations. Il est intitulé : I Misteri del Chiostro napoletano, memorie di Enrichetta Caracciolo de’ Principi di Forino, ex-monaca Benedettina, Firenze, Barbera. ↩︎

Pjesa e radhës
Les Scandinaves

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