Sommaire de la lettre
Les Germains et les Celtes de la Grande Bretagne. — Les reines. — Anna Boleyn ou la Réformation. — Marie la Sanglante ou la réaction catholique. — Élisabeth ou le triomphe de la réforme. — Miss A. Strickland, l’historien des reines d’Angleterre et d’Écosse. — Marie II ou le triomphe du régime constitutionnel. — Anne ou la lutte contre l’absolutisme de Louis XIV. — Condition civile des Anglo-Saxonnes des deux mondes. — Les femmes de lettres anglaises. — La colonie de Florence. — Les voyages, la poésie et la science. — Mesdames Trollope, Browning et Sommerville. — Les contemporaines de mistress Trollope. — Lady Morgan, mistress Anna Jameson et mistress Catherine Gore. — Miss Martineau et le rationalisme anglais. — Mistress Ellis et les quakers. — Les peintres de la vie anglaise. — Lady Lytton-Bulwer, mistress Gaskell, Charlotte Brontë, etc. — Les jeunes filles en Angleterre et sur le continent. — Les femmes de lettres des États-Unis. — Madame Beecher-Stowe. — Professions des Anglaises. — Les paysans de la Grande Bretagne.
Le monde germanique s’est étendu à l’Occident par d’importantes conquêtes sur les nations celtiques. Après avoir passé le Rhin, les Germains ont occupé une partie de la Suisse. Les deux îles qu’on appelle aujourd’hui Grande Bretagne, ont gardé le nom de ces Bretons dans lesquels il est impossible de ne pas reconnaître des frères des Gaulois. Mais obligés de reculer devant les Germains, les Celtes ont conservé les « hautes terres » de l’Écosse et l’Irlande que leurs poètes nomment « une émeraude enchâssée dans les mers. »
Mélange d’éléments celtiques et germaniques, la nation anglaise conserve les traits de sa double origine.
L’Allemande a toujours préféré le calme du foyer domestique, l’Anglaise a plus d’une fois déployé une activité vraiment gauloise sur une scène plus étendue. L’amour de Henri VIII pour Anna Boleyn décida l’impétueux Tudor à rompre avec la cour de Rome. Mais le roi, partagé entre ses sympathies pour les idées absolutistes et ses rancunes contre la papauté, devrait plutôt être appelé « le bourreau de la réforme que son fondateur en Angleterre, » comme le dit fort bien un des historiens de la réformation, M. Merle d’Aubigné. Les tergiversations de Henri étaient de nature à encourager les espérances des catholiques. Aussi, après le règne assez court d’Édouard VI, essayèrent-ils de reprendre la direction des affaires. La docte et charmante Jane Grey, petite-fille de Henri, qui personnifiait l’idée protestante, paya de sa vie son attachement à la réformation. J’ai pu m’apercevoir, en examinant ses lettres à Zurich, que l’on conserve dans tous les pays protestants, un souvenir sympathique à cette reine d’un jour qui a inspiré un poème à Young, une tragédie à Mme de Staël, à MM. Brifaut et Soumet, et qui a donné à Eugène Delacroix l’idée d’un de ses meilleurs tableaux.
Le catholicisme triompha avec Marie la Sanglante (Bloody Mary), fille de Henri et de l’Espagnole Catherine. En épousant le fils de Charles-Quint (Philippe II), cette souveraine, instruite, résolue, mais bigote et entêtée, compromettait l’indépendance politique de son pays, en même temps qu’elle livrait aux inquisiteurs ses libertés religieuses. Mais elle trouva tant de résistances, qu’elle fut obligée de couvrir l’Angleterre de bûchers et d’échafauds.
Il était réservé à une vraie Anglaise, à la fille de Henri et d’Anne Boleyn, de venger son pays des complots de Rome et de l’Espagne. Du règne de la grande Élisabeth date la prospérité toujours croissante de l’Angleterre, et si la maison de Habsbourg fut obligée de renoncer au projet de soumettre l’Europe au sceptre de l’Espagne et au joug de la papauté, il faut l’attribuer à cette reine savante, énergique, habile à exécuter les plus vastes desseins, dont les Anglais gardent précieusement la mémoire. La puissante nation qui obéit aujourd’hui à Victoria Ire, le souverain le plus libéral du monde chrétien, la nation qui doit son rang éminent dans le monde aux règnes glorieux d’Élisabeth, d’Anne et de Victoria, ne saurait méconnaître les services que notre sexe lui a rendus.
Il appartenait à une femme qui, par le côté maternel, se rattache à la race royale des Plantagenets, de raconter l’histoire des reines qui ont illustré son pays. Préparée aux grands travaux par une forte éducation, qui alliait les sciences aux études historiques et archéologiques, ainsi qu’aux langues anciennes, miss Agnès Strickland entreprit d’écrire la vie des reines d’Angleterre depuis la conquête jusqu’à Victoria Ire (The lives of the queens of England, 1840-1851, 8 vol. in-8°), ouvrage auquel travailla une de ses sœurs, miss Élisabeth. Encouragé par l’immense succès de ce livre, — chacun des volumes dont il se compose obtint les honneurs de plusieurs éditions avant que l’ouvrage fût terminé, — le poète qui avait chanté le Champ de bataille de Worcester, l’auteur des Scènes historiques, a publié de 1852 à 1856, la biographie des reines d’Écosse (The lives of the queens of Scotland, 4 vol. in-8°). Si le style de la noble fille des « cavaliers » n’a pas beaucoup d’éclat, il a de solides qualités, et l’on trouve dans ses écrits une étude consciencieuse des sources et un habile arrangement des matériaux. On a surtout remarqué, dans les Reines d’Écosse, son étude sur l’infortunée Marie Stuart, qui essaya d’opposer à la victorieuse Élisabeth l’influence de ses charmes et la puissance de Rome. Appartenant à une famille qui avait sacrifié sa fortune aux Stuarts, miss Strickland a évidemment étudié l’histoire de Marie avec un soin particulier. Sa collection des lettres de la reine d’Écosse (Letters of Mary, queen of Scots, 1845), qui contient tant de documents inédits, jette une vive lumière sur l’histoire du temps. Grâce à cette publication et à celle du prince Labanov (1844), M. Mignet a pu porter sur Marie Stuart un jugement impartial (1851), qui n’est pas précisément à l’avantage de la rivale d’Élisabeth.
L’Angleterre, délivrée définitivement par la fille de Henri VIII, du joug de la théocratie, avait encore une autre conquête à faire. Malheureusement, les faibles successeurs d’Élisabeth, les Stuarts, étaient loin de continuer son œuvre. Entichés des théories du droit divin, Jacques Ier et Charles Ier, voulaient faire triompher le pouvoir absolu, et Charles II unissait aux mêmes tendances un penchant décidé vers le catholicisme. Jacques II, son frère et son successeur, devait, en abjurant les doctrines protestantes, assurer la victoire de la réforme et des institutions libérales. Mais si Jacques était infidèle à toutes les traditions nationales, il n’en était pas de même de sa fille Marie. Cette princesse n’hésita pas un moment à « laisser les morts enterrer leurs morts » et à prendre parti pour le protestantisme et pour un régime politique conforme aux irrésistibles instincts de l’Angleterre. Aussi, de même que le nom d’Élisabeth est inséparable de la grande révolution religieuse du XVIe siècle, le nom de Marie II, la digne compagne de Guillaume III, rappellera toujours aux Anglais la mémorable révolution politique de 1688, comme le nom de Anne renouvelle dans leur mémoire le souvenir d’une lutte glorieuse contre le roi de France Louis XIV, personnification du despotisme religieux et politique.
L’histoire du XVIe siècle nous permet déjà de constater une différence entre les Allemandes et les Anglaises. Catherine de Bora et les femmes de son temps, se montrent à nous comme des épouses paisibles et constantes qui se prêtent avec docilité au grand mouvement de la réformation. En Angleterre, elles jouent un rôle bien autrement actif. Anne Boleyn entraîne Henri VIII ; Jane Grey expose sa tête ; Élisabeth brave les poignards des jésuites et l’invincible Armada ; Marie Tudor déploie une égale ardeur contre le protestantisme. Loin de céder docilement à l’influence masculine, les femmes occupent la première place dans les deux camps. Si vous avez, dans un salon, comparé la physionomie et l’attitude d’une Anglaise, au calme invincible d’une Allemande, vous vous rendrez compte de cette différence de rôles.
On serait disposé à croire que dans un pays où les femmes ont exercé une si grande influence, la législation a dû leur faire une très grande part. Il est loin d’en être ainsi, et l’auteur de l’Histoire de la femme, s’étonne qu’aucune souveraine « n’ait eu assez de résolution pour tirer parti d’une situation exceptionnelle, et fonder des lois capables d’améliorer la condition générale de son sexe. » Il ajoute que « s’il s’en fût trouvé une seule, son œuvre n’eût point péri, et son nom eût été à jamais inscrit à côté des plus grands bienfaiteurs de l’humanité. »
Le droit romain n’étant point la base de la législation anglaise, les filles ne profitent point des améliorations que Justinien y a introduites. Comme la majeure partie du sol britannique est possédée par l’aristocratie, l’aîné des familles aristocratiques est saisi des biens immeubles de son père par voie de substitution. Les filles sont, il est vrai, appelées au partage de la fortune mobilière, mais la loi laissant au père de famille la faculté d’en disposer, cette omnipotence les expose à être privées de leur dernière ressource. Cette faculté n’est pas réservée aux membres de la noblesse ; tout bourgeois qui prétend devenir souche de nobles n’est point comme en France gêné par la loi, et il peut enlever à ses fils et à ses filles, pour enrichir l’aîné de ses enfants, sa fortune tout entière. Les mœurs n’étant point, comme dans les pays latins, hostiles à ces penchants, et les imitateurs de M. Jourdain n’étant nullement ridicules en Angleterre, une fille élevée dans le bien-être peut se trouver exposée aux plus rudes épreuves.
Le mariage n’améliore nullement sa position. Le mari non seulement devient son gardien légal, mais l’unique propriétaire de toute sa fortune. « Elle ne peut rien posséder, me disait un gentleman distingué, pas même la robe qu’elle a sur elle. » Si elle fait des dettes, elle n’en est pas plus responsable qu’un mineur. Cette situation lui rend impossible toute industrie et tout commerce. Telle est la loi, et elle obtient ses effets toutes les fois qu’aucune convention n’intervient. Aussi les filles qui ont quelque bien se marient-elles rarement sans faire une convention, convention qu’il ne faut pas confondre avec l’acte qui constitue le mariage civil. Mais cet arrangement est loin de sauvegarder leurs intérêts. En effet, non seulement la femme ne peut administrer le bien protégé par la convention, mais elle est obligée d’en remettre l’administration à des trustees (fidéi-commissaires) et de l’abandonner complétement à leur probité. Ils ont le pouvoir d’en user et d’en abuser et ne sont liés que par le sentiment de l’honneur. Sans doute on trouve beaucoup d’honnêtes gens en Angleterre, mais pourquoi la loi les expose-t-elle à de dangereuses tentations ? Tant que l’épouse vit, on doit s’attendre à d’éternelles discussions entre son mari et les trustees sur le meilleur emploi des fonds dont ceux-ci disposent.
Une fille qui s’enfuierait de la maison paternelle ou qui se marierait sans le consentement de ses parents se verrait dans l’incapacité légale de faire une convention. Dans toute hypothèse, cette convention doit être signée avant le mariage, car si le mariage est accompli sans cette précaution, tout ce que la femme possède devient la propriété absolue du mari.
Ces dispositions font pressentir que la mère n’a aucune autorité légale sur les enfants. En cas de divorce, on lui confie les enfants s’ils n’ont pas atteint l’âge de huit ans et si elle n’a pas donné de preuves d’un caractère dissolu. S’il était établi que le père est un débauché, les enfants seraient laissés à la mère qui exercerait sur eux l’autorité paternelle.
Avant le bill de réforme de 1857, une femme abandonnée par son mari, se trouvait dans l’impuissance absolue de défendre ses intérêts. En outre, on voyait se produire de plus en plus les désordres qui existent dans tout pays où le mariage est indissoluble. On s’effrayait, par exemple, du développement de la bigamie qui joue un si grand rôle dans les romans anglais, spécialement dans les écrits de miss Braddon. L’Angleterre, repoussant à la fois et la séparation admise dans les pays latins et le divorce accepté par les protestants du continent, se voyait exposée aux objections des deux Églises qui se partagent l’Occident.
Mais les Anglais craignent plus que la mort de paraître imiter la furia francese. Quand il s’agit de toucher aux anciennes lois, on est d’une prudence sans égale. Heureusement que dans ce cas on n’avait point à contredire les principes de la législation, le divorce ayant été admis en théorie depuis la réformation. Je dis « en théorie » parce que toute demande de divorce devant être portée devant la chambre des lords et entraînant des dépenses considérables, dans la pratique le divorce était à peu près impossible. Cela est si vrai que, avant 1857, on ne connaît qu’un exemple de divorce accordé à la demande de la femme.
Maintenant un tribunal spécial est chargé de ces causes, et l’on peut s’adresser à lui sans s’exposer à des dépenses excessives. On a admis à la fois la séparation et le divorce. Les cours de justice jugeant avec le jury peuvent statuer sur la séparation. Si le mari abandonne sa femme ; s’il la traite avec cruauté, ou s’il commet un adultère avec une femme qu’il aurait le droit d’épouser s’il était libre, elle a le droit de demander la séparation. La loi nouvelle se montre tellement favorable à l’épouse délaissée, que les magistrats de police métropolitaine et les juges de paix dans les comtés (provinces) peuvent lui accorder le droit de disposer de ses biens comme si elle n’était pas mariée. Or toute fille non mariée dès qu’elle a vingt et un ans a les mêmes droits que les hommes.
L’adultère est le seul cas qu’un mari puisse invoquer contre sa femme pour obtenir le divorce. La femme peut se prévaloir de l’adultère accompagné de certaines circonstances aggravantes et de deux autres cas fort rares. Mais l’adultère même, s’il était commis dans des circonstances qui feraient supposer un mutuel consentement au divorce, cesserait d’être une cause suffisante de rupture du lien conjugal.
La veuve ne rentre point en possession des droits qu’elle a perdus par le mariage. Elle ne reprend point les biens qui ont fait l’objet de la convention. Une portion de l’intérêt lui est assignée pour son entretien par les trustees, le reste est donné aux enfants. La convention doit déterminer si elle peut recouvrer d’un seul coup la possession de son bien dans le cas où le mari viendrait à décéder sans postérité. Quant à la portion de sa fortune qui n’aurait pas été comprise dans la convention, elle appartient tellement au mari, qu’il peut la léguer à qui bon lui semble.
Les Français, fort hostiles à toute recherche de la paternité, continuent de publier de telles caricatures de la loi anglaise, que je crois nécessaire de rétablir les faits.
Il est vrai qu’au terme de la vieille législation des paroisses, toute fille mère qui se déclarait enceinte des œuvres d’un homme était crue sur parole, et le père supposé, s’il n’aimait mieux épouser la mère, était tenu de fournir des aliments à l’enfant ; en cas de refus, les magistrats avaient même le droit de recourir à la contrainte par corps. Cette coutume avait donné lieu à des abus dont on a beaucoup parlé sur le continent. L’instinct du calcul étant fort développé parmi les populations germaniques, il ne manquait pas de jeunes filles disposées à s’abandonner au premier venu, dans la pensée d’obtenir, à défaut du mariage, une pension alimentaire ; les plus effrontées trafiquaient même du pouvoir de dénonciation que leur accordait la loi ; elles levaient des contributions sur les jeunes gens en les menaçant, pour le cas où ils ne leur donneraient pas une certaine somme, de les citer devant les magistrats. La loi de 1835, tout en voulant empêcher ces abus, n’a pas dérogé au principe des législations germaniques qui admettent sagement la recherche de la paternité ; mais elle a décidé que tout enfant naturel resterait à la charge de la fille mère jusqu’à l’âge de seize ans, et que, dans le cas où elle se verrait dans l’impossibilité de l’entretenir, l’enfant retombant à la charge de la paroisse, les gardiens auraient le droit de sommer le père présumé de pourvoir à son entretien. Dans ce cas, le témoignage de la fille n’est plus suffisant, il faut d’autres témoignages que le sien et des indices en quelque sorte matériels pour déterminer cette imputation de paternité. Si la paroisse est encore autorisée à saisir les revenus ou le salaire du père, comme gage de la pension alimentaire, elle ne peut plus faire usage de la contrainte par corps.
La loi écossaise diffère en plus d’un point de la loi qui régit l’Angleterre, proprement dite. En Angleterre, le mariage civil, qui est le seul obligatoire et qui doit précéder le mariage religieux, est célébré par le greffier du district, en présence de témoins, vingt et un jours après que les futurs ont fait inscrire sur les registres du greffe leur intention de se marier et que le greffier leur a donné acte de cette déclaration. Pour se soustraire à ces formalités, les couples qui tenaient pour une raison quelconque à être mariés sans délai, franchissaient la frontière de l’Écosse où, pour se marier, il suffit de déclarer sa résolution devant un témoin. Comme la première maison écossaise se trouvait être une forge de Gretna-Green, le forgeron a dû à cette circonstance une nombreuse clientèle et une célébrité qu’il conserve encore dans les romans. Mais un acte du parlement (31 décembre 1856) a exigé vingt et un jours de résidence en Écosse pour que le mariage d’un Anglais, contracté d’après la loi écossaise, fût valable en Angleterre.
Il vient de se passer en Irlande un fait d’une bien autre portée que tous les épisodes dont la frontière de l’Écosse a pu être le théâtre. La cour du banc de la reine, à Dublin, a décidé que les femmes auraient le droit de vote dans les élections municipales. Ce fait, rapporté par la Presse de Paris (26 janvier 1864), ne semblerait-il pas prouver qu’en Irlande on a été frappé du rôle attribué aux femmes par les nouvelles lois de l’empire d’Autriche, et qu’on tient à prouver que toute sujette de Sa Majesté britannique est aussi digne que les Autrichiennes de prendre part à la vie politique du pays ? S’il en faut croire un rédacteur de l’Opinion nationale, M. Édouard de Pompery, la reine serait loin d’être hostile à de pareilles réformes. « Ce n’est un secret pour personne, disait-il quelques jours avant qu’on connût sur le continent l’arrêt rendu à Dublin, que la reine Victoria est animée de sentiments et d’idées qui dépassent de beaucoup l’horizon de l’aristocratie anglaise. Les dernières publications[1], permises par sa gracieuse Majesté, en sont la preuve. »
Les Anglo-Saxons établis aux États-Unis ont conservé, ainsi que l’atteste l’ouvrage du juge Bishop, de la législation matrimoniale de la mère patrie tout ce qui était compatible avec les institutions démocratiques. Chez eux la femme reste mineure, elle ne peut pas plus tester que conserver ses biens, à moins qu’elle ne fasse une réserve par une convention ; mais le droit d’aînesse n’existant pas, elle hérite comme ses frères. Les parents ont bien la faculté de favoriser quelques-uns de leurs enfants aux dépens des autres, mais les mœurs répugnent à cette pratique.
Le divorce est admis comme en Angleterre, mais il est beaucoup plus facile. Chaque État faisant partie de la confédération ayant des lois particulières sur ce sujet (sauf la Caroline du Sud qui admet le mariage indissoluble), je me bornerai à vous renvoyer à l’ouvrage de M. Bishop, Mariage ou divorce, en constatant que lorsque les époux veulent se divorcer, et que la loi de leur État n’est pas favorable à ce dessein, il leur suffit de passer dans un autre, où le cas qu’ils veulent faire valoir est admis comme une cause de divorce. L’abus des liqueurs fortes et l’ivrognerie habituelle sont, avec raison, dans certains États comme dans quelques cantons suisses, mis au nombre des causes de divorce, la femme s’étant évidemment proposé d’épouser un homme et non une brute.
Quant à la séparation légale, quoiqu’elle soit admise par quelques États, les Américains la regardent, en général, comme immorale. Cette seule appréciation donne une idée des profondes différences qui existent entre les opinions des nations catholiques et celles des nations protestantes.
On a beaucoup déclamé en Europe contre l’abus du divorce aux États-Unis. Sans entrer dans le fond de la question, il suffit de faire remarquer que dans les cas dont on a le plus parlé, le divorce a été ordinairement demandé par les femmes pour des motifs qui, au jugement des tribunaux, faisaient peu d’honneur à leurs époux. Sans croire avec A. de Tocqueville, le célèbre apologiste de la démocratie des États-Unis, que la « grande régularité des mœurs américaines » fait un contraste frappant avec les mœurs anglaises, je me borne à constater qu’il voit « dans la mâle raison et dans l’énergie toute virile » des Américaines, la cause des progrès de la république depuis la guerre de l’indépendance. « Si l’on me demandait, dit-il, à quoi je pense qu’il faille principalement attribuer la prospérité singulière et la force croissante de ce peuple, je répondrais que c’est à la supériorité de ses femmes[2]. » On peut ajouter que si la grande république avait suivi les patriotiques conseils de Mme Beecher-Stowe, elle ne donnerait pas aujourd’hui aux ennemis des institutions républicaines, le spectacle le plus propre à les combler de joie.
L’Anglo-Saxonne des États-Unis, ayant pleine conscience des services qu’elle rend au pays, se résigne moins que sa sœur d’Angleterre à subir le joug d’une législation contraire au principe d’égalité qui est la base de la république des États-Unis. L’instruction donnée aux filles étant en général plus soignée que celle des garçons, pressés de prendre part à l’activité commerciale, il n’est pas rare de voir les jeunes personnes apprendre le latin, les mathématiques et la physique. Élevées ainsi et dans un pays démocratique, elles ont plus d’une fois réclamé l’égalité civile. Plusieurs d’entre elles, irritées du peu de succès de leurs demandes, ont tourné leur ardeur d’un autre côté. Cette agitation n’a pas été dénuée de résultats. Il est maintenant reconnu aux États-Unis que la femme peut exercer utilement la médecine, et deux écoles ont été créées pour notre sexe à Boston et à Philadelphie. En outre, les écoles médicales de Cincinnati et de Syracuse ont admis des élèves du sexe féminin. Aussi un certain nombre de femmes ont-elles pris leurs grades et pratiquent-elles l’art de guérir.
Vous savez que l’antiquité helléno-romaine admettait les femmes aux honneurs du sacerdoce. Le christianisme, qui se vante d’avoir tant fait pour elles, leur ordonne de « se taire » dans le temple. Cette décision qui, du reste, appartient non à Jésus-Christ, mais à saint Paul, l’apologiste du célibat, n’a pas empêché des communautés presbytériennes des États-Unis, appartenant à une secte connue pour sa rigidité, d’admettre des femmes aux fonctions de pasteur. Le nombre des femmes ministres du culte et prédicateurs étant devenu depuis assez élevé, on doit supposer que d’autres églises ont suivi l’exemple des presbytériens.
Une autre cause est de nature à fortifier les prétentions des Anglo-Saxonnes, je veux parler du grand nombre d’écrivains distingués qu’elles produisent.
Sans doute l’instruction est loin d’être aussi répandue en Angleterre qu’aux États-Unis, puisque l’Angleterre est, en matière d’instruction primaire, la plus arriérée des nations où domine l’élément germanique. Malgré cet état peu satisfaisant de l’instruction, la Grande Bretagne est une des contrées les plus riches en femmes auteurs. L’authoress fait, on peut le dire, partie essentielle de la vie britannique contemporaine, et après avoir résisté bravement aux épigrammes lancées contre le « bas bleu, » elle occupe maintenant un rang éminent dans la poésie, la science et le roman.
Pendant mon premier séjour à Florence, s’y trouvaient réunies trois Anglaises, célèbres à différents titres, dont deux n’étaient pas éloignées de la fin de leur carrière. Mesdames Trollope et Browning ont maintenant cessé de vivre ; mais madame Somerville continue de cultiver les sciences physiques avec une distinction vraiment exceptionnelle. J’ai vu mistress Trollope (Frances Milton) dans un âge fort avancé, entourée des soins pieux que lui prodiguait son excellente famille, son fils, M. Adolphe Trollope, l’auteur de la Jeunesse de Catherine de Médicis, sa belle-fille, madame Théodosie Trollope, avantageusement connue dans la presse anglaise, et que les Italiens comptent parmi les défenseurs les plus zélés de leur nationalité. Les œuvres de madame Trollope rangées dans la bibliothèque de son villino, formaient une véritable collection, et cependant elle avait quarante ans quand elle a publié son premier ouvrage. Ses nombreux écrits se divisent en deux catégories : les romans et les voyages. Les derniers ont beaucoup contribué à sa réputation, tout en l’exposant au ressentiment des peuples qui se croyaient jugés trop rigoureusement par elle. Mais on aurait dû ne pas perdre de vue que les nations germaniques sont disposées à se croire supérieures aux autres. En outre, à l’époque où elle écrivait, on se figurait volontiers que le patriotisme obligeait à une grande sévérité envers les autres pays. On oubliait trop que tout écrivain doit se rappeler qu’il est avant tout « citoyen du genre humain, » pour me servir de la belle expression de l’allemand Clootz. Les Français — des ouvrages comme la Grèce contemporaine de M. About l’attestent assez — malgré leur génie sympathique, étaient fort loin de se montrer exempts du défaut reproché aux touristes anglais. J’ajouterai que certains jugements de mistress Trollope, qui paraissaient inacceptables, sembleraient aujourd’hui moins hasardés. Il est bien certain que les États-Unis, où la femme est restée mineure et le nègre esclave, ne méritaient pas tout l’enthousiasme qu’ils inspiraient à Tocqueville. Tocqueville est aujourd’hui accusé d’optimisme. On m’a reproché, comme à cet éminent publiciste, des appréciations trop indulgentes. Entre le système de mistress Trollope et le mien, il sera toujours difficile de tenir le milieu. Ceux qui, comme l’auteur des Mœurs domestiques des Américains, ont un peuple idéal, ou qu’on croit tel, toujours placé devant les yeux, sont assez mécontents du résultat de leurs observations. Ceux qui, comme moi, se sont beaucoup occupés de l’histoire du genre humain, qui se rappellent et son humble point de départ et les scènes atroces dont chaque pays a été le théâtre jusqu’à notre siècle, sont peut-être trop disposés à l’indulgence pour nos contemporains et portés à croire que les hommes ne retomberont plus dans les sottises et dans les horreurs du passé.
Mistress Browning (Élisabeth Barrett), sans avoir la fécondité de mistress Trollope, de mistress Gore ou de mistress Jameson, joignait à une imagination poétique une connaissance du grec ancien fort rare chez les femmes de notre temps. Sa traduction en vers du Prométhée atteste ses connaissances philologiques et la sûreté de son goût ; car il y a peu d’œuvres plus dignes de la méditation des poètes et des penseurs que la tragédie de cet Eschyle, dont Shakespeare rappelle le génie créateur sans jamais atteindre à son art vraiment hellénique. Entre Adam qui mange les fruits de l’arbre de la science et le Titan qui dérobe le feu du ciel, il existe des analogies qui semblent avoir décidé l’auteur des Poésies diverses à traiter de nouveau un sujet abordé avec tant de succès par Milton. Son Drame de l’exil ne parut pas indigne d’être lu même après le Paradis perdu. Madame Browning, que sa santé obligeait de passer à Florence une partie de sa vie, et qui devait y mourir, avait l’âme trop généreuse pour ne pas s’intéresser aux malheurs de la pauvre Italie. Le remarquable tableau qu’elle a publié, en 1851, de l’état politique de la Péninsule peignait des souffrances qui étaient à la veille de cesser… Hélas ! j’oubliais Rome et Venise !
Madame Somerville (Marie Fairfax) a, comme madame Browning, étudié soigneusement le grec ancien sans négliger l’étude du latin ni les beaux-arts. Mais au lieu de rivaliser avec madame Dacier sur le terrain de l’érudition, elle a préféré être pour l’Angleterre ce que Sophie Germain a été pour la France. Que dirait Nicolas Boileau, sieur Despréaux, et l’immortel Molière s’ils savaient que les descendants du bonhomme Chrysale ne rougissent pas d’appeler madame Somerville « célèbre mathématicienne et astronome ? » L’auteur du Mécanisme des cieux, de la Connexion des sciences physiques et de la Géographie physique n’est-il pas une preuve éclatante, par la profondeur et la variété des connaissances scientifiques, que « l’espèce inférieure » commence à rivaliser avec son « maître » — master, pour me servir de l’expression de lady Morgan — dans une sphère qu’on croyait inabordable à notre sexe.
Si j’ai trouvé dans une petite colonie anglaise, à Florence, plusieurs femmes d’un aussi grand mérite, vous n’aurez pas de peine à croire que l’Angleterre est un des pays de l’Europe où le sexe féminin cultive les lettres avec le plus de succès.
À la génération qui, comme mistress Trollope (née en 1791), vit le jour à la fin du dernier siècle, se rattachent lady Morgan (1783), mistress Anna Jameson (1797) et mistress Catherine Gore (1799). Toutes quatre sont mortes dans ces dernières années, après avoir exercé une influence plus ou moins étendue.
Lady Morgan et mistress Jameson avaient l’Irlande pour patrie. Miss Frances Brown, poète, est aussi née en Irlande (1818). Dans lady Morgan (Sidney Overson), il y a à la fois un voyageur, un romancier et un historien. Mais dans ces diverses manifestations de sa pensée, l’auteur de la Harpe d’Erin et de la Jeune Irlandaise n’oublie point qu’il descend des Mac Owen, et ne perd jamais de vue la pensée de relever son pays. Autant mistress Trollope admire l’Angleterre et les Anglais, autant lady Morgan est favorable aux Celtes et à la verte Erin. Sans avoir dans l’esprit toutes les préventions qu’on retrouve dans un Celte de la Bretagne, M. Aurèle Kervigan (l’Angleterre telle qu’elle est, 1860), elle aime, dans ses romans, à opposer la finesse et l’aménité celtiques à la lourdeur et à la taciturnité anglo-saxonnes. Quelle que soit l’exactitude de ce parallèle, il nous fournit une heureuse occasion d’étudier les Irlandais et les Irlandaises. Une petite-fille de madame de Staël, madame d’Haussonville, née princesse de Broglie, a montré aussi beaucoup de zèle pour les Irlandais dans un roman intitulé : Robert Emmet. Lady Morgan ne joint pas, comme M. Kervigan, les rancunes religieuses à des prédilections très faciles à comprendre pour la terre natale. Son Italie (1821) n’aurait pas été considérée par lord Byron comme un tableau fort exact de la Péninsule à cette époque, si elle avait regardé le papisme de l’auteur de l’Angleterre telle qu’elle est comme une doctrine conforme aux besoins de notre siècle. Lady Morgan ne ressemblait nullement à ces Irlandais si nombreux de nos jours, qui déclament en faveur de l’indépendance de leur île, et qui voudraient voir l’Italie rester sous le joug de la théocratie alliée à l’Autriche. La vieille Gaule, gouvernée par le dernier des Bourbons de la branche aînée ne semblait pas non plus un paradis à cette fille de la race celtique, et les ouvrages qu’elle publia en 1827 et 1830 (La France et la France en 1829) parurent à plus d’un critique français aussi peu conformes au bon goût qu’à la vérité. Nous autres Orientaux nous n’avons pas oublié que Charles X agit d’une manière digne du génie généreux de la France, en ordonnant les expéditions de Morée et d’Alger, qui ont porté un coup terrible à la barbarie musulmane ; mais un écrivain habitué aux libertés de l’Angleterre, devait parler avec quelque irritation d’un pays qui semblait à la veille de tomber sous la domination des enfants de Loyola.
Ennemie de l’absolutisme religieux comme du despotisme politique, l’auteur de la Femme et son Maître (Woman and her Master) s’attaqua, à la fin de sa carrière, au représentant le plus renommé de la théocratie en Occident, dans un spirituel écrit intitulé : Letter to cardinal Wiseman (1850). Devenue aveugle dans sa vieillesse, lady Morgan est morte en 1859, et la presse anglaise fut unanime à louer ses écrits et sa personne. Elle avait commencé la publication de son autobiographie, dont il faut chercher la suite dans le livre de M. Fitzpatrick, The Friends, Foes and Aventures of lady Morgan.
Lady Morgan n’avait pas poursuivi son histoire de la femme au delà de la chute de l’empire romain. Mistress Jameson (Anna Murphy), moins préoccupée du passé que des siècles chrétiens, a, dans une série d’écrits estimés, jeté une lumière très vive sur l’histoire de notre sexe. Les Vies des reines célèbres, les Beautés de la cour de Charles II, les Héroïnes de Shakespeare, les Sœurs de charité catholiques et protestantes, prouvent que l’auteur a compris combien il est devenu important de montrer sous son véritable jour, le rôle que les femmes ont joué dans l’histoire. Les Amours des poètes sont dus à une pensée semblable, mistress Jameson se proposant de constater dans cet ouvrage l’influence que les femmes ont exercée sur les écrivains illustres. Cette personne distinguée traite avec tant d’ardeur les questions relatives à la condition de son sexe, qu’un écrivain français l’accuse d’avoir dans ses Memoirs and Essays « prêché l’émancipation de la femme. » « Émancipée » ou non, mistress Jameson justifie dans les écrits dont je viens de parler une phrase célèbre du docteur Hecquet, médecin français du XVIIIe siècle : « Il n’y a que les femmes qui connaissent les femmes. » Aussi Allan Cuningham, dans ses Esquisses de la littérature anglaise moderne, remarque-t-il qu’on trouve dans les Characteristics of the female of Shakespeare, — sujet traité depuis par mistress Clarke — outre la finesse ordinaire de mistress Jameson, une parfaite connaissance des « mystères de son sexe. »
Dans ses longs voyages, mistress Jameson eut plus d’une occasion d’exercer « son regard profond, pénétrant dans les secrets du cœur, » pour me servir de l’expression d’un de ses biographes allemands. Les Esquisses et récits de voyages, qui contiennent son excellent Diary of Ennuyee (Journal d’une ennuyée, voyage en Italie, son premier ouvrage) ; ses Scènes de la vie allemande, ses Études et promenades au Canada, nous la montrent dans les villes savantes de l’Occident et parmi les Peaux-Rouges de l’Amérique du Nord. À Dresde, elle fut présentée à la princesse Amélie de Saxe, dont elle a traduit les comédies en anglais. À Weimar, elle se lia avec le grand Gœthe et avec sa belle-fille Ottilie.
Les dernières années de la vie de mistress Jameson (elle est morte en 1860) ont été employées à des travaux sur l’art et sur les artistes que les Français qualifient de « sérieux ; » mais auxquels la critique allemande, beaucoup plus difficile à satisfaire, n’accorde qu’une « importance passagère dans l’étude des arts. » Sa principale production en ce genre, espèce de trilogie consacrée à l’art religieux, a été regardée par ceux qui l’avaient, quelques années auparavant, accusée d’idées socialistes, comme une rétractation suffisante. Mistress Jameson joignait à des connaissances variées l’habitude de manier la parole, et elle se fit entendre plusieurs fois dans des assemblées philanthropiques. Elle dessinait fort bien, et les principales gravures jointes aux Femmes de Shakespeare sont de l’auteur du livre.
Mistress Gore (Catherine-Grace Francis), née en 1799, n’échappa point, dès son début, au travers qui a fait un si grand tort à ses écrits. Son premier roman, Theresa Marchmont, fut composé en une semaine. Le succès que de pareilles improvisations obtenaient à cette époque, était de nature à encourager les gens de lettres qui avaient plus de souci des contemporains que de la postérité. Les écrivains qui ressemblent à mistress Gore s’attachent exclusivement à un genre qui, tout en procurant une popularité passagère, n’exige qu’une somme minime de connaissances. Ils entassent volumes sur volumes — mistress Gore a fait une cinquantaine de romans — sans s’apercevoir qu’on se fatigue de les entendre toujours chanter Aphrodite et Eros. Quand on est jeune, que les passions sont vives et l’imagination ardente, le conteur peut exprimer avec bonheur des sentiments qu’il éprouve réellement. Mais le public sait trop si, quand on a des cheveux blancs, on est capable de répéter avec quelque grâce et une inspiration réelle le poème de la vingtième année !
Pour déguiser la monotonie du fond, on a, il est vrai, la faculté de passer du roman historique au roman pastoral, du roman pastoral au roman maritime, etc. Mistress Gore, qui avait le sentiment pratique des Anglaises, s’aperçut, après quelques années d’une production si active, que les catalogues trimestriels des libraires contenaient toujours l’annonce d’une nouvelle signée de son nom, que les récits historiques passaient de mode. Dans un pays aristocratique où la high-life excite un intérêt universel, où le roman de sir Henry Bulwer, Pelham, a eu un succès exceptionnel, il n’est pas difficile d’intéresser les lecteurs en promettant de révéler les mystères d’une société qui reste inaccessible à la foule. Mais le talent de mistress Gore, en abordant une autre sphère, ne grandit pas d’une manière sensible, et la fécondité resta sa qualité dominante. Cependant on trouve dans ses romans les facultés qui ne manquent pas toujours aux improvisateurs, de l’enjouement, de la malice et une certaine connaissance du monde.
Il paraît que cette production sans limite de romans n’épuisait point toute l’activité de mistress Gore ; car elle trouva le moyen de composer plusieurs drames ou comédies et un poème dramatique. Un charmant ouvrage, le Livre des roses (the Book of rose, or rosen-fancier’s manuel), prouve qu’elle aurait pu rivaliser avec les femmes de lettres les plus distinguées, si elle avait consenti à appliquer son esprit à des sujets véritablement intéressants, et à fortifier son intelligence par la méditation et par l’étude. On doit aussi lui reconnaître un véritable talent pour la musique. Des airs pour les poésies de Burns, par exemple And ye shall walk in silk attire, n’ont pas tardé à devenir populaires.
Mistress Gore, après avoir épousé en secondes noces lord Thyrone (1853), perdit la vue plusieurs années avant sa mort, arrivée au mois de février 1861.
Miss Martineau ne saurait être accusée, comme mistress Gore, d’avoir consumé son existence en travaux sans importance. Peu d’écrivains ont, au contraire, abordé avec une résolution aussi grande les questions dont sont préoccupés tous les penseurs contemporains. Miss Henriette Martineau appartient à cette race énergique de Gaulois protestants, qui faisaient au XVIIe siècle la grandeur de la France, et que Louis XIV eut la folie d’obliger à quitter le sol natal. Henriette, née au commencement du siècle (1802), était sourde et d’une faible santé. Séparée du mouvement extérieur par son infirmité, elle se livra de si bonne heure aux études sérieuses, qu’elle put écrire un livre à l’âge de dix-neuf ans. Ses premiers ouvrages sont naturellement l’expression des croyances qu’elle avait reçues de sa famille, c’est à dire qu’ils reproduisent les opinions des unitaires.
Un acte de colère aveugle du peuple de Manchester, qui avait brisé des machines, décida le jeune auteur à essayer de populariser parmi les classes inférieures des idées saines et pratiques sur l’économie politique. Recourant tour à tour à la forme romanesque et à la démonstration, elle publia une série d’écrits, dont quelques-uns — par exemple plusieurs de ses contes et les Éclaircissements de l’économie politique (1832-1841, 8 vol. in-8°), — ont fait connaître son nom dans toute l’Europe.
Elle ne songeait pas seulement à éclairer le peuple, pour lequel elle a toujours montré une ardente sympathie, elle avait aussi en vue le progrès intellectuel de son sexe. « Aussi, dit un de ses biographes, n’a-t-elle reculé devant aucune espèce de peines ni de fatigues, pour mettre à la portée des femmes celles même des sciences qui ont en général le moins d’attrait pour elles, telles que l’économie politique et la statistique. » Dans ses nombreux ouvrages, on la voit porter constamment son attention sur la position de notre sexe ; parler de la nécessité d’améliorer l’enseignement populaire, et surtout insister sur la nécessité d’assurer aux femmes une instruction moins insuffisante. L’institutrice de campagne, qui pourrait contribuer si activement au succès de cette œuvre, lui a donné l’idée du roman de Deerbook (1839).
Un esprit aussi actif ne s’enfermait pas dans son île. Miss Martineau a voulu voir cette Terre Sainte, qui lui a inspiré dans sa jeunesse les Traditions de Palestine ; cette Arabie, où est né le fondateur d’un des grands systèmes religieux qui se partagent le monde ; cette Égypte, où la race couschite a la première fondé un État civilisé. De ce voyage est résulté l’Orient d’autrefois et d’aujourd’hui (1848). Déjà elle avait cédé, comme l’ont fait mistress Trollope et mademoiselle Bremer, à l’attrait qui porte les écrivains du vieux monde à étudier aux États-Unis les mœurs d’une grande société républicaine. Elle fut accueillie avec l’empressement le plus flatteur. Miss Martineau a consigné ses observations sur le principal État de l’Amérique du Nord dans Society in America (1837), et Retrospect of Western Travels (1838).
Son seul ouvrage historique, Histoire d’Angleterre durant la paix de trente ans, a eu assez de succès pour prouver qu’elle aurait réussi dans ce genre élevé, si ses goûts ne l’avaient entraînée à s’occuper de questions beaucoup plus délicates.
Les Latins ont l’air de considérer l’auteur de Mademoiselle la Quintinie comme un écrivain « fort téméraire. » Que diraient les critiques de Paris ou de Turin s’ils s’avisaient d’étudier quelques ouvrages de miss Martineau, par exemple les Lettres sur la condition sociale et le développement de l’homme. En traduisant la Philosophie positive, d’Auguste Comte, miss Martineau s’exposait à des tempêtes bien autrement redoutables que si elle avait publié un roman contre le parti clérical. On se rappelle que récemment, après un réquisitoire de M. l’évêque d’Orléans, l’Académie française a fermé ses portes au principal disciple de Comte. Aussi les Anglais eux-mêmes, quoique beaucoup mieux disposés que les Latins en faveur du libre examen, n’ont pas vu sans « terreur » un de leurs écrivains les plus populaires entrer dans une voie où l’on dépasse si hardiment la doctrine des unitaires. La Grande Bretagne n’est pas encore, comme l’Allemagne, habituée à discuter sans faveur et sans colère, en un mot, avec le calme de la vraie science, toutes les théories philosophiques. Mais miss Martineau est dans des conditions d’indépendance telles, qu’elle peut exprimer librement toutes ses idées. En 1832, elle a refusé une pension que lord Grey lui proposa au nom du gouvernement, et, en 1839, elle n’a pas mieux accueilli les offres de lord Melbourne. Cependant elle était, en 1839, si épuisée par le travail et la maladie, que les médecins la croyaient perdue. C’est à cette phase de son existence que se rapporte la Vie d’une malade (1844), dont les meilleurs critiques allemands parlent comme « d’esquisses remplies de fortes pensées et de remarques psychologiques attrayantes. »
Il faut ajouter que, même dans une position moins indépendante, miss Martineau aurait eu quelque peine à dissimuler ses opinions. Elle redoute si peu le reproche d’excentricité, que dans un pays où l’originalité n’est nullement vue de mauvais œil, l’auteur de la Correspondance avec Atkinson a plus d’une fois étonné ses compatriotes. Miss Martineau se promène des jours entiers et même des semaines au milieu des montagnes, avec un havre-sac sur le dos, et dans son jardin elle manie la bêche avec une habileté rare chez les personnes qui se servent de la plume aussi bien qu’elle. Du reste, excellente ménagère, d’un caractère ouvert, elle aime à s’occuper des pauvres et à leur donner des conseils vraiment maternels. Son style est comme son caractère, vif et animé, et la solidité de ses connaissances ne lui a nullement enlevé l’accent poétique.
Sans avoir des idées aussi avancées que les unitaires, les quakers scandalisèrent pourtant le monde chrétien, quand ils s’avisèrent d’enseigner que tous les sacrements sont des inventions humaines, et que Jésus-Christ n’a fondé aucune hiérarchie ecclésiastique. On s’est habitué aux doctrines de cette secte, quand on l’a vue donner aux autres l’exemple de la probité et de la charité. La célèbre Élisabeth Fry, née en 1780 et morte en 1845, a consacré sa vie à des œuvres philanthropiques, dont vous trouverez l’énumération dans un écrit publié par ses filles, Memoirs of the life Elisabeth Fry (Londres, 1847). « La mysticité qui s’est mêlée à ses actes, dit M. Philarète Chasles, ne doit pas empêcher de rendre justice à cette existence vraiment sublime, dont toutes les journées ont été marquées par un bienfait. » Mistress Ellis (Sarah Strickney), représente aujourd’hui en Angleterre la morale des quakers qu’elle a exposée dans une série d’ouvrages sur ses compatriotes : les Jeunes filles en Angleterre ; les Épouses en Angleterre ; les Mères en Angleterre. Les Femmes en Angleterre (1838) offrent un intérêt spécial, l’auteur s’attachant à constater l’influence qui leur appartient par leurs qualités ou par leurs talents. Mistress Ellis est, comme miss Martineau, née au commencement du siècle (1800).
Je n’ai point la prétention de vous faire connaître toutes les authoresses qui ont écrit des romans. Je me bornerai à vous indiquer le nom de celles qui vous fourniront le plus de détails sur la vie des Anglaises.
Lady Lytton-Bulwer a voulu peindre, dans Cheveley, cette aristocratie anglaise dont Dickens et Thackeray, et parfois le mari de lady Lytton-Bulwer lui-même, ont fait un tableau médiocrement flatté. Le Budget de la famille Bubble renferme des scènes satiriques de la vie bourgeoise. L’auteur de la Fille du pair, de Bianca Capello, de l’École des maris, et des Mémoires d’un Moscovite, ne s’est pas borné à décrire la vie sociale de l’Angleterre. Lady Lytton-Bulwer est loin d’être un écrivain mystique. — Miriam Sedley est là pour l’attester.
Il n’en est pas de même de lady Fullerton (Georgina Leveson Gower). L’auteur d’Ellen Middleton et de Lady Bird représente une fraction de l’aristocratie anglaise, qui, exagérant les tendances d’un romancier tory, qui est aussi un homme d’État, M. d’Israëli, s’est prise de passion pour l’Église de Rome, en haine de cette démocratie dont la marche victorieuse est devenue irrésistible.
Mistress Gaskell, loin de rêver, comme la fille du comte Granville, une restauration impossible de l’Église et de la féodalité du moyen âge, aime à s’occuper des classes inférieures dont la situation laisse tant à désirer dans « la joyeuse Angleterre » (merry England). Elle décrit dans Cranford la condition des paysans et des paysannes ; mais on a été surtout frappé, en Angleterre comme sur le continent, des détails que Mary Barton et Nord et Sud contiennent sur l’état et les souffrances des ouvriers et des tristes compagnes de leur existence. Mistress Gaskell, qui a épousé un ministre unitaire de Manchester, un des centres de la vie industrielle, était bien placée pour voir les choses de près. Miss Jewsbury, née à Manchester, a aussi consacré un de ses romans (Marianne Whiters) à de curieuses peintures de la classe ouvrière.
Charlotte Brontë (Currer Bell), dont les sœurs, Emily et Anna, ont aussi cultivé les lettres, s’est renfermée volontairement dans un cercle d’impressions plus personnelles. Fille de pasteur, gouvernante, plus tard femme du vicaire d’Harworth (M. Nichols), l’auteur de Jane Eyre, un des meilleurs romans qu’ait produits l’Angleterre contemporaine, s’est attaché à exprimer, avec la passion contenue d’une Anglaise et d’une protestante, les sentiments qu’elle avait éprouvés dans les situations qu’elle avait traversées. On peut la considérer comme l’organe d’une classe d’Anglaises dont la vie, souvent fort agitée, révèle la femme de caractère.
Mistress Bray, auteur d’un roman historique sur le règne de Marie Tudor, a consacré une œuvre d’imagination aux Épreuves de la famille, épreuves qui ne sont pas particulières à la Grande Bretagne, tandis que miss Braddon a surtout entretenu ses nombreux lecteurs d’une des plaies sociales de son pays, la bigamie, délit dont l’origine remonte aux temps où le mariage était indissoluble.
Je n’ai pas besoin de vous dire que les romanciers de notre sexe ne se bornent pas à la peinture de la vie anglaise. Miss Pardoe a embrassé à la fois l’Orient (la Cité du sultan, le Roman du harem, etc.) et l’Occident (les Confessions d’une jolie femme, la Femme jalouse, etc.). Miss Kavanagh, avant de peindre la vie anglaise dans Grace Lee et Rachel Gray, avait, soit dans des romans soit dans de spirituelles esquisses, essayé de faire connaître à ses compatriotes la France du Midi et les Françaises du XVIIIe siècle. Mistress Lee, sortant du monde civilisé, recueillait, pendant son séjour au cap de Bonne Espérance, les matériaux d’un intéressant recueil (les Contes étrangers) destiné à révéler aux Anglais les coutumes des tribus sauvages.
Le trait fondamental des romans écrits par les Anglaises, trait qui, du reste, frappe les observateurs les moins pénétrants, est la manière dont elles envisagent la destinée de la jeune fille et ses rapports avec la société. Les pays latins pensent comme l’Orient qu’elle ne doit jamais s’écarter de l’aile maternelle, et que tout autre système offrirait les plus graves dangers. Les Anglo-Saxons de la Grande Bretagne et leurs frères des États-Unis croient, au contraire, que la jeunesse est, pour notre sexe, l’âge de la liberté, et que la vie sédentaire doit commencer avec le mariage. Là ne s’arrêtent pas les diversités. On laisse à la jeune Anglaise une grande liberté dans le choix d’un mari — la seule pensée d’un tel désordre épouvante M. Proudhon — et l’Américaine du Nord a plus d’indépendance encore dans une affaire si grave. À l’âge de douze ans, elle n’a pas même besoin du consentement légal de sa famille pour se marier. Ces mœurs, si différentes des nôtres, ont excité l’admiration de l’auteur de la Démocratie en Amérique, et M. Moke, professeur à l’université de Gand, dans un ouvrage sur « le sort de la femme » (Bruxelles, 1860), n’est pas éloigné de les proposer pour modèle à la Belgique.
Tout s’explique par la différence du milieu et des habitudes. L’Anglo-Saxonne a de bonne heure l’esprit de calcul assez développé pour éviter la « furie française » et l’étourderie italienne. Même en Amérique, les intimes causeries de la flirtation ne sauraient faire oublier à la miss la plus vive le génie prévoyant de sa race. En outre, les Anglais et surtout les Américains ont une attitude qui fait un contraste frappant avec celle des hommes de notre continent. Une fille de quinze ans peut circuler dans l’immense territoire des États-Unis du nord au sud, et de l’est à l’ouest, sans entendre un mot, sans voir un geste de nature à blesser sa pudeur. Quelle que soit l’opinion qu’on embrasse sur les deux systèmes, faisons des vœux pour que les nations latines profitent de l’excellent exemple que leur donnent ces peuples qu’elles accusent si volontiers de rudesse, et qu’elles aiment à supposer trop dominés par l’esprit mercantile, pour se rappeler les traditions dont la chevalerie était si fière.
L’activité fiévreuse des Anglo-Américains s’exerçant plutôt dans l’ordre matériel que dans le domaine des lettres, on serait porté à croire que les femmes des États-Unis sont plus que les Anglaises étrangères à la vie littéraire. Cependant, il est bien loin d’en être ainsi.
Parmi les Américaines qui ont défendu contre leurs compatriotes du Sud la grande cause de l’égalité des hommes et combattu énergiquement l’esclavage, le premier rang appartient incontestablement à madame Harriet Beecher-Stowe, le célèbre auteur de la Cabane de l’oncle Tom et de Dred. On doit aussi citer Lydia-Maria Child, « puissant adversaire de l’esclavage, » les sœurs Sarah et Angelika Grimké, de la Caroline du Sud et les demoiselles Weston du Massachusets.
Le recueil intitulé : les Poètes féminins de l’Amérique, par R. W. Griswold ne comprend pas moins de soixante et dix écrivains. Une autre collection, publiée par John J. Hart, les Prosateurs féminins de l’Amérique, avec portraits, notices biographiques et morceaux choisis de leurs écrits, montre que les Anglo-Américaines n’ont pas moins bien réussi dans la prose. Les femmes poètes les plus estimées sont miss Julia Ward, mistriss Hove et feu la comtesse Ossoli (née Marguerite Fuller). Parmi les prosateurs, on doit citer miss Catherine-Maria Sedwick, auteur du Roman de la Nouvelle Angleterre ; miss Cumming, auteur de l’Allumeur de réverbères ; mistress Kirkland (sous le pseudonyme de Mary Clavers), auteur de la Vie des forêts ; miss Suzanne Warner (sous le pseudonyme d’Élisabeth Wetherell), auteur du roman le Monde, le vaste monde ; sa sœur miss Anna (sous le pseudonyme d’Amy Lothrop), auteur de Dollars et Cents ; miss Anna C. Johnson, auteur de la Vie des paysans en Suisse, et les collaboratrices de l’Atlantic Monthly, A.-D. Whitney, Louisa-A. Alcott, P. Akers, Lucy Larcom, Harriet Prescott, Gail Hamilton.
Les femmes de ce pays jouent un fort grand rôle dans la pédagogie. Beaucoup d’Américains se félicitent d’avoir étudié les annales de leur pays dans l’Histoire de l’Union d’Emma Willard et la vie des plantes, dans sa Botanique. Le respect que les citoyens de la grande république ont pour notre sexe est si grand, que M. Adolphe Kolatschek, auteur d’un intéressant ouvrage sur les Américaines (Die Stellung der Frauen in Amerika, Vienne, 1864), a vu dans une ville du Masachussets une maîtresse enseignant la géométrie et la trigonométrie à des garçons de quatorze ans qui se conduisaient en véritables gentlemen.
Dans le domaine des arts, il faut mentionner deux sculpteurs, miss Lardner et Harriet Hosmer.
Les Américaines se sont aussi fort distinguées dans l’étude des sciences. L’astronome Maria Mitchell et d’autres dames prennent part, dans les réunions des savants, à côté d’hommes tels que M. Agassiz, aux discussions les plus approfondies.
Je terminerai cette esquisse de la vie des Anglo-Saxonnes par un curieux tableau que me fournit le dernier dénombrement fait en Angleterre. Il résulte de ce dénombrement qu’en 1863 on trouvait des femmes dans des professions qui sur notre continent ne sont guère exercées que par des hommes :
| Profession | Nombre |
|---|---|
| Banquiers | 10 |
| Agents de change | 54 |
| Imprimeurs | 419 |
| Commis voyageurs | 25 |
| Employés dans le commerce | 274 |
| Négociants | 38 |
| Docteurs en médecine | 12 |
| Maréchaux-ferrants | 29 |
| Sténographes | 6 |
| Sacristains | 3 |
| Professeurs d’élocution | 4 |
| Dentistes | 17 |
| Équarisseurs | 2 |
| Naturalistes | 4 |
| Astronomes | 4 |
| Sorciers | 4 |
| Ouvriers agricoles | 43,964 |
Beaucoup d’Anglaises, vous le voyez, sont employées aux travaux des champs. On aimerait à croire qu’elles ont une existence heureuse, dans un pays où l’agriculture est si justement honorée. Mais il ne semble pas qu’il en soit ainsi : « J’ai parcouru bien des pays, disait M. Cobden à Rochdale, en novembre 1863, j’en ai peu vu où la condition des laboureurs et des paysans soit aussi affligeante que dans la riche Angleterre. En France, la terre est morcelée, divisée entre les travailleurs, mais connaissez-vous dans nos comtés agricoles un homme maniant la bêche ou la charrue qui puisse se vanter de remuer un morceau du sol à lui appartenant ? » En général, dans ce pays éminemment aristocratique, la condition des classes inférieures est loin d’être brillante. « Le climat de cette société, disait en 1850 un économiste français, Léon Faucher, est tout à fait mortel aux pauvres gens. » La Grande Bretagne, comme la France, n’a donc accompli que la moitié de sa tâche. La première a conquis la liberté religieuse et politique, la seconde est aujourd’hui en possession de l’égalité. Mais la liberté sans égalité ne satisfait pas ce besoin de justice qui est au fond du cœur de l’homme moderne ; mais l’égalité sans liberté est si peu l’idéal d’une société chrétienne, qu’on a vu plus d’une fois les empires asiatiques confondre tous les rangs dans une servitude qui pour être universelle n’en devenait pas plus glorieuse.
Dora d'Istria